Accueil English version
Actualités Échos de la Diaspora Nouvelles de partis politiques


Précédent  Suivant 
DÉMOCRATISATION À LA TOGOLAISE

Tètè Tété, 1998

Table des matières
 

La mort de Sylvanus Olympio


Sylvanus Olympio est mort assassiné. C’est un fait. Mais les témoignages divergent sur les circonstances exactes de ce meurtre. Parmi les recoupements des faits dans la presse internationale, ceux du mensuel Afrique-Asie [Afrique- Asie , juin 1992, n° 33, p. 11 , 12.] , repris par le journal privé togolais Nyawo dans sa nouvelle série (n° 17) , semble plus proche de la vérité. Les faits.
Samedi 12 janvier 1963. Il est 23 heures. Mme Dina Olympio entend des bruits insolites. Puis, des coups de feu éclatent et résonnent dans la nuit. Le président Olympio, instinctivement averti du danger, escalade le mur qui sépare sa maison de l’ambassade des Etats-Unis. Il trouve refuge dans une vieille Buick poussiéreuse. 
Un peu plus tard, les militaires défoncent le portail, pénè-trent dans la villa, fouillent partout. Ils ne trouvent pas le Président, mais emporteront argent et bijoux.
Au petit matin, les soldats informent le commandant Maîtrier de leur chasse infructueuse. Le commandant apprend la nouvelle à l’ambassadeur de France, Louis Mazoyer. Ce dernier panique un court instant : comment expliquer l’affaire à Paris ? Déjà sur les ondes de quelques radios en France, on a déjà annoncé la mort du Président togolais. L’Ambassadeur saisit son téléphone et appelle son homologue américain, Léon Poullada, lui demandant si Olympio ne se trouve pas par hasard dans son ambassade. M. Poullada cherche et trouve Olympio. Il en avertit Mazoyer. Le Français demande à l’Américain de demeurer "en dehors du coup", et de se débarrasser du président Olympio. Ce qui se fera : les putschistes foncent à l’ambassade américaine et arrêtent le président Olympio. Le président Sylvanus Olympio est emmené hors de l’ambassade. 
Les soldats attendent une Jeep qui doit les transporter avec le prisonnier au camp du Régiment interarmes. La Jeep arrive. A son bord, le sergent Eyadéma. Celui-ci aurait demandé aux soldats d’abattre le prisonnier. Un soldat nommé Kara tire : juste aux pieds du président Olympio assis sous un arbre, sans le toucher. Le sous-officier Eyadéma se serait alors saisi lui-même du fusil-mitrailleur. Il aurait tiré à bout portant trois balles sur le Président : deux dans la poitrine et un troisième dans l’abdomen. Puis Eyadéma sort de sa poche un couteau et coupe les veines du président Olympio.

De retour au camp, l’adjudant Emmanuel Bodjollé apprend qu’Eyadéma a tué Sylvanus Olympio au lieu de le faire prisonnier. Bodjollé fait arrêter le sergent Eyadéma. Mais le commandant Maîtrier intervient et fait libérer Eyadéma. Bien des années plus tard, un autre sergent devenu commandant, Robert Adéwi, affirmera qu’Eyadéma a reçu 300 000 F CFA des mains de Maîtrier afin d’abattre le président Olympio.
Un spécialiste du Togo, M. Samuel de Calo, habitant en Floride (Etats-Unis), confirme que les câbles envoyés en 1963 par l’ambassade américaine, tendent à désigner Eyadéma comme étant l’assassin. Etienne Gnassingbé Eyadéma revendiquera l’acte pendant longtemps, puis vers les années 1990, il va entrer dans un mutisme total au sujet de cet acte.

