I. Introduction
II. Contexte
III. L’enquête
sur le terrain
IV. Des allégations d’exécutions extrajudiciaires en 1998
V. Conclusions
et recommandations
III.
L’ENQUÊTE SUR LE TERRAIN
27. L’enquête sur le terrain a
permis à la Commission d’accéder à plusieurs sources
d’information et de recueillir des témoignages et documents relatifs
aux faits allégués, objet de la controverse entre le Gouvernement
togolais et Amnesty International, ainsi que de procéder à
la visite de certains lieux.
A. Les sources d’information
28. Les sources d’information sont essentiellement
constituées par les témoignages. La Commission a toutefois
eu accès à des sources documentaires et a pu procéder
à la visite des lieux dans quelques cas.
1. Les sources documentaires
29. Les documents recueillis sont constitués
essentiellement des journaux de l’époque, ainsi que des rapports
des associations et institutions chargées de la défense des
droits de l’homme, des syndicats de presse, des partis politiques et du
Gouvernement togolais lui-même. Amnesty International a également
produit la documentation qui a fondé son rapport.
30. La Commission a également
recueilli plusieurs documents constitués par des rapports d’entités
officielles ou d’organisations non gouvernementales et de comptes rendus
de missions diplomatiques accréditées au Togo et au Bénin.
Elle a également eu accès aux coupures des articles de la
presse privée relatifs à l’affaire faisant l’objet de l’enquête.
Il convient de mentionner, parmi ces documents, ceux qui ont été
établis à la suite d’une enquête effectuée sur
le terrain concernant les faits allégués, à savoir
:
a) Le livre blanc du Gouvernement
togolais sur les allégations d’Amnesty International;
b) Le rapport incriminé
d’Amnesty International établi en date du 5 mai 1999, un rapport
ultérieur de la même organisation intitulé «Togo
: il est temps de rendre des comptes» (Index AI : AFR 57/22/99/F,
20 juillet 1999), et un document confidentiel intitulé «Togo
: rappel de l’exposé oral fait par la délégation d’Amnesty
International devant la Commission d’enquête internationale sur le
Togo, le vendredi 22 septembre 2000 à Genève» (Index
AI : AFR 57/13/00/F, octobre 2000);
c) Le rapport (exposé
verbal) de l’enquête effectuée par le Ministère de
la défense du Bénin (Direction de la protection, de la sécurité
et de la défense), établi en juillet 2000.
31. La Commission a également consulté
de nombreux articles de la presse écrite, dont celui du journal
togolais l’Aurore du 18 août 1998 et celui du quotidien français
Le
Figaro du 1er juillet 1999.
2. Les visites des lieux
32. Comme il a déjà été
mentionné, le rapport d’Amnesty International fait état de
centaines de corps découverts en haute mer et sur des plages au
Togo et au Bénin, dont plusieurs auraient été enterrés
par des pêcheurs et villageois des côtes mentionnées.
Pour vérifier ces allégations, la Commission a procédé
à des visites sur les lieux concernés. Elle a ainsi séjourné
:
a) À Lomé du
13 au 18 novembre 2000 et du 4 au 12 décembre 2000;
b) À Cotonou, au Bénin,
du 19 au 23 novembre 2000;
c) À Grand-Popo, à
Agoué et à Ouidah, au Bénin, du 24 novembre au 2 décembre
2000. La Commission a visité plusieurs localités
visées par ces allégations. Il convient de mentionner, parmi
ces localités, les villages de Ayi-Guinnou et de Avlo (le 25 novembre),
de Agonnêkamé (le 26 novembre), de Zogbedji-Plage (le 27 novembre),
de Agoué (le 28 novembre) et Ayido-Plage (le 30 novembre). Elle
y a entendu, à ces occasions, près de trente pêcheurs
au total et visité quelques tombes situées à même
les plages;
d) À Agbozume, au Ghana,
dans la région de la Volta, frontalière du Togo, du 2 au
4 décembre 2000; et
e) Dans les localités
togolaises d’Afagnan (le 6 décembre 2000), de Dokpohoé, dans
le canton de Sandomé (le 7 décembre 2000), de Sokodé
et de Kara-Sud (le 9 décembre 2000).
33. Ces visites des lieux ont été
complétées par la consultation des registres (main courante)
de plusieurs brigades de gendarmerie territorialement compétentes
en matière d’enregistrement de décès accidentels (noyades,
accidents de circulation, accidents de chasse, etc.) survenus dans ces
localités. La Commission a pu avoir accès aux registres des
brigades de Grand-Popo (le 27 novembre 2000) et de Agoué (le 28
novembre 2000). En l’absence d’autorisation préalable du Procureur
de la République, le commandant adjoint de la brigade de Ouidah,
n’a pas permis à la Commission de consulter le registre s’y trouvant.
