I. Introduction
II. Contexte
III. L’enquête
sur le terrain
IV. Des allégations d’exécutions extrajudiciaires en 1998
V. Conclusions
et recommandations
IV. DES ALLÉGATIONS
D’EXÉCUTIONS EXTRAJUDICIAIRES EN 1998
42. Le rapport d’Amnesty International
du 5 mai 1999 (voir par. 13) allègue, entre autres, à la
page 26, que des corps ont été retrouvés sur les plages
du Togo et du Bénin et que d’autres ont été vus en
haute mer au large du Bénin pendant au moins quatre jours. D’autre
part, le Gouvernement togolais a publié un livre blanc (voir par.
15) rejetant ces allégations. Les plages du Bénin étant
concernées par ces allégations, la Commission s’est rendue
dans ce pays, tout particulièrement dans les sous-préfectures
de Grand-Popo, frontalière du Togo, et de Ouidah. Elle y a séjourné
du 24 novembre au 2 décembre 2000. Les membres de la Commission
y ont visité de nombreux villages de pêcheurs longeant les
rives de l’océan, jusqu’à la frontière togolaise à
l’ouest.
43. La Commission a pu également
auditionner, outre des pêcheurs, des fonctionnaires béninois
et d’autres personnes.
44. Il ressort des recoupements de ces
nombreux témoignages, recueillis dans différents endroits,
les éléments qui suivent.
A. Des allégations concernant
la découverte de cadavres en «haute mer» et des cadavres
repêchés et enterrés par des pêcheurs
45. La Commission s’est rendue sur les
plages du Togo et du Bénin concernées. Autour de ces plages,
on trouve des pêcheurs organisés en villages et pratiquant
une pêche artisanale. Certains villages existent depuis plus d’un
siècle. Dans ces villages vivent des communautés parlant
en général la même langue et ayant des parents des
deux côtés de la frontière Bénin-Togo. On y
trouve également des citoyens ghanéens. Toutes ces communautés
semblent vivre en harmonie. Des réfugiés togolais partagent
le destin de leurs «frères» béninois. Beaucoup
sont rentrés chez eux, d’autres se sont installés au Bénin.
46. D’une façon générale,
la venue de la Commission a été bien accueillie et une volonté
de coopération était perceptible même si, dans certains
cas, la peur de représailles n’a pas permis à tous ceux qui
souhaitaient coopérer avec la Commission de le faire.
47. Quelques tombes où les pêcheurs
auraient inhumé des cadavres trouvés ont été
montrées à la Commission. Celle-ci n’a pu procéder
à des exhumations faute de ressources humaines et scientifiques.
1. Des cadavres découverts
en «haute mer»
48. Il convient de préciser que
le terme «haute mer» est utilisé par les pêcheurs
pour désigner le large, soit une distance située entre 10
à 20 kilomètres des côtes. Il ne correspond pas à
la haute mer telle que définie par la Convention des Nations Unies
sur le droit de la mer, conclue le 10 décembre 1982.
49. Les multiples témoignages
recueillis sont concordants : au cours de l’année 1998, plusieurs
pêcheurs auraient vu, au moment où ils pêchaient en
«haute mer», des cadavres flottant en grand nombre. Après
la découverte de ces cadavres, certains pêcheurs, effrayés,
auraient cessé pendant un certain temps d’aller à la pêche
ou auraient renoncé d’aller en «haute mer» et se seraient
contentés de côtoyer le littoral. D’après la description
donnée de ces cadavres, certains corps auraient été
retrouvés presque nus, d’autres habillés, et la plupart en
état avancé de décomposition. La découverte
de ces cadavres serait devenue, à cette période, le sujet
de conversation et de préoccupation de toute la zone.
50. Cependant, lorsque la Commission
s’est penchée sur le problème du nombre de cadavres, les
estimations données par les pêcheurs ont divergé. À
la question posée par la Commission : «À combien estimez-vous
le nombre de corps que vous avez vus ?», certains répondaient
«beaucoup», d’autres estimaient avoir vu une soixantaine de
corps, et d’autres encore 100 ou 150 cadavres. Aucun groupe de pêcheurs
(les pirogues emportent 7 à 15 pêcheurs) n’aurait eu le courage
ou la présence d’esprit de procéder à un comptage
réel des corps flottants. La première réaction de
ces pêcheurs en voyant ce spectacle effrayant aurait été
de fuir et de regagner leur village.
51. La découverte de cadavres
en «haute mer» paraît être corroborée par
des témoignages concordants. Toutefois, il serait hasardeux pour
la Commission d’énoncer un chiffre quel qu’il soit pour en déterminer
le nombre exact. Par ailleurs, concernant les allégations sur l’utilisation
d’aéronefs pour le largage de corps en mer, la Commission ne saurait,
en l’état actuel des éléments en sa possession, les
confirmer ou les infirmer.