Le commandant Maîtrier va confier les affaires courantes à Bodjollé qu’il juge plus évolué au plan intellectuel. Plus âgé qu’Eyadéma, Emmanuel Bodjollé, jeune sous-officier à l’époque, avait trente-cinq ans. Il avait servi près d’une quinzaine d’années sous les drapeaux de l’armée coloniale française.
Selon Afrique-Asie [Afrique-Asie, juin 1992, n° 33, p. 11, 12.] , la veille du coup d’Etat, le sous-officier, Emmanuel Bodjollé, porte au commandant Maîtrier une note sous enveloppe mal fermée. (Ici, on peut douter de ces faits, car dans la réalité ce genre d’affaire se négocie sans intermédiaire). Toujours est-il que Bodjollé confie l’enveloppe au cuisinier de l’officier français, le gendarme Lollé. Ce dernier en l’absence de son maître, Maîtrier, par un curieux hasard, prend connaissance du contenu de la lettre. Elle disait en substance : "Ce soir nous passerons à l’action". Lollé intrigué, se rend chez un député, M. Djagba, originaire tout comme lui de Dapango. Puis le gendarme et le député se rendent chez le ministre de l’Intérieur, M. Théophile Mally. Les deux hommes racontent ce qu’ils savent. Le ministre prend connaissance de la note et ordonne à Lollé d’aller la remettre au destinataire initial. M. Mally ne fera rien pour empêcher le putsch. Lollé rentrant chez Maîtrier, trouve son patron à la maison. Maîtrier se saisit de la lettre. Il fait enfermer Lollé. Puis Maîtrier annonce à tout le monde qu’il va passer le week-end au Lac-Togo (35 km de Lomé). On le verra le samedi soir à Kpémé ; Grunitzky aussi sera présent dans la localité à cette même période. Nicolas Grunitzky est pourtant réfugié officiellement à Cotonou. 

Si juste après le coup d’Etat du 13 janvier 1963, on avait des 
doutes concernant la thèse du complot, aujourd’hui, le comportement intéressé de la France à l’égard des pays africains anciennement colonisés ou à l’époque sous-tutelle, tend à corroborer la thèse du complot. Quelques jours avant ce 13 janvier fatidique, Jacques Foccart, "l’éminence grise du général De Gaulle pour les "opérations secrètes, notamment en Afrique" [Glaser (A.), Smith (S.), Ces messieurs Afrique – Le Paris-Village du continent noir, Calman Levy, Paris, 1992, p. 116.],  aurait effectué un séjour à Cotonou où il aurait rencontré Nicolas Grunitzky.
Après une indépendance politique octroyée comme à regret, la France qui souhaitait "tenir en laisse" ce pays, le sentait prendre de plus en plus certaines distances. La cellule africaine de l’Elysée voyait d’un œil torve, les nouvelles relations tissées par Olympio avec l’Allemagne, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. En outre, le président Olympio voulait battre pour son pays une monnaie propre indexée sur le Deutschmark. L’un des premiers soucis de Sylvanus Olympio : s’affranchir de la tutelle économique de la France, afin de discuter avec elle "d’égal à égal". En mai 1958, M. Olympio aurait déclaré à l’Agence France-Presse : "Je vais faire tout mon possible pour que le Togo se passe de la France". Les autorités françaises paniquaient à l’idée de ne pas trouver leur compte dans ce genre de politique. Cela risquait de faire tache d’huile dans leur   pré-carré. 
Il est à noter aussi, que le président Olympio entendait mettre fin à sa collaboration avec le commandant Maîtrier dont le contrat arrivait à expiration. Olympio voulait mettre un terme à cette coopération technique qui coûtait plutôt cher et confier les fonctions de conseiller de la présidence en matière de sécurité à un national, en l’occurrence, à M. Bawéna, un officier gendarme du Nord. 
C’est ainsi que les revendications corporatistes de quelques mutins togolais, coïncidèrent avec le désir de carrière de l’officier français. 
Sylvanus Olympio a trébuché sous les coups de feu d’un soldat mutin de la coloniale. Justice n’a point été faite à l’encontre du quarteron de conjurés ayant fomenté le coup d’Etat. Ces sous-officiers démobilisés par la France, après avoir servi en Algérie, rêvaient de se faire engager dans une nouvelle armée togolaise. Le président Olympio ne voulait pas de ces demi-soldes, ceci pour deux raisons essentielles. La première : de principe, il les trouvait anti-indépendantistes. Ces soldats ont combattu sans état d’âme contre le peuple algérien luttant pour son indépendance. La seconde raison est matérielle : Olympio n’entendait pas créer une armée greveuse de budget. Quel chef d’entreprise raisonnable, est capable d’embaucher pour faire plaisir à quelques compatriotes, qui du reste, pouvaient trouver à s’occuper dans d’autres domaines ? C’est ainsi que se résu-mait sa vision du problème. Pour Olympio, la création d’une armée, était le cadet de ses soucis. 