34. Les allégations d’Amnesty
International ayant également porté sur l’utilisation d’avions,
dont un Buffalo, pour le largage de corps en haute mer, la Commission s’est
rendue à l’aéroport militaire de Lomé-Tonkoin, le
17 novembre 2000, pour visiter les appareils militaires s’y trouvant et
a demandé et obtenu des renseignements techniques sur leur fonctionnement.
Ces renseignements portaient sur les caractéristiques opérationnelles
de ces avions, notamment celles relatives à la possibilité
de larguer des corps en vol. Pour compléter ces renseignements,
la Commission s’est également rendue à la représentation
de l’Agence pour la sécurité de la navigation aérienne
en Afrique et à Madagascar (ASECNA), à Lomé, le 11
décembre 2000, où elle a obtenu les informations relatives
aux vols, y compris locaux, effectués par des avions, civils et
militaires, à l’aéroport de Lomé-Tonkoin, du 1er janvier
au 31 décembre 1998. Ces informations sont relatives aux heures
de décollage et d’atterrissage des avions.
3. Les témoignages
35. La Commission a recueilli plus de
cent témoignages au total. Ceux-ci relèvent de deux catégories.
La première est constituée de témoignages de personnes
déclarant avoir vu ou enterré des cadavres rejetés
par la mer, au Bénin. Ces témoins oculaires sont essentiellement
des pêcheurs et autres villageois habitant des localités situées
sur les côtes maritimes adjacentes du Bénin et du Togo, allant
de Grand-Popo à Ouidah. La seconde catégorie de témoignages
est constituée de déclarations et d’opinions de personnes
ayant eu connaissance des faits allégations. Il convient de ranger,
dans cette catégorie, des diplomates, des personnalités gouvernementales,
préfectorales et communales, des représentants d’institutions
spécialisées du système des Nations Unies, des journalistes,
des enseignants, des militants des droits de l’homme, des militants de
partis politiques et toutes autres personnes ayant parlé à
la Commission, spontanément ou à la demande de cette dernière.
B. Les tentatives
de corruption des témoins au Bénin
36. Au cours de ses investigations au
large du Bénin, notamment dans les sous-préfectures de Grand-Popo
et d’Agoué, la Commission s’est heurtée à des manœuvres
d’intimidation et de corruption à l’éncontre des pêcheurs
qu’elle voulait auditionner. Certes, cette tentative pour brouiller les
pistes par les autorités togolaises ne serait pas la première.
Les sources documentaires que la Commission a eu à examiner pour
les années 1999 et les témoignages à ce sujet révèlent
que le Gouvernement togolais aurait déjà tenté une
première fois de corrompre des journalistes béninois et des
citoyens béninois vivant dans les zones où les corps avaient
échoué. Des faits similaires ont été observés
auparavant en juin 1999 – témoignages de chefs de quartier et de
certaines personnes habitant des localités béninoises frontalières
du Togo – et ont entraîné notamment une marche de protestation
des populations de Grand-Popo.
1. Les témoignages de chefs
de quartier et d’autres ressortissants béninois à la presse
togolaise
37. À la suite de la publication
du rapport d’Amnesty International en mai 1999, des chefs de quartier de
l’agglomération de Grand-Popo (Bénin) et d’autres ressortissants
de la même région ont témoigné à la télévision
togolaise pour réfuter les allégations concernant la «découverte
de cadavres» en haute mer et sur des plages au Bénin. En effet,
le samedi 22 mai 1999, quatre chefs de quartier de la commune de Grand-Popo
se sont rendus à Lomé, à l’insu des autorités
administratives locales et des populations qu’ils étaient censés
représenter, pour témoigner à la télévision
et à la radio togolaises qu’ils n’avient jamais vu de corps échoués
sur les plages. Les mêmes sources rapportent que ces chefs de quartier
auraient été reçus par le Président Eyadéma
et, moyennant témoignages, auraient touché de l’argent de
celui-ci. Lors de leurs déclarations à la télévision
togolaise, ces chefs de quartier et les autres personnes concernées
sont apparus en costumes traditionnels généralement portés
par la communauté popo pendant les grandes festivités, tout
particulièrement à la Pentecôte, à l’occasion
des retrouvailles des membres de NONVICHA (association fondée en
1923 et regroupant tous les Popos du Bénin et de l’extérieur).
