Sylvanus Olympio est mort assassiné. C’est un fait. Mais les
témoignages divergent sur les circonstances exactes de ce meurtre.
Parmi les recoupements des faits dans la presse internationale, ceux du
mensuel Afrique-Asie [Afrique- Asie , juin 1992, n° 33,
p. 11 , 12.] , repris par le journal privé togolais Nyawo
dans sa nouvelle série (n° 17) , semble plus proche de la vérité.
Les faits.
Samedi 12 janvier 1963. Il est 23 heures. Mme Dina Olympio entend des
bruits insolites. Puis, des coups de feu éclatent et résonnent
dans la nuit. Le président Olympio, instinctivement averti du danger,
escalade le mur qui sépare sa maison de l’ambassade des Etats-Unis.
Il trouve refuge dans une vieille Buick poussiéreuse.
Un peu plus tard, les militaires défoncent le portail, pénè-trent
dans la villa, fouillent partout. Ils ne trouvent pas le Président,
mais emporteront argent et bijoux.
Au petit matin, les soldats informent le commandant Maîtrier
de leur chasse infructueuse. Le commandant apprend la nouvelle à
l’ambassadeur de France, Louis Mazoyer. Ce dernier panique un court instant
: comment expliquer l’affaire à Paris ? Déjà sur les
ondes de quelques radios en France, on a déjà annoncé
la mort du Président togolais. L’Ambassadeur saisit son téléphone
et appelle son homologue américain, Léon Poullada, lui demandant
si Olympio ne se trouve pas par hasard dans son ambassade. M. Poullada
cherche et trouve Olympio. Il en avertit Mazoyer. Le Français demande
à l’Américain de demeurer "en dehors du coup", et de se débarrasser
du président Olympio. Ce qui se fera : les putschistes foncent à
l’ambassade américaine et arrêtent le président Olympio.
Le président Sylvanus Olympio est emmené hors de l’ambassade.
Les soldats attendent une Jeep qui doit les transporter avec le prisonnier
au camp du Régiment interarmes. La Jeep arrive. A son bord, le sergent
Eyadéma. Celui-ci aurait demandé aux soldats d’abattre le
prisonnier. Un soldat nommé Kara tire : juste aux pieds du président
Olympio assis sous un arbre, sans le toucher. Le sous-officier Eyadéma
se serait alors saisi lui-même du fusil-mitrailleur. Il aurait tiré
à bout portant trois balles sur le Président : deux dans
la poitrine et un troisième dans l’abdomen. Puis Eyadéma
sort de sa poche un couteau et coupe les veines du président Olympio.
De retour au camp, l’adjudant Emmanuel Bodjollé apprend qu’Eyadéma
a tué Sylvanus Olympio au lieu de le faire prisonnier. Bodjollé
fait arrêter le sergent Eyadéma. Mais le commandant Maîtrier
intervient et fait libérer Eyadéma. Bien des années
plus tard, un autre sergent devenu commandant, Robert Adéwi, affirmera
qu’Eyadéma a reçu 300 000 F CFA des mains de Maîtrier
afin d’abattre le président Olympio.
Un spécialiste du Togo, M. Samuel de Calo, habitant en Floride
(Etats-Unis), confirme que les câbles envoyés en 1963 par
l’ambassade américaine, tendent à désigner Eyadéma
comme étant l’assassin. Etienne Gnassingbé Eyadéma
revendiquera l’acte pendant longtemps, puis vers les années 1990,
il va entrer dans un mutisme total au sujet de cet acte.
Le commandant Maîtrier va confier les affaires courantes à
Bodjollé qu’il juge plus évolué au plan intellectuel.
Plus âgé qu’Eyadéma, Emmanuel Bodjollé, jeune
sous-officier à l’époque, avait trente-cinq ans. Il avait
servi près d’une quinzaine d’années sous les drapeaux de
l’armée coloniale française.
