I. Introduction
II. Contexte
III. L’enquête
sur le terrain
IV. Des allégations d’exécutions extrajudiciaires en 1998
V. Conclusions
et recommandations
II.
CONTEXTE
12. Le fait à l’origine de l’enquête
est la controverse suscitée par le rapport d’Amnesty International,
en date du 5 mai 1999, consacré à la situation des droits
de l’homme au Togo. En réaction aux allégations contenues
à la page 26 dudit rapport, le Gouvernement togolais, a proposé
la constitution d’une commission internationale d’enquête indépendante
chargée d’établir les faits allégués, proposition
entérinée par la Sous-Commission de la promotion et protection
des droits de l’homme et mise en œuvre conjointement par l’ONU et l’OUA.
A. Les allégations contenues
dans le rapport d’Amnesty International
13. Dans son rapport en date du
5 mai 1999, intitulé «Togo, État de terreur»,
Amnesty écrivait notamment ceci, à la page 26 :
«En juin 1998, pendant
la campagne pour les élections présidentielles, et après
la proclamation des résultats, des centaines de personnes, dont
des militaires, ont été exécutées de manière
extrajudiciaire. Des corps ont été retrouvés sur les
plages du Togo et au Bénin, des cadavres ont été vus
en haute mer durant au moins quatre jours au large du Bénin. Au
cours de sa mission d’enquête, la délégation d’Amnesty
International a eu la possibilité d’interroger de nombreuses personnes
dont des pêcheurs béninois et togolais ainsi que des agriculteurs
togolais qui travaillaient dans les champs. Les personnes interrogées
ont toutes fait état de mouvements inhabituels d’avions et d’hélicoptères
survolant parfois à très basse altitude en haute mer. Des
anciens militaires, membres du régiment paracommando, réfugiés
au Bénin, ont reconnu à son bruit caractéristique
l’avion de marque Buffalo. D’autres personnes interrogées ont également
indiqué que des corps avaient été retrouvés
sur les plages, peu de temps après le passage d’avions. Un des pêcheurs
a fait le récit suivant : «À huit kilomètres
de la plage à Agoué (Bénin), des centaines de corps
flottaient en haute mer»; d’autres témoins ont confirmé
que des corps ont été vus pendant trois jours au même
endroit. Un autre pêcheur a complété l’information
pour préciser : «Quand j’ai tiré les filets, j’ai trouvé
un cadavre au milieu des poissons; certains cadavres avaient des
menottes et d’autres portaient des uniformes.» D’autres pêcheurs
notamment à Grand-Popo, au Bénin, nous ont communiqué
les mêmes informations et précisaient que les victimes portaient
des impacts de balles et que certains militaires portaient également
des menottes.»
B. Les réactions du
Gouvernement togolais
14. Le Gouvernement togolais a rejeté
le rapport d’Amnesty International, le qualifiant de texte «qui foisonne
de montages grossiers, de trucages et de faux témoignages».
Dans la foulée, il a porté plainte en justice contre M. Pierre
Sané, secrétaire général d’Amnesty International,
et contre plusieurs personnes soupçonnées d’avoir collaboré
à l’enquête d’Amnesty International, pour «atteinte
à l’honneur, diffusion de fausses nouvelles, incitation à
la révolte, attentat à la sûreté extérieure
de l’État, complicité d’atteinte à l’honneur, complicité
de diffusion de fausses nouvelles, complicité d’incitation à
la révolte et complicité d’attentat à la sûreté
extérieure de l’État».
15. Le Gouvernement togolais a, par
ailleurs, publié un livre blanc sur les allégations contenues
dans le rapport d’Amnesty International, qu’il a réfutées
notamment en ces termes :
«L’affaire de cette centaine
de cadavres
[...]
Pour les faits mentionnés, le
Gouvernement togolais ne reconnaît en rien, ni de près, ni
de loin un tel grossier mensonge qui n’honore pas Amnesty International.
Est-ce une preuve scientifique pour Amnesty International que de savoir
que l’État togolais dispose d’un avion de marque Buffalo, des hélicoptères
et des menottes, pour exclure le doute.
Pour information, il paraît utile
d’informer Amnesty International qu’au cours de la période mentionnée
dans son rapport, c’est-à-dire celle des élections présidentielles
en juin 98, l’avion de type Buffalo dont il est question n’était
pas opérationnel.
Par ailleurs, comment peut-on «exécuter
des centaines de personnes» dans un petit pays comme le Togo sans
que les médias nationaux et internationaux présents dans
le pays et particulièrement dans la capitale, n’en fassent largement
écho, alors que les simples interpellations d’un journaliste provoquent
une levée de boucliers ?
