|
TOGO:
ÉTAT DE TERREUR
Rapport 1999
d'Amnesty International sur les
violations
de droits de l'homme au Togo
1.Introduction
2.
Le contexte politique
3.
Garanties constitutionnelles et obligations internationales du Togo
4.
Persistance des violations des droits humains
5.
Arrestation et détention de probables prisonniers d'opinion
6.
Arrestations pendant les élections présidentielles de juin 1998 et les législatives de mars 1999
7.
Arrestations de journalistes et entraves à la liberté de la presse
8.
Torture et mauvais traitements
9.
Morts sous la torture en détention
10.
Exécutions extrajudiciaires et "disparitions"
11.
Conditions de détention
12.
Violations des droits humains - responsabilités des forces de sécurité
13.
Impunité
14.
Le Togo et le reste du monde
Conclusions
et recommendations
8. Torture et mauvais traitements
Les forces de sécurité
ont toujours eu recours à la torture au Togo. Au cours de cette
dernière décennie, les forces de sécurité en
auraient pourtant fait un usage systématique au moment de l’arrestation
de suspects ou lors de leur transfert dans les centres de détention.
Une fois amenés dans les postes de gendarmerie pour y être
interrogés, les détenus sont habituellement victimes de mauvais
traitements ou de torture visant à leur arracher des informations
et des aveux.
Les autorités ne peuvent
pas ignorer l’ampleur de ce phénomène car régulièrement
les journaux privés du Togo rendent compte des actes de torture
et des mauvais traitements dont sont victimes les citoyens togolais. A
titre d’exemple, “La Tribune africaine” du 3 mars 1998, a fait état
de l’arrestation suivie de torture et de mauvais traitements de AGBLELÉ
Koffi et de deux Libériens. Les trois hommes ont été
arrêtés à la suite d’un contrôle d’identité
à Sokodé, au cours duquel la gendarmerie avait découvert
une carte du CAR sur AGBLELÉ Koffi. Ce dernier ainsi que les deux
Libériens ont déclaré “avoir été battus...
à coups de bâton à Sokodé et avec des cordelettes
à la gendarmerie de Lomé”.
De plus, ces journaux citent également
les noms des personnes présumées responsables de tels actes.
Dans un témoignage rendu public en septembre 1995 par la “Tribune
des Démocrates”, KOUDAYA Richard Kokou mettait en cause un membre
proche de la famille du président GNASSINGBÉ Eyadéma
:
"Dans la nuit du 12 mars 1994 aux
environs de 23 heures, X a demandé notre transfert à son
bureau au camp Landja. Il a fait venir 6 militaires pour nous torturer
: sévices corporels, coups et blessures; ils m’ont bien tabassé
à mort pour me faire dire la vérité et cela durant
une semaine. Sous le coup de la menace et des tortures, j’ai dû accepter
comme tel tout ce dont X voulait me charger...".
Les victimes que la délégation
d’Amnesty International a rencontrées en novembre 1998 ont également
communiqué les noms de leurs tortionnaires parmi lesquels figuraient
des hauts responsables de la gendarmerie. Les autorités togolaises
n’ont fourni aucune réponse à la délégation
quand elle a communiqué les noms des personnes présumées
responsables de torture et de mauvais traitements pour demander que des
sanctions administratives soient prises en attendant l’ouverture d’une
enquête judiciaire.
Cette inertie des autorités
togolaises ne peut que laisser à penser que de telles pratiques
seraient devenues tout à fait banales. De plus, le fait que des
détenus au visage tuméfié sont parfois montrés
à la télévision togolaise indique que la torture et
les mauvais traitements sont utilisés pour décourager non
seulement les délits de droit commun mais aussi la contestation
politique.
Les prisonniers sont principalement
torturés pendant la garde à vue. C’est souvent pendant cette
période de détention au secret que la police judiciaire les
contraint à signer des aveux dont ils ne connaissent pas la teneur
et qui sont utilisés comme preuves pour les faire condamner par
les tribunaux. Amnesty International a recueilli, au fil des ans, de nombreux
témoignages faisant état de tortures dans les centres de
détention. Ces informations sur les méthodes utilisées
émanent d’anciens prisonniers ainsi que des parents de victimes.
Pendant toute la durée de la mission effectuée en novembre
et décembre 1998, Amnesty International a reçu d’autres témoignages
concordants sur le recours à la torture et aux mauvais traitements.
Il en ressort que la torture est pratiquée à plusieurs étapes
: lors de l’arrestation, du transfert d’un centre de détention à
un autre et durant la garde à vue. De plus, des détenus sont
souvent extraits de la gendarmerie ou d’un commissariat pour exercer des
pressions supplémentaires dont des menaces de mort dans le but d’extorquer
des aveux.
(a) Les passages à tabac au
moment de l’arrestation
Plusieurs détenus ont été
battus sur les lieux de leur arrestation, souvent en présence de
leurs proches, femmes et enfants ; puis ils ont été emmenés
à la gendarmerie la plus proche.