Selon Afrique-Asie [Afrique-Asie, juin 1992, n° 33,
p. 11, 12.] , la veille du coup d’Etat, le sous-officier, Emmanuel
Bodjollé, porte au commandant Maîtrier une note sous enveloppe
mal fermée. (Ici, on peut douter de ces faits, car dans la réalité
ce genre d’affaire se négocie sans intermédiaire). Toujours
est-il que Bodjollé confie l’enveloppe au cuisinier de l’officier
français, le gendarme Lollé. Ce dernier en l’absence de son
maître, Maîtrier, par un curieux hasard, prend connaissance
du contenu de la lettre. Elle disait en substance : "Ce soir nous passerons
à l’action". Lollé intrigué, se rend chez un député,
M. Djagba, originaire tout comme lui de Dapango. Puis le gendarme et le
député se rendent chez le ministre de l’Intérieur,
M. Théophile Mally. Les deux hommes racontent ce qu’ils savent.
Le ministre prend connaissance de la note et ordonne à Lollé
d’aller la remettre au destinataire initial. M. Mally ne fera rien pour
empêcher le putsch. Lollé rentrant chez Maîtrier, trouve
son patron à la maison. Maîtrier se saisit de la lettre. Il
fait enfermer Lollé. Puis Maîtrier annonce à tout le
monde qu’il va passer le week-end au Lac-Togo (35 km de Lomé). On
le verra le samedi soir à Kpémé ; Grunitzky aussi
sera présent dans la localité à cette même période.
Nicolas Grunitzky est pourtant réfugié officiellement à
Cotonou.
Si juste après le coup d’Etat du 13 janvier 1963, on avait des
doutes concernant la thèse du complot, aujourd’hui, le comportement
intéressé de la France à l’égard des pays africains
anciennement colonisés ou à l’époque sous-tutelle,
tend à corroborer la thèse du complot. Quelques jours avant
ce 13 janvier fatidique, Jacques Foccart, "l’éminence grise du général
De Gaulle pour les "opérations secrètes, notamment en Afrique"
[Glaser (A.), Smith (S.), Ces messieurs Afrique – Le Paris-Village du continent
noir, Calman Levy, Paris, 1992, p. 116.], aurait effectué un séjour
à Cotonou où il aurait rencontré Nicolas Grunitzky.
Après une indépendance politique octroyée comme
à regret, la France qui souhaitait "tenir en laisse" ce pays, le
sentait prendre de plus en plus certaines distances. La cellule africaine
de l’Elysée voyait d’un œil torve, les nouvelles relations tissées
par Olympio avec l’Allemagne, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. En
outre, le président Olympio voulait battre pour son pays une monnaie
propre indexée sur le Deutschmark. L’un des premiers soucis de Sylvanus
Olympio : s’affranchir de la tutelle économique de la France, afin
de discuter avec elle "d’égal à égal". En mai 1958,
M. Olympio aurait déclaré à l’Agence France-Presse
: "Je vais faire tout mon possible pour que le Togo se passe de la France".
Les autorités françaises paniquaient à l’idée
de ne pas trouver leur compte dans ce genre de politique. Cela risquait
de faire tache d’huile dans leur pré-carré.
Il est à noter aussi, que le président Olympio entendait
mettre fin à sa collaboration avec le commandant Maîtrier
dont le contrat arrivait à expiration. Olympio voulait mettre un
terme à cette coopération technique qui coûtait plutôt
cher et confier les fonctions de conseiller de la présidence en
matière de sécurité à un national, en l’occurrence,
à M. Bawéna, un officier gendarme du Nord.
C’est ainsi que les revendications corporatistes de quelques mutins
togolais, coïncidèrent avec le désir de carrière
de l’officier français.
Sylvanus Olympio a trébuché sous les coups de feu d’un
soldat mutin de la coloniale. Justice n’a point été faite
à l’encontre du quarteron de conjurés ayant fomenté
le coup d’Etat. Ces sous-officiers démobilisés par la France,
après avoir servi en Algérie, rêvaient de se faire
engager dans une nouvelle armée togolaise. Le président Olympio
ne voulait pas de ces demi-soldes, ceci pour deux raisons essentielles.
La première : de principe, il les trouvait anti-indépendantistes.