Ces témoignages auraient plongé la communauté popo
dans la consternation et auraient suscité une profonde indignation
de la part de ses responsables et notables, qui ont convoqué les
personnes concernées pour les interroger et les réprimander
publiquement. Le mécontentement populaire s’est en outre exprimé
par une marche de protestation organisée à Grand-Popo le
9 juin 1999. Cette marche s’est clôturée par la remise d’une
motion au sous-préfet, laquelle condamnait fermement ces agissements
et demandait la destitution des chefs de quartier concernés. Quatre
de ceux-ci ont été effectivement suspendus par le sous-préfet,
pour s’être rendus au Togo sans autorisation de la hiérarchie.
38. À la question de savoir si
ces chefs de quartier et autres personnes ont été désapprouvés
pour avoir témoigné au Togo avec les symboles de la communauté
popo ou pour avoir menti, les notables et témoins interrogés
ont opté pour les deux raisons.
2. Les médias
39. En 1999, après la publication
du rapport de la Ligue béninoise des droits de l’homme sur l’affaire
des «cadavres togolais» (rapport qui confirmait la découverte
de cadavres togolais et qui estimait leur nombre à une centaine),
les autorités togolaises auraient approché quelques journalistes
béninois pour qu’ils démentent les informations rapportées
par la Ligue moyennant rémunération. Ces tractations visant
à corrompre des journalistes béninois afin de dénigrer
le rapport de la Ligue béninoise auraient échoué et
ont été dévoilées par le journal béninois
Le Progrès, dans son édition 277 du 27 juillet 1999, dans
un article intitulé «Eyadéma veut corrompre la presse
béninoise». L’Observatoire de la déontologie des médias
(ODEM) du Bénin s’est saisi de ce cas et a pris des sanctions contre
les journalistes impliqués dans cette affaire.
3. Les pêcheurs
40. Des pêcheurs susceptibles
de témoigner auprès de la Commission ont été
approchés par M. Philippe Adahoumehé, ingénieur agronome
de son état, travaillant pour une ONG domiciliée à
Comé au Bénin, qui les a dissuadés -- par la
corruption (distribution d’argent) ou la menace -- de collaborer avec la
Commission. Des témoins ont avoué à la Commission
avoir reçu des sommes d’argent d’un montant de 3 000 FCFA pour refuser
de témoigner et d’autres, qui avaient décliné l’offre,
ont été menacés. M. Adahoumehé leur aurait
déclaré : «Faites attention, vos noms sont déjà
à la présidence de la République.» Il faut entendre
par là: « présidence de la République béninoise
». Ainsi, le samedi 25 novembre 2000, la Commission s’est rendue
au village Ayi-Guinnou où elle a eu à auditionner un groupe
de pêcheurs. Au cours de cette audition, des témoins ont révélé
que Philippe Adahoumehé avait distribué, deux jours avant
l’arrivée de la Commission, de l’argent aux pêcheurs pour
qu’ils nient avoir vu des cadavres. Parmi les pêcheurs auditionnés,
un témoin a reconnu avoir reçu de l’argent de M. Philippe
Adahoumehé, mais a aaffirmé que cela ne l’empêchait
pas de dire la vérité sur ce qu’il avait vu.
41. La Commission a informé le
sous-préfet de Grand-Popo des agissements de cet individu, se posant
du reste la question de savoir pour qui et à l’instigation de qui
il opérait. Le sous-préfet a confirmé à la
Commission l’avoir convoqué et entendu, mais l’homme a nié
toute relation de ses actes avec l’enquête de la Commission. Il a
déclaré que la distribution de l’argent entrait dans le cadre
de ses activités de supervision d’un groupement de pêcheurs.
La Commission n’est pas satisfaite de cette réponse. En effet, elle
a remarqué une absence progressive de coopération de la part
de personnes avec lesquelles elle avait pris rendez-vous et qui avaient
promis de coopérer. La plupart de ceux qui n’avaient pas encore
été interrogés ont décliné leur offre
antérieure de coopérer avec la Commission. Il est arrivé
également à la Commission de constater que ses déplacements
dans les villages de cette zone étaient précédés
ou suivis par des visites de M. Adahoumehé. La Commission a prié
les autorités béninoises de s’assurer de la sécurité
des personnes qui ont eu à collaborer avec elle dans cette zone,
tout particulièrement celles qui ont reçu des menaces de
M. Adahoumehé et a décalré qu’elle le tiendrait pour
responsable de tout incident qui pourrait survenir à la suite de
la mission.
IV. Des allégations
d’exécutions extrajudiciaires en 1998
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