2. Des cadavres repêchés
et enterrés par les pêcheurs
52. La Commission a recueilli de nombreux
témoignages concordants et constants sur le nombre anormalement
élevé de corps inconnus qui auraient été repêchés
sur la côte et enterrés par des pêcheurs, pendant cette
période de 1998. Les pêcheurs ont conduit la Commission sur
les différents sites où ces corps auraient été
enterrés. Selon leurs témoignages, au moins deux corps auraient
été retrouvés sans tête. À la question
de savoir si ces têtes auraient pu être dévorées
par des poissons, les pêcheurs ont déclaré catégoriquement
que les poissons ne mangent pas la tête, mais s’attaquent aux membres.
53. Certains pêcheurs, qui tenaient
à informer régulièrement la gendarmerie locale chaque
fois qu’ils repêchaient un cadavre, se seraient vite lassés.
En effet, la gendarmerie exigeait le paiement d’une somme forfaitaire allant
de 3 000 à 5 000 FCFA pour chaque déplacement effectué.
De plus, de fréquentes convocations à la gendarmerie auraient
dissuadés les pêcheurs d’informer les autorités et
ils auraient préféré enterrer ces corps à la
sauvette et en cachette ou les auraient tout simplement repoussés
un peu plus au large pour qu’ils échouent ailleurs.
54. La Commission, pour plus de précision,
a demandé aux pêcheurs si ces corps n’étaient pas ceux
d’habitants des environs, c’est-à-dire de Béninois. Les pêcheurs
ont été quasi unanimes pour dire que, lorsqu’il survient
une noyade naturelle ou par renversement de pirogue, les riverains s’alertent
mutuellement, du Togo au Bénin, et les familles concernées
viennent chercher les corps. En conclusion, selon les pêcheurs, les
cadavres retrouvés n’auraient pas été victimes d’une
noyade naturelle ou d’un renversement de pirogue. Étant donné
que les corps étaient charriés d’ouest en est par le courant
marin, ceux-ci ne pouvaient, selon ces pêcheurs, provenir que du
Togo, qui est géographiquement situé à l’ouest du
Bénin.
B. Des allégations d’exécutions
extrajudiciaires dans les provinces du Togo
55. La Commission a recueilli de nombreux
témoignages se rapportant à des allégations d’exécutions
extrajudiciaires perpétrées à l’intérieur du
Togo. À titre d’exemple, deux cas d’exécutions ont été
rapportés à la Commission à Kara-Sud. M. Palanga N’Gamnouwe
Germain, chef de poste forestier, aurait été convoqué,
sans raison apparente, à la gendarmerie de Kara le 24 avril 1998
où il aurait été arrêté et torturé
atrocement durant trois jours; il y serait décédé
le 27 avril. Son arrestation serait due aux observations qu’il aurait faites
aux gendarmes sur la façon dont ils avaient garé un véhicule
privé sur un pont, les portières ouvertes. À la même
période, Kéléou Pélé, arrêté
pour menaces de mort contre son frère aîné par les
gendarmes de Kara, serait décédé après trois
jours de détention à la suite des tortures qui lui auraient
été infligées.
56. La Commission présente ci-dessous
deux tableaux récapitulatifs des cas qui ont été portés
à sa connaissance :
TABLEAU 1. LISTE DES PERSONNES QUI AURAIENT
ÉTÉ VICTIMES D'EXÉCUTIONS EXTRAJUDICIAIRES
| Nom |
Date et lieu
de naissance ou âge |
Profession |
Dernière adresse connue |
Date du décès |
Lieu d'exécution |
| POMEAVOR Hoffia Messan |
1968 |
Collecteur de loterie |
Akato Avoemé (Commune de Lomé) |
Mars 1998 |
Akato |
| TEKO ALLYN Anani |
24/12/1957 |
Manoeuvre |
OTP-Kpeme (Togo) |
Novembre 1998 |
Aurait été tué devant sa maison |
| AMOUZOU Koffi |
27 ans |
|
Aflao (Ketu district) Ghana |
Juin 1998 |
Azaou |
| AHIAKPO Koffi Roger |
30 ans |
|
Aflao (Ketu district) Ghana |
Juin 1998 |
Azaou |
| KOSSI Kossi |
25 ans |
Apprenti tailleur |
Afagnan |
26 juin 1998 |
Afagnan |
| KEKGBÉ Koffi Mathieu |
|
Photographe |
Village de Dokpohoé |
28 septembre 1998 |
A été tué et éventré
dans sa maison |
| PALANGA N’GAMNOUWE Germain |
31/07/1963 à Lomé |
Adjudant au poste forestier |
Kara – quartier Chaminade |
27 avril 1998 |
Décédé suite à des tortures
subies à la gendarmerie de Kara |