Comment peut-on exécuter des
centaines de personnes sans qu’une seule famille parmi celles des supposées
victimes n’a laissé échapper sa détresse, sans qu’on
assiste à des ballets de corbillards à travers le pays ?
Comment Amnesty International peut-il
expliquer que l’événement de centaines de morts qui ont échoués
sur les plages du Bénin, n’ait jamais été fait cas
par les autorités béninoises ni par la presse plurielle
qui y exerce librement ?
Enfin, comment expliquer qu’aucune
représentation diplomatique n’ait été informée
de ces centaines de morts rejetés par la mer sur nos plages ?
Dans un tour de magie Amnesty International
peut-il expliquer au gouvernement ce que sont devenus ces centaines de
morts, quand, où et comment ils ont été enterrés.
»
16. Enfin, le Gouvernement togolais a proposé
la constitution d’une commission internationale d’enquête, aux fins
d’élucider la controverse suscitée par des allégations
sur des centaines d’exécutions extrajudiciaires de personnes, qui
auraient eu lieu au Togo à la suite des élections de 1998
et dont les corps auraient été retrouvés, notamment
par des pêcheurs, sur des plages du Togo et du Bénin et dans
la haute mer au large de ce dernier pays.
17. À son départ de Lomé,
la Commission a reçu du Gouvernement togolais un ensemble de quatre
correspondances attribuées à M. Gilchrist Olympio pour appuyer
ses vues selon lesquelles celui-ci et M. Pierre Sané auraient organisé
un «complot» pour déstabiliser le régime togolais.
La Commission a communiqué ces correspondances au Secrétaire
général de l’Union des forces de changement (UFC) à
Lomé et à Amnesty International, dès son retour à
Genève. Avant de finaliser le présent rapport, la Commission
a reçu les réactions du Président et du Secrétaire
général de l’UFC et d’Amnesty International rejetant
ces allégations comme dénuées de tout fondement.
C. La Sous-Commission de la promotion
et de la protection des droits de l’homme
18. Dans le cadre de l’examen de la
situation des droits de l’homme au Togo par la Sous-Commission, son président
a fait, au nom de celle-ci, en date du 20 août 1999, une déclaration
aux termes de laquelle il prenait acte de la proposition du Gouvernement
togolais relative à la création d’une commission d’enquête
internationale chargée d’élucider la controverse entre celui-ci
et Amnesty International. Il a recommandé aux Secrétaires
généraux de l’ONU et de l’OUA d’aider à la constitution
de cette commission et de lui fournir toute l’assistance nécessaire
à la réalisation de sa mission. De même, il a prié
le Gouvernement togolais de coopérer pleinement avec la commission
pour le bon déroulement de l’enquête (voir annexe 1).
D. L’action conjointe de l’Organisation
des Nations Unies et de l’Organisation de l’unité africaine
19. Comme suite à la proposition
du Gouvernement togolais et conformément à la déclaration
du Président de la Sous-Commission, les deux Secrétaires
généraux ont procédé, comme il a déjà
été mentionné, à la création de la Commission
d’enquête internationale pour le Togo. Les organes compétents
des deux organisations, à savoir le Haut-Commissariat des Nations
Unies aux droits de l’homme et le Bureau des affaires juridiques de l’OUA,
ainsi que la délégation permanente de celle-ci auprès
de l’Office des Nations Unies à Genève, ont apporté
leur assistance dès le début des travaux de la Commission.
Par la suite, le Haut-Commissariat a mis à la disposition de la
Commission une équipe d’appui de quatre fonctionnaires professionnels,
deux secrétaires et trois agents de sécurité, qui
l’ont aidée dans l’accomplissement de son mandat, aussi bien à
Genève que sur le terrain.
20. La Commission tient à remercier,
d’une part, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme
pour le soutien qu’il lui a apporté dans l’accomplissement de sa
mission, tout particulièrement en ce qui concerne la mise à
sa disposition d’une équipe d’appui. D’autre part, elle remercie
l’OUA pour sa contribution à ses travaux. La Commission tient toutefois
à souligner qu’elle demeure seule responsable des constatations
et conclusions contenues dans le présent rapport.
E. Les difficultés
rencontrées par la Commission avant son départ sur le terrain
21. Comme il a déjà été
mentionné, la Commission a été créée
le 7 juin 2000. Elle a tenu sa première réunion à
Genève du 31 juillet au 4 août. Conformément au programme
d’activités qu’elle y avait adopté, la Commission projetait
de se rendre au Togo à partir du 27 septembre. Elle n’a pu
le faire que le 11 novembre, soit un mois et demi plus tard. Cela a considérablement
retardé le début de ses activités sur le terrain.
