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TOGO:
ÉTAT DE TERREUR
Rapport 1999
d'Amnesty International sur les
violations
de droits de l'homme au Togo
1.Introduction
2.
Le contexte politique
3.
Garanties constitutionnelles et obligations internationales du Togo
4.
Persistance des violations des droits humains
5.
Arrestation et détention de probables prisonniers d'opinion
6.
Arrestations pendant les élections présidentielles de juin 1998 et les législatives de mars 1999
7.
Arrestations de journalistes et entraves à la liberté de la presse
8.
Torture et mauvais traitements
9.
Morts sous la torture en détention
10.
Exécutions extrajudiciaires et "disparitions"
11.
Conditions de détention
12.
Violations des droits humains - responsabilités des forces de sécurité
13.
Impunité
14.
Le Togo et le reste du monde
Conclusions
et recommendations
14. Le Togo et le reste du monde
Les Togolais, principalement les victimes
de la répression et ceux qui ont été contraints de
se réfugier à l’extérieur du pays se demandent à
juste titre si la communauté internationale exerce une quelconque
pression sur leur gouvernement afin de mettre un terme aux violations des
droits humains dans leur pays.
Lors des crises politiques, notamment
en 1993 et en 1998, des médiateurs européens dûment
mandatés par leur pays dont la France et l’Allemagne ont séjourné
au Togo pour tenter de dénouer la crise. Des scénarios furent
échafaudés et le président GNASSINGBÉ Eyadéma
a, plusieurs fois, donné des gages de bonne volonté en matière
de respect des droits humains. Mais cette bonne volonté déclarée
reste de pure forme essentiellement à l’intention de l’étranger.
Si la question des droits humains
est parfois abordée, elle ne demeure pas la préoccupation
majeure. Pourtant, les gouvernements étrangers sont parfaitement
informés de l’ampleur des violations commises au Togo, tant par
leurs ambassades que par les membres des organisations de droits humains
locales et internationales.
Le Ghana qui abrite depuis des
années un grand nombre de réfugiés togolais, a remis
neuf d’entre eux suspectés de vol, en janvier 1998, aux autorités
de Lomé. Tous ont été torturés à leur
arrivée au Togo. L’un d’entre eux, NTSUKPUI Attiso,` est mort en
détention.
Malgré la gravité
de la situation des droits humains, certains gouvernements, principalement
ceux d’Europe dont l’Allemagne, la Belgique, la France et la Suisse, opposent
un refus catégorique aux demandeurs d’asile togolais. Ces gouvernements
savent pertinemment que certains de ces demandeurs d’asile sont en danger.
Quoique les dossiers des demandeurs d’asile soient examinés au cas
par cas, la situation réelle des droits humains au Togo n’est pas
prise en compte et beaucoup sont renvoyés chez eux. Certains de
ces demandeurs d’asile ont été arrêtés à
leur arrivée au Togo.
L’un de ces réfugiés,
rapatrié de force d’Allemagne vit encore dans la clandestinité
dans son pays. Cet homme, qui a requis l’anonymat, avait joué un
rôle important sur le plan syndical avant de se réfugier en
Allemagne. Arrêté à son retour au pays en janvier 1998,
il a été placé dans un centre de détention
non recensé en compagnie d’autres réfugiés expulsés
d’Europe dont la Suisse.
Portée à la connaissance
des autorités allemandes, ce cas n’a pas été examiné
avec le soin nécessaire. Dans un premier temps, les autorités
allemandes ont soutenu que ce réfugié togolais n’avait
été détenu qu’un seul jour après son retour
forcé au pays, en janvier 1998. Le réfugié aurait
confirmé cette version en présence d’un conseiller juridique.
Au cours de cette rencontre, le réfugié aurait précisé
qu’en septembre de la même année, les forces de sécurité
étaient venues l’arrêter à nouveau mais qu’il leur
avait échappé. Après ces “investigations scrupuleuses”,
les autorités allemandes concluaient que le réfugié
expulsé n’avait pas été détenu pendant
huit mois, contrairement aux affirmations d’Amnesty International.
Cependant dans une note interne
au ministère des Affaires étrangères d’Allemagne,
l’ambassade allemande à Lomé a signalé que le réfugié,
interrogé une deuxième fois en janvier 1999, en présence
de son conseil, avait confirmé les informations d’Amnesty International
sur cette détention de longue durée. Mais le ministère
des Affaires étrangères a mis en doute la crédibilité
de la victime et de son conseiller juridique. Sans tenir compte des nouvelles
informations apportées par Amnesty International, les autorités
allemandes persistent à affirmer n’avoir eu connaissance d’aucune
poursuite contre des personnes expulsées d’Allemagne et affirment
que les autorités togolaises s’efforcent de traiter correctement
les personnes rapatriées au Togo afin d’éviter toute critique
des autorités allemandes et de la société civile.
Toutefois, cette note précise l’incapacité de leur ambassade
à Lomé à assurer le suivi de la situation des demandeurs
d’asile expulsés au Togo.