| KÉLÉOU Pélé |
32 ans |
|
Kara |
Avril 1998 |
Décédé suite à des tortures
subies à la gendarmerie de Kara |
TABLEAU 2. LISTE DES PERSONNES QUI SERAIENT
DECEDEES A LA SUITE DE TORTURES ET DE MAUVAIS TRAITEMENTS DANS DES CENTRES
DE DETENTION
| Nom |
Date et lieu
de naissance
ou âge |
Profession |
Dernière adresse connue |
Date du décès |
Lieu d'exécution |
| AHADJI Kodjo |
35 ans |
Maçon |
Prison civile de Lomé |
Décembre 1998 |
Lomé |
| TENOU Koffi |
65 ans |
Démarcheur |
Prison civile de Lomé |
Juin 1998 |
Lomé |
C. Des allégations de disparitions forcées
57. Le séjour de la Commission au Ghana, près de la frontière
togolaise, du 2 au 4 décembre 2000, lui a permis de rencontrer des
proches parents des personnes portées disparues et/ou exécutées
sommairement. En effet, au cours des différents troubles et confrontations
qu’a connus le Togo entre l’opposition politique et le gouvernement en
place, durant les années 90, beaucoup de militants des partis de
l’opposition se sont réfugiés dans les pays voisins dont
le Ghana. Ces réfugiés se caractérisent par leur jeune
âge. Nombre d’entre eux auraient interrompu leurs études au
niveau du lycée, sans aucune formation professionnelle et n’auraient
aucune ressource. Certains, pour survivre, sont obligés de traverser
la frontière entre le Ghana et le Togo pour se procurer auprès
de leurs familles un peu d’argent ou de nourriture.
58. Selon les témoignages recueillis, de jeunes réfugiés
auraient été arrêtés soit à l’entrée,
soit à la sortie du territoire du Togo par les forces de sécurité.
Ces arrestations prendraient la forme d’enlèvements par des éléments
des forces de sécurité opérant généralement
en civil et utilisant des véhicules banalisés ou sans immatriculation.
Ils opéreraient habituellement sous la direction du capitaine Yark.
59. Nombre de personnes n’osent rechercher les traces de leurs parents;
d’autres, par contre, les recherchent et auraient rendu visite aux brigades
de gendarmerie et aux commissariats sans résultat. Beaucoup de ces
parents ont perdu tout espoir de retrouver vivants leurs proches arrêtés
par les forces de l’ordre.
60. La Commission a recensé, pour l’année 1998, huit personnes
portées disparues. Mais il faut préciser que la crainte et
la peur de représailles ont dissuadé un grand nombre de parents
de venir témoigner.
TABLEAU 3. LISTE DES PERSONNES PORTÉES
DISPARUES
| Nom |
Date et lieu
de naissance ou âge et origine |
Profession |
Dernière adresse connue |
Date Date d'arrestation |
Observations |
| AKAKPOSSA Koffi "Hitler" |
1970 à Lomé |
Soudeur |
Camp de réfugiés de Sanzulé |
22 décembre 1998 |
N'a plus été revu depuis cette date |
| ASSIONGBON Nicolas |
1968 à Lomé |
Couturier |
Avoemé - Lokotomey V/R Ghana |
Octobre 1998 |
N'a plus été revu depuis cette date |
| DJIEWONE Adrisse "Ringo" |
1970 |
Vendeur de pièces de voiture |
Sikakope Denu Ghana |
10 août 1998 |
N'a plus été revu depuis cette date |
| EDOH Komlan |
|
Étudiant |
CEG Sanguera - Lomé |
20 août 1998 |
N'a plus été revu depuis cette date |
| KOUNI Kodjo |
1976 à Akato |
Peintre |
Akato Avoemé |
20 août 1998 |
N'a plus été revu depuis cette date |
| HOMAWOO Yao |
24 ans |
Transitaire |
Quartier Gbenyedji |
8 février 1998 |
N'a plus été revu depuis cette date |
| AKAKPO Kokou |
39 ans à Lomé |
Chauffeur |
Aflao - V/R - Ghana |
7 février 1998 |
N'a plus été revu depuis cette date |
| SENYO Eugène |
47 ans à Palimé |
Chauffeur |
Ghana |
7 février 1998 |
Arrêté en allant au Togo |
61. Tout comme pour les allégations d’exécutions extrajudiciaires
dans les provinces, la Commission a communiqué, par lettre en date
du 12 décembre 2000, la liste de personnes arrêtées
et portées disparues aux autorités togolaises afin d’obtenir
des précisions sur le sort réservé à ces personnes.
À la date de l’adoption de ce rapport, aucune réponse ne
lui était parvenue.
V. Conclusions
et recommandations
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