Ces soldats ont combattu sans état d’âme contre le peuple
algérien luttant pour son indépendance. La seconde raison
est matérielle : Olympio n’entendait pas créer une armée
greveuse de budget. Quel chef d’entreprise raisonnable, est capable d’embaucher
pour faire plaisir à quelques compatriotes, qui du reste, pouvaient
trouver à s’occuper dans d’autres domaines ? C’est ainsi que se
résu-mait sa vision du problème. Pour Olympio, la création
d’une armée, était le cadet de ses soucis.
M. Sylvanus Olympio envoyé ad patres, la majeur partie du peuple
sous le choc n’a pas bronché. La politique olympienne, aussi bien
intérieure qu’internationale, était mal comprise et mal acceptée
par la base-même du CUT. La volonté du président Sylva
de faire du CUT, une sorte de parti unique, déplaisait. Le blocage
des salaires pour rembourser les dettes contractées par la gestion
de l’administration française, exaspérait les travailleurs.
Néanmoins, il y eut à l’intérieur du pays, quelques
manifestations de protestation. De Kpalimé, le bastion du CUT, une
partie de la population avait commencé à descendre sur Lomé
pour barrer la route aux putschistes. Les meneurs de ce groupe de Kpalimé
seront arrêtés.
Un journaliste de la presse française décrivit Eyadéma
comme : "Un grand diable noir de vingt-sept ans au visage couturé
de balafres rituelles". Eyadéma, c’est l’adjudant-chef, l’ancien
sous-off’ des tirailleurs, qui déclare au camp de Tokoin. : "Je
l’ai descendu, parce qu’il ne voulait pas avancer".
On ne connaît rien sur la naissance d’Eyadéma. Comi Toulabor
dans son livre, le plus complet sur la période pré-Conférence
nationale, écrit : "Sa naissance et son enfance sont enveloppées
d’un épais voile de mystère qui autorise l’ima-gination populaire
à élaborer sa propre biographie du prince qui gouverne" [Toulabor
(C.), Le Togo sous Eyadéma, Karthala, Paris, 1986, p. 225.]
Eyadéma n’aurait pas connu son père. La bande dessinée,
Histoire du Togo ; il était une fois Eyadéma [Histoire du
Togo ; il étai une fois Eyadéma, Edit. ABC, Paris, 1976.],
mentionne que le père Gnassingbé avait été
réquisitionné pour les travaux forcés et sauvagement
battu à mort par les troupes coloniales, parce qu’il refusait d’obéir.
Répétition troublante de l’histoire, le président
Olympio aussi a refusé d’avancer. Il a été abattu,
selon la formule militaire consacrée.
Maman-N’Danida, la mère d’Eyadéma a bénéficié
de son vivant du culte de la personnalité. Il existe des chansons
à la gloire de la bonne vieille dame qui a été décorée
de la légion d’honneur de l’Ordre du Mono en 1980. Mais pourquoi
cette volonté délibérée de passer sous silence
le passage de son père sur la terre des aïeux ? Un témoignage
de la Conférence nationale (1991), sur les crimes commis à
Pya, précise qu’un vieux cantonnier nommé Alfa Wuissi, a
été accusé par Eyadéma d’être le responsable
de la mort de son père. Eyadéma aurait fait lapider le vieil
homme sur la place publique. Contraint de se mettre en tenue d’Adam, "Il
fut lapidé, à la demande d’Eyadéma, par la foule rassemblée
dont les membres étaient appelés à jeter l’un après
l’autre, des cailloux sur ses testicules jusqu’à ce que mort s’ensuive.
" [CNDH, GROUPE INITIATIVE, LTDH, Togo : la Stratégie
de la terreur, Editeur non mentionné, Paris, 1994, p. 17.]
On ne connaît pas de frères ni de sœurs à Eyadéma,
excepté un demi-frère, Toyi, officier de son état,
tué lors du siège de la Primature en 1991. Eyadéma
, littéralement, en langue kabyè, "Les gens sont finis",
serait né vers 1936. Il s’engage à dix-huit ans au Dahomey
dans l’armée coloniale, à la suite d’un sérieux piston
de M. Kléber Dadjo, car Eyadéma aurait un handicap physique
au niveau du genou. Il sera envoyé au Viêt-nam, puis en Algérie.