Un ancien détenu a fait
le témoignage suivant à la délégation d’Amnesty
International, en novembre 1998 :
"Vers quatre heures du matin, les
forces de sécurité sont entrées chez moi après
avoir enfoncé la porte. Elles m’ont battu ainsi que mes frères
avec les ceintures, et nous ont également donné des
coups de pieds avec les grosses chaussures. Ils nous ont menottés
et nous ont emmenés à la gendarmerie nationale où
nous avons été à nouveau battus".
(b) Mauvais traitements au cours
du transfert à la gendarmerie
Ces mauvais traitements se poursuivent
pendant le transfert jusqu’aux centres de détention. Au moins trois
détenus sont décédés à la suite de mauvais
traitements lors de leur transfert à la gendarmerie nationale de
Lomé, en juillet 1998. Leurs corps ont été abandonnés
sur la route.
Une des personnes arrêtées
a confié à la délégation d’Amnesty International
:
"Le jour de la journée “ville
morte”, j’ai été arrêté en compagnie d’autres
personnes. Les forces de sécurité nous ont mis des menottes
aux mains avant de nous jeter dans un camion Benz. Les militaires nous
marchaient dessus, parfois, quand on essayait de se relever on recevait
des coups de pieds, on était ballottés au milieu de plus
de trente soldats dans ce camion, les coups pleuvaient de partout. Une
fois arrivés à la gendarmerie, ils nous ont jetés
comme des sacs par terre".
(c) Mauvais traitements lors de l’arrivée
à la gendarmerie
Tout un éventail de méthodes
de tortures est utilisé par les forces de sécurité
: par exemple, lorsque les détenus arrivent dans la cour de la gendarmerie,
ils sont accueillis par une rangée de gendarmes, qui les frappent
jusqu’à ce qu’ils pénètrent dans le bureau pour être
interrogés. Les témoignages recueillis par Amnesty International
poussent à conclure que l’usage de la parole, chez les gendarmes,
est limité à quelques mots tels “aveux”, “rebelles”, “terroristes”.
Quelquefois des phrases un peu plus élaborées sont marquées
d’une dimension ethnique :”Tu verras, tu veux faire partir le “vieux” (le
président GNASSINGBÉ Eyadéma), les kabyés (l’ethnie
du Président) sont derrière lui”.
(d) Mauvais traitements contre les
militants de l’opposition à la gendarmerie et au commissariat de
police
Un ancien détenu, membre de l’UFC,
a livré le témoignage suivant à la délégation
d’Amnesty International :
"J’ai été accueilli
au service de recherche et d’investigation (SRI) de la gendarmerie nationale
par des coups qu’ils me donnaient à l’aide de câbles, de crosses
de fusils et de bâtons sur tout le corps. Ils m’ont posé des
questions sur mon parti et m’ont accusé d’être un trafiquant
d’armes. Le Lieutenant Z a ensuite ordonné qu’on me mette sur une
table entourée de militaires. Ils se sont mis à me cogner
à l’aide de bâtons et de mousquetons (boucles de la ceinture),
certains m’assénaient également des coups de poing. Ces séances
ont été entrecoupées de quatre pauses. Le capitaine
A est arrivé et a ordonné qu’on me remette sur la table.
J’ai à nouveau reçu des coups ; à un moment je suis
tombé et j’avais du mal à me relever. Personne ne m’a aidé
à me relever ; ils ont continué à me frapper pour
que je me remette tout seul sur la table. Ils m’ont ensuite mis dans une
cellule et le lendemain à quatre heures du matin les gendarmes m’ont
servi un `café fort’ ".
Cet ancien détenu, qui a été
gardé à vue pendant 17 jours, a confié à Amnesty
International qu’il n’avait pas eu la possibilité de lire son procès-verbal.
L’officier de la police judiciaire lui a fait comprendre que “s’il avait
été à la place de ceux chargés de son arrestation,
il l’aurait mis dans un sac pour le jeter à la mer plutôt
que de gaspiller du papier”.
Une des personnes arrêtées
à Akato en octobre 1997 a raconté à la délégation
d’Amnesty International que les militaires voulaient surtout savoir s’il
faisait partie de la garde rapprochée de MASSEMÉ Alphonse
Kokouvi, ancien ministre de l’Intérieur du gouvernement de transition,
et ils l’ont accusé de prendre les armes contre eux. Cet ancien
détenu a expliqué que les militaires avaient menacé
de le torturer à l’électricité s’il ne disait pas
la vérité : “Après les menaces à l’électricité
au commissariat “For Ever” de Tokoin, ils m’ont remis dans une voiture
pour une destination inconnue. En route, ils m’ont sorti de la voiture
et ont menacé de m’exécuter, je me suis agenouillé
pour implorer leur pardon”.