22. En effet, des difficultés
sont survenues et ont été à la base d’un dialogue
laborieux entre le Gouvernement togolais et la Commission.
23. Les premières difficultés
étaient relatives aux conditions posées par la Commission
comme préalables à la réalisation de sa mission sur
le terrain. Elles portaient, d’une part, sur le retrait de la plainte introduite
auprès de la justice par les autorités togolaises contre
M. Pierre Sané et des personnes soupçonnées d’avoir
collaboré à l’enquête d’Amnesty International et, d’autre
part, sur l’obtention de garanties écrites des autorités
togolaises visant à protéger les témoins potentiels
de la Commission contre toutes poursuites ou représailles après
le déroulement de sa mission sur le terrain. L’obtention de ces
garanties et la cessation des poursuites susmentionnées constituaient
une condition nécessaire au déroulement serein, objectif
et efficace de l’enquête.
24. Concernant tout particulièrement
l’abandon des poursuites contre M. Pierre Sané, la Commission s’appuyait
également sur une lettre du Président Gnassingbé Eyadéma
adressée au Secrétaire général de l’ONU, en
date du 12 mars 2000, dans laquelle il prenait l’engagement d’ordonner
l’abandon des poursuites engagées contre M. Sané, «dès
que la Commission d’enquête débutera ses travaux sur le terrain».
La Commission a réitéré sa demande à ce sujet
au Gouvernement togolais lors de ses premières réunions d’août
et de septembre 2000 et lors de plusieurs entretiens téléphoniques
que son président a eus avec les autorités compétentes
togolaises, tout particulièrement le Premier Ministre. La Commission
a également rappelé ses exigences par lettres adressées
par son président au Premier Ministre du Togo respectivement en
date des 26 et 28 septembre et du 6 octobre 2000. Les réponses définitives
du Gouvernement togolais à celles-ci sont parvenues à la
Commission seulement en date des 10 et 16 octobre 2000, en ce qui concerne
l’abandon des poursuites contre M. Sané et «consorts»
et la garantie de non poursuite des personnes qui témoigneraient
éventuellement devant la Commission. En date du 23 octobre 2000,
le Gouvernement togolais a renouvelé sa confiance au Président
de la Commission en écrivant :
« Nous avons pris bonne
note de l’information relative à la mission d’enquête sur
le Burundi que vous aviez effectuée dans ce pays courant 1994 pour
le compte d’Amnesty International.
Nous voudrions, ici, vous exprimer
notre grande satisfaction de recevoir spontanément cette information
de vous, geste que nous apprécions à sa juste valeur et qui
démontre de votre part une grande probité intellectuelle
et un sens aigu de vos responsabilités.
À l’analyse, étant donné
la brièveté de la mission que vous aviez effectuée
au Burundi, et compte tenu qu’il s’agissait d’un mandat ponctuel et très
limité qui ne faisait pas de vous un fonctionnaire d’Amnesty International,
ni un agent ayant avec cet organisme un quelconque lien de subordination,
nous voudrions vous confirmer que votre présence dans cette Commission
ne fait l’objet d’aucune réserve de notre part. »
25. Les difficultés ultérieures
procédaient des réserves et objections émises par
le Gouvernement togolais à propos de la composition de l’équipe
d’appui de la Commission. Celui-ci demandait avec insistance, d’une part,
qu’un quota des membres de l’équipe d’appui soit réservé
au Secrétariat général de l’OUA en vue «de refléter
le caractère conjoint de la Commission» et, d’autre part,
il réclamait la récusation de trois personnes retenues dans
l’équipe d’appui. Concernant le premier point, il ressort des contacts
pris avec le Secrétariat général de l’OUA que l’absence
de fonctionnaires de celui-ci au sein de l’équipe d’appui n’entachait
en rien le caractère conjoint de la Commission et, quant au deuxième
point, la Commission a dû remplacer les membres de l’équipe
d’appui «récusés», afin d’éviter le blocage
de ses activités. Elle ne l’a fait que dans ce souci, rappelant
le principe selon lequel la Commission était seule responsable du
choix de ses collaborateurs.
26. À son arrivée au Togo,
la Commission a obtenu le document attestant la cessation des poursuites
contre M. Sané et les autres personnes, à savoir une ordonnance
signée par le doyen des juges de Lomé en date du 10 novembre
2000, sur réquisition du Procureur de la République du même
jour.
III. L’enquête
sur le terrain
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