En 1998, après la proclamation
des résultats de l’élection présidentielle, l’UE a
décidé de suspendre sa coopération avec le Togo, sur
la base de l’article 5 de la Convention de Lomé qui stipule notamment:
“Le respect des droits de l’homme, des principes démocratiques et
de l’État de droit, sur lequel se fondent les relations entre les
États ACP (Afrique, les Caraïbes et du Pacifique) et la Communauté
ainsi que toutes les dispositions de la présente Convention, et
qui inspire les politiques internes et internationales des parties contractantes,
constitue un élément essentiel de la présente Convention”,
car les résultats du scrutin n’étaient pas conformes aux
souhaits exprimés par les électeurs. Les observateurs
de l’UE avaient émis de sérieux doutes sur la manière
dont les élections s’étaient déroulées. Quoique
le président de la République française, Jacques CHIRAC,
ait déclaré que son pays soutiendrait le Togo sur la question
de la coopération, il semble que, pour l’instant, les autorités
françaises aient adopté la ligne de conduite de l’UE. Cependant,
l’aide votée et en cours de réalisation n’a pas été
gelée.
S’il est indispensable de mettre
en cause les FAT, et principalement les responsables de l’armée,
il en est pas moins important de réfléchir sur l’action des
pays étrangers pourvoyeurs d’armes et autres moyens militaires qui
ont permis de nombreuses violations des droits humains. Deux pays africains,
l’Afrique du sud et le Tchad ont dans le passé fourni du matériel
militaire, de sécurité et de police au Togo. Certains pays
Européens, notamment l’Allemagne et la France, qui entretenaient
des relations de coopération avec le Togo ont suspendu leur aide
en 1993 après un massacre perpétré, en janvier de
la même année, durant le séjour du ministre français
de la Coopération et du secrétaire d’État allemand
aux Affaires étrangères. Les deux ministres de l’UE se trouvaient
au Togo pour tenter de dénouer une crise politique. La France a
repris sa coopération un an après. Cependant, cette année
de suspension française n’a pas eu de grandes conséquences
car les crédits de coopération votés se sont poursuivis
jusqu’à leur échéance.
Dans un document publié
par son Assemblée nationale, la France a justifié son aide
en Afrique en ces termes : “L’accession à l’indépendance
de la plupart des pays du champ a nécessité la mise sur pied
d’une administration, d’organes d’État et le développement
d’une force de sécurité. A la demande de ces pays qui ne
disposaient de cadres militaires qu’en nombre insuffisant, la France a
apporté son concours en fournissant des cadres appelés à
occuper temporairement des postes de responsabilité directe au sein
des armées locales, que ce soit auprès des états-majors
comme parfois dans certaines unités”. Ce même texte
précise que “Désormais les assistants techniques n’exercent
plus, sauf cas exceptionnels, de fonctions de commandement, mais contribuent
efficacement, par leurs conseils, à la vie des corps auprès
desquels ils sont placés”.
Dans les différents avis
et rapports ainsi que dans les déclarations des dirigeants français
sur la question de la coopération avec l’Afrique, le “pluralisme
démocratique et un meilleur respect des libertés publiques”
reviennent tels un leitmotiv. Cependant on ne peut que déplorer
que, s’agissant du Togo, la reprise de la coopération militaire
un an après la répression d’une manifestation pacifique en
1993 ne se soit pas accompagnée d’une réflexion sur la construction
de l’État de droit et des possibles utilisations du matériel
militaire de sécurité et de police fourni au Togo par la
France dans les violations des droits humains.
Le Togo a bénéficié
et bénéficie encore d’une importante aide militaire française
notamment par le biais d’un accord de défense et d’assistance
militaire technique (AMT). En vertu de cet accord de défense, la
France peut intervenir à tout moment à la demande du Togo
en cas d’invasion extérieure. L’accord, qui n’a jamais été
rendu public, prévoit également une possibilité d’intervention
en cas de troubles à l’intérieur du territoire togolais.
La France est déjà intervenue, en septembre 1986, lors d’une
attaque d’un groupe d’opposition armé.
Quant à l’AMT, elle a un
triple aspect : mise à la disposition d’experts français,
accueil en France et dans des écoles à vocation régionale
de stagiaires togolais et fourniture de matériel.
Amnesty International ne prend
pas position sur la légitimité du maintien des relations
en matière militaire et de sécurité avec des pays
où les droits humains sont violés. Cependant, elle s’oppose
aux transferts d’équipement, de personnel, de formation et de soutien
logistique d’un pays à un autre dans le domaine de la sécurité,
de la police, et de l’armée, chaque fois qu’elle a des raisons de
croire qu’ils contribuent directement à des atteintes aux droits
humains. Dans un document précédent, publié en 1993,
Amnesty International avait déjà rappelé le lien entre
les transferts militaires de sécurité et de police et les
violations des droits humains au Togo.