Les spécialistes de l’Histoire du Togo n’arrivent pas à expliquer
pourquoi en dix ans de carrière militaire (1953-1963), Eyadéma
n’a atteint que le grade de sergent-chef, alors que ses compères
de l’armée coloniale, tels que Bokassa (Centrafrique), Kérékou
(Dahomey), Lamizana (Haute-Volta), Traoré (Mali), étaient
revenus de l’armée coloniale française avec des grades d’officiers
supérieurs.
Au lendemain du putsch de ce 13 janvier, le jeune sergent-chef d’alors,
Etienne Eyadéma, s’est vanté d’avoir assassiné le
président Olympio. L’absence de jugement des hommes fera insidieusement
jurisprudence. Un peu partout sur le continent africain, cet état
de fait va susciter des vocations.
Dès lors qu’ils disposent d’armes prêtées à
eux pour la défense du pays, des militaires africains s’emparent
entièrement des rouages de l’Etat et exercent la terreur au quotidien
à l’encontre des populations qu’ils sont sensés sécuriser
par devoir et de par leur vocation. Depuis ce matin du 13 janvier 1963
jusqu’à nos jours, les exemples sont légion.. La plupart
des coups d’Etat seront conduits par des anciens de la coloniale, ayant
gardé peu ou prou des liens avec leur ancienne armée. Une
armée française qui dispose de renseignements détaillés
sur la valeur de ses anciens soldats.
Quelques exemples de pronunciamiento sur le Continent :
28 octobre 1963 (Dahomey), 19 juin 1965 (Algérie), 25 novembre
1965 (Congo-Belge), 22 décembre 1965 (Dahomey), 1er janvier 1966
(Centrafrique), 4 janvier 1966 (Haute-Volta), 15 janvier 1966 (Nigeria),
28 novembre 1966 (Burundi), 13 janvier 1967 (Togo), 23 mars 1967 (Sierra
Leone), 18 mai 1972 (Madagascar), 15 avril 1974 (Niger), 6 avril 1975 (Tchad),
10 juillet 1978 (Mauritanie), 3 août 1979 (Guinée équatoriale),
4 août 1983 (Haute-Volta)... Des militaires s’empareront du pouvoir
en 1996 au Niger et au Burundi, etc.
Mais les chefs d’Etats militaires, à quelques exceptions près,
ne tiendront pas les engagements à l’égard de leurs concitoyens.
Ils se comporteront comme les civils évincés du pouvoir,
très souvent, pire.
Eyadéma n’est pas l’homme qui est intervenu sur les ondes pour
annoncer au peuple, le nouveau changement politique. Le rôle est
dévolu à l’adjudant-chef Bodjollé. Un Comité
militaire insurrectionnel de huit membres est mis en place dans l’après-midi
du 13 janvier. Il est composé de quatre militaires en fonction dont
l’officier Kléber Dadjo et quatre sous-officiers démobilisés
dont Emmanuel Bodjollé. Eyadéma ne faisait pas partie du
Comité. Mais Eyadéma n’était pas homme à se
laisser tenir à l’écart de ce pouvoir tombé pratiquement
du ciel. Il ne peut pas se contenter de jouer les seconds rôles.
S’il ne se faisait pas entendre au plus tôt, il risquait même
de ne pas se faire intégrer dans l’armée togolaise. Ses rapports
avec certains plus hauts-gradés des conjurés ne sont pas
des plus cordiaux. Ainsi naîtra la revendication de l’assassinat
du président Olympio. But probable de cette manœuvre de la part
d'Étienne Eyadéma, prouver qu’il existe bel et bien en tant
que militaire, et qu’il faudra désormais compter avec lui.
Les leaders du groupe prirent en compte les doléances du jeune
sergent-chef. Eyadéma est promu lieutenant dans la nouvelle armée.
Et puis, la charité bien ordonnée commençant par soi-même,
les chefs de la bande eux aussi bénéficient de promotions
spectaculaires. Le capitaine Kléber Dadjo devient commandant ; l’adjudant-chef
Emmanuel Bodjollé sera capitaine. Reste le pouvoir politique dont
ils ont "hérité" au gré des circonstances. Ils ne
savent pas trop quoi en faire. D’ailleurs, veulent-ils de ce pouvoir ?
Rappelons que le but premier de la rébellion militaire était
d’ordre catégoriel.
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