M. Sylvanus Olympio envoyé ad patres, la majeur partie du peuple sous le choc n’a pas bronché. La politique olympienne, aussi bien intérieure qu’internationale, était mal comprise et mal acceptée par la base-même du CUT. La volonté du président Sylva de faire du CUT, une sorte de parti unique, déplaisait. Le blocage des salaires pour rembourser les dettes contractées par la gestion de l’administration française, exaspérait les travailleurs. Néanmoins, il y eut à l’intérieur du pays, quelques manifestations de protestation. De Kpalimé, le bastion du CUT, une partie de la population avait commencé à descendre sur Lomé pour barrer la route aux putschistes. Les meneurs de ce groupe de Kpalimé seront arrêtés.
 

Un journaliste de la presse française décrivit Eyadéma comme : "Un grand diable noir de vingt-sept ans au visage couturé de balafres rituelles". Eyadéma, c’est l’adjudant-chef, l’ancien sous-off’ des tirailleurs, qui déclare au camp de Tokoin. : "Je l’ai descendu, parce qu’il ne voulait pas avancer".

On ne connaît rien sur la naissance d’Eyadéma. Comi Toulabor dans son livre, le plus complet sur la période pré-Conférence nationale, écrit : "Sa naissance et son enfance sont enveloppées d’un épais voile de mystère qui autorise l’ima-gination populaire à élaborer sa propre biographie du prince qui gouverne" [Toulabor (C.), Le Togo sous Eyadéma, Karthala, Paris, 1986, p. 225.]  Eyadéma n’aurait pas connu son père. La bande dessinée, Histoire du Togo ; il était une fois Eyadéma [Histoire du Togo ; il étai une fois Eyadéma, Edit. ABC, Paris, 1976.],  mentionne que le père Gnassingbé avait été réquisitionné pour les travaux forcés et sauvagement battu à mort par les troupes coloniales, parce qu’il refusait d’obéir. Répétition troublante de l’histoire, le président Olympio aussi a refusé d’avancer. Il a été abattu, selon la formule militaire consacrée.
Maman-N’Danida, la mère d’Eyadéma a bénéficié de son vivant du culte de la personnalité. Il existe des chansons à la gloire de la bonne vieille dame qui a été décorée de la légion d’honneur de l’Ordre du Mono en 1980. Mais pourquoi cette volonté délibérée de passer sous silence le passage de son père sur la terre des aïeux ? Un témoignage de la Conférence nationale (1991), sur les crimes commis à Pya, précise qu’un vieux cantonnier nommé Alfa Wuissi, a été accusé par Eyadéma d’être le responsable de la mort de son père. Eyadéma aurait fait lapider le vieil homme sur la place publique. Contraint de se mettre en tenue d’Adam, "Il fut lapidé, à la demande d’Eyadéma, par la foule rassemblée dont les membres étaient appelés à jeter l’un après l’autre, des cailloux sur ses testicules jusqu’à ce que mort s’ensuive. " [CNDH, GROUPE INITIATIVE, LTDH, Togo : la Stratégie de la terreur, Editeur non mentionné, Paris, 1994, p. 17.] 
On ne connaît pas de frères ni de sœurs à Eyadéma, excepté un demi-frère, Toyi, officier de son état, tué lors du siège de la Primature en 1991. Eyadéma , littéralement, en langue kabyè, "Les gens sont finis", serait né vers 1936. Il s’engage à dix-huit ans au Dahomey dans l’armée coloniale, à la suite d’un sérieux piston de M. Kléber Dadjo, car Eyadéma aurait un handicap physique au niveau du genou. Il sera envoyé au Viêt-nam, puis en Algérie. Les spécialistes de l’Histoire du Togo n’arrivent pas à expliquer pourquoi en dix ans de carrière militaire (1953-1963), Eyadéma n’a atteint que le grade de sergent-chef, alors que ses compères de l’armée coloniale, tels que Bokassa (Centrafrique), Kérékou (Dahomey), Lamizana (Haute-Volta), Traoré (Mali), étaient revenus de l’armée coloniale française avec des grades d’officiers supérieurs.
Au lendemain du putsch de ce 13 janvier, le jeune sergent-chef d’alors, Etienne Eyadéma, s’est vanté d’avoir assassiné le président Olympio. L’absence de jugement des hommes fera insidieusement jurisprudence. Un peu partout sur le continent africain, cet état de fait va susciter des vocations.
Dès lors qu’ils disposent d’armes prêtées à eux pour la défense du pays, des militaires africains s’emparent entièrement des rouages de l’Etat et exercent la terreur au quotidien à l’encontre des populations qu’ils sont sensés sécuriser par devoir et de par leur vocation. Depuis ce matin du 13 janvier 1963 jusqu’à nos jours, les exemples sont légion.. La plupart des coups d’Etat seront conduits par des anciens de la coloniale, ayant gardé peu ou prou des liens avec leur ancienne armée. Une armée française qui dispose de renseignements détaillés sur la valeur de ses anciens soldats.
Quelques exemples de pronunciamiento sur le Continent :
28 octobre 1963 (Dahomey), 19 juin 1965 (Algérie), 25 novembre 1965 (Congo-Belge), 22 décembre 1965 (Dahomey), 1er janvier 1966 (Centrafrique), 4 janvier 1966 (Haute-Volta), 15 janvier 1966 (Nigeria), 28 novembre 1966 (Burundi), 13 janvier 1967 (Togo), 23 mars 1967 (Sierra Leone), 18 mai 1972 (Madagascar), 15 avril 1974 (Niger), 6 avril 1975 (Tchad), 10 juillet 1978 (Mauritanie), 3 août 1979 (Guinée équatoriale),   4 août 1983 (Haute-Volta)... Des militaires s’empareront du pouvoir en 1996 au Niger et au Burundi, etc.
Mais les chefs d’Etats militaires, à quelques exceptions près, ne tiendront pas les engagements à l’égard de leurs concitoyens. Ils se comporteront comme les civils évincés du pouvoir, très souvent, pire. 