Ces actes de torture et de mauvais
traitements ont souvent lieu en présence
d’officiers, le nom du Capitaine
A est régulièrement cité par certaines victimes dont
une femme qui a été giflée par lui ; parfois, ce sont
ces responsables hiérarchiques qui donnent des ordres pour que les
détenus soient maltraités.
La torture est pratiquée
dans de nombreux lieux de détention au Togo, tous les anciens détenus
que la délégation d’Amnesty International a rencontrés
dans différents endroits, dont Atakpamé et Akato ont fait
état de torture et de mauvais traitements durant les premières
heures, voire les premiers jours suivant leur arrestation. Un ancien prisonnier
d’opinion, détenu en 1997 et interrogé à la direction
de la police nationale, a confié à Amnesty International
en novembre 1998: “J’avais le dos courbé, une menotte était
attachée à la main gauche et l’autre était liée
à mon pied droit, une autre paire de menottes était également
attachée à la main droite et au pied gauche. Dans cette
position, je recevais des coups à l’aide de bâton de neem
(plante médicinale)”. Les délégués d’Amnesty
International ont pu constater qu’un an après les faits, cet homme
portait encore des traces de blessures. Il a poursuivi son récit
en déclarant qu’il avait été ensuite allongé
sur un banc pendant que deux personnes lui tenaient les bras, deux autres
les pieds, d’autres gendarmes lui donnaient des coups sur le dos.
Une autre victime de torture a
raconté à la délégation d’Amnesty International
qu’elle était accroupie par terre et que dans cette position, une
chaise reposait en partie sur sa nuque et son dos. Afin d’accentuer la
douleur et pour l’empêcher de relever la tête, un gendarme
s’asseyait sur la chaise et les autres se relayaient ainsi à tour
de rôle ; dans cette position, il recevait des coups à l’aide
de câbles électriques et de bâton. Des cicatrices étaient
encore visibles sur son dos trois mois après sa libération.
Les forces de sécurité
demandaient également à certaines victimes de se frapper
mutuellement. Une des victimes qui hésitait à donner des
coups à son ami, un co-détenu, a raconté à
la délégation d’Amnesty International, qu’en représailles,
il avait été battu par les gendarmes et que le coup de pied
du capitaine A au visage l’avait totalement terrassé. Cette victime
a perdu connaissance à trois reprises pendant qu’on la torturait.
D’autres détenus ont été
aspergés d’eau et saupoudrés de sable avant d’être
battus par les gendarmes.
Les Togolais ayant trouvé
refuge à l’étranger ont, à leur retour, été
particulièrement visés par ces mauvais traitements. Des détenus
qui ont côtoyé les neufs réfugiés remis par
le Ghana aux autorités togolaises en janvier 1998 ont confié
à la délégation d’Amnesty International qu’au moment
de l’arrivée à la prison civile de Lomé de ces réfugiés,
toutes les lumières étaient éteintes, et qu’ils avaient
été frappés à plusieurs reprises par les militaires,
puis ont hurlé de douleur toute la nuit . L’un d’eux, NYABLEDJI
John, dit Django a été contraint de manger du sable, il a
réclamé de l’eau qui lui a été refusée.
Ces mêmes réfugiés ont été à nouveau
frappés à la prison de Kara.
La torture et les peines ou traitements
cruels, inhumains ou dégradants sont interdits sans réserve
par la Constitution togolaise et par le droit international. L’article
21 de la Constitution togolaise précise que “nul ne peut être
soumis à la torture ou à d’autres formes de traitements cruels,
inhumains ou dégradants”. Cet article stipule également que
le recours à cet acte criminel entraîne une condamnation :
“tout individu, tout agent de l’État coupable de tels actes, soit
de sa propre initiative, soit sur instruction, sera puni”. De plus, la
Charte africaine des droits de l’homme et des peuples mentionne l’interdiction
de la torture en son article 5. Le droit de ne pas être torturé
ni soumis à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants
est un droit qui n’admet aucune dérogation, suspension ni limitation.
L’article 2(2) de la Convention contre la torture dispose : “Aucune circonstance
exceptionnelle, quelle qu’elle soit, qu’il s’agisse de l’état de
guerre ou de menace de guerre, d’instabilité politique intérieure
ou de tout autre état d’exception, ne peut être invoquée
pour justifier la torture”. Des dispositions analogues figurent également
à l’article (4) du Pacte. L’État togolais, signataire de
la Convention contre la torture a obligation d’enquêter sur les faits
de torture et de traduire en justice les responsables.
Cependant, à la lumière
des témoignages recueillis par la délégation d’Amnesty
International, on constate une contradiction entre les textes togolais
, en particulier l’article 21 de la Constitution, qui interdisent et condamnent
le recours à la torture, et les pratiques en cours, notamment dans
les postes de gendarmerie.
9. Morts sous
la torture en détention
Suggestions ou critiques à diastode@diastode.org
|