L’opacité entourant la
question de la coopération militaire entre le Togo et la France
ne permet pas une analyse détaillée. Cependant, les informations
parvenues à Amnesty International et celles contenues dans les différents
rapports et avis sur la coopération française indiquent que
l’aide militaire française, notamment celle ayant servi à
l’achat d’équipements ou à financer l’entraînement
des militaires a été utilisée dans le but de réprimer
la population civile du Togo. Certaines des balles retrouvées, lors
de l’attaque contre les maisons des dirigeants de l’opposition en août
1998, s’avèrent après analyse être de fabrication française.
En dehors de l’aide directe pour
l’entretien du matériel qui s’élève annuellement à
5 millions de francs, des avions Buffalo de fabrication canadienne ont
été réparés en France. Ce sont ces mêmes
avions qui, selon des témoins, auraient été utilisés
pour jeter des cadavres au large des côtes du Togo et du Bénin.
La France assure également une présence permanente de 28
à 30 coopérants militaires dont des instructeurs, un pilote
et des mécaniciens. De plus, dans le cadre de cette coopération,
le ministre de la Défense et son chef d’état-major disposent
des services d’un conseiller militaire français ; le chef d’état-major
de la gendarmerie ainsi que l’intendant des armées bénéficient
également de l’appui de conseillers militaires français.
Cette assistance militaire technique
s’apparente de plus en plus à un soutien tacite au président
GNASSINGBÉ Eyadéma et il semble qu’aucun enseignement en
matière de respect des droits humains n’ait été tiré
dans le cadre de cette coopération militaire. Dans l’avis au nom
de la commission de la défense nationale et des forces armées
sur le projet de loi de finances pour 1995, la France apparaît avoir
indiqué son choix par ses critiques contre l’opposition radicale
: “Les élections présidentielles d’août 1993 ont été
marquées par le retrait, à la veille du scrutin, des principaux
candidats de l’opposition modérée. Dans ces conditions, la
réélection du Général Eyadéma à
la tête du Togo, a été assez largement critiquée
et l’opposition radicale, qui avait d’ailleurs boycotté le scrutin,
pourrait être à l’origine du coup de force qui s’est déroulé
à Lomé le 5 janvier dernier (1994) et qui a fait une centaine
de victimes”. Sans demander l’ouverture d’une enquête indépendante,
la France a émis des hypothèses sur l’éventuel attaquant
et a donc choisi son camp. Rappelons qu’en janvier 1994 au moins 48 prisonniers
ont été exécutés de manière extrajudiciaire
par les membres des forces de sécurité togolaises, dans les
journées qui ont suivi une attaque présumée de Lomé
. Certaines des personnes exécutées étaient des civils,
qui auraient été appréhendés dans les rues,
et d’autres étaient des militaires, qui avaient déjà
été détenus pendant plus de neuf mois.
Durant la récente mission
d’Amnesty International, en novembre et décembre 1998, ce soutien
français aux autorités togolaises a également paru
manifeste. Lors d’une rencontre avec le ministre de la Défense au
cours de laquelle, la délégation a fait état des exécutions
extrajudiciaires et de l’utilisation probables des avions Buffalo et des
hélicoptères, un conseiller militaire français qui
participait à la rencontre, sans condamner les violations des droits
humains, a déclaré que “avec les difficultés de l’armée
togolaise et compte tenu de l’état de l’aviation togolaise, il est
utopique de penser qu’il y a eu des vols de nuit”. De plus, “les aviateurs
togolais ne seraient pas en mesure de faire des vols de nuit”. Or les informations
parvenues à la délégation d’Amnesty International
sont différentes de celles transmises par le conseiller français.
De plus, la revue “Frères d’Armes” publiée par le ministère
de la Défense en France, dans son numéro de Septembre/Octobre
1997, affirme: “L’armée de l’Air togolaise est une jeune force aérienne
en plein essor, consciente de l’importance de sa mission. Son personnel
est formé pour la plupart dans les écoles de l’Armée
de l’Air française. Cette armée de spécialistes, dotée
des matériels perfectionnés...” .
Cette passivité, voire
cette “couverture” tendent à montrer que la France n’est pas disposée
à dénoncer publiquement les violations des droits humains
commises notamment par les forces de sécurité au Togo. Ainsi,
un haut responsable de la gendarmerie, mis en cause par la CNDH pour
avoir ordonné que quatre personnes soient torturées en août
1990, s’est-il vu remettre la décoration d’Officier de l’ordre national
du mérite par la France en avril 1998. De plus, d’autres presumés
responsables de mauvais traitements auraient suivi des stages de formation
en France. Au cours de la mission d’Amnesty International, quand la délégation
a demandé que des enquêtes soient diligentées sur un
capitaine de la gendarmerie, dont le nom avait été cité
par plusieurs personnes comme étant responsable de torture et mauvais
traitement, le ministre de la Défense a repondu qu’il était
en formation en France. Il est donc fort improbable que les autorites francaises
n’aient pas eu connaissance de ces informations. Cette attitude ne peut
qu’encourager de nouvelles violations. On est bien loin des discours sur
l’État de droit prônés par la France sur la coopération
à destination des pays africains.
Conclusion
et recommandations
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