Eyadéma n’est pas l’homme qui est intervenu sur les ondes pour annoncer au peuple, le nouveau changement politique. Le rôle est dévolu à l’adjudant-chef Bodjollé. Un Comité militaire insurrectionnel de huit membres est mis en place dans l’après-midi du 13 janvier. Il est composé de quatre militaires en fonction dont l’officier Kléber Dadjo et quatre sous-officiers démobilisés dont Emmanuel Bodjollé. Eyadéma ne faisait pas partie du Comité. Mais Eyadéma n’était pas homme à se laisser tenir à l’écart de ce pouvoir tombé pratiquement du ciel. Il ne peut pas se contenter de jouer les seconds rôles. S’il ne se faisait pas entendre au plus tôt, il risquait même de ne pas se faire intégrer dans l’armée togolaise. Ses rapports avec certains plus hauts-gradés des conjurés ne sont pas des plus cordiaux. Ainsi naîtra la revendication de l’assassinat du président Olympio. But probable de cette manœuvre de la part d'Étienne Eyadéma, prouver qu’il existe bel et bien en tant que militaire, et qu’il faudra désormais compter avec lui. 
Les leaders du groupe prirent en compte les doléances du jeune sergent-chef. Eyadéma est promu lieutenant dans la nouvelle armée. Et puis, la charité bien ordonnée commençant par soi-même, les chefs de la bande eux aussi bénéficient de promotions spectaculaires. Le capitaine Kléber Dadjo devient commandant ; l’adjudant-chef Emmanuel Bodjollé sera capitaine. Reste le pouvoir politique dont ils ont "hérité" au gré des circonstances. Ils ne savent pas trop quoi en faire. D’ailleurs, veulent-ils de ce pouvoir ? Rappelons que le but premier de la rébellion militaire était d’ordre catégoriel.
 

Suite:   La Deuxième République
 
 


Suggestions ou critiques à diastode@diastode.org