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DÉMOCRATISATION À LA TOGOLAISE

Tètè Tété, 1998

Table des matières
 

La Deuxième République


L’Ambassadeur de France conseille au Comité insurrectionnel de passer le pouvoir à M. Nicolas Grunitzky appelé de Cotonou pour assurer la relève. Les caciques du Comité dont la plupart étaient ressortissants du nord du pays, avaient un penchant pour M. Antoine Méatchi, un des leurs. Mais les règles du jeu sont définies depuis Paris. 
En revanche, les officiers exigeront que l’on fasse une bonne "place à table" aux élites du Nord, en vue du partage du "gâteau national". 

Grunitzky, homme juste et bon, assistera à Agoué aux obsèques du président Sylvanus Olympio, son adversaire politique et néanmoins beau-frère. Il rendra hommage à l’homme politique que fut Olympio.
 

Nicolas Grunitzky est né à Atakpamé (sud du Togo) en 1913. Sa mère était issue de la famille royale d’Atakpamé. Son père, officier allemand d’origine polonaise, s’était reconverti dans le commerce. Le père décède quelques mois après la naissance du petit Nicolas. Le jeune métis sera l’un des tout premiers boursiers togolais à être envoyés en France. Il y passe pratiquement toute sa jeunesse. Lycée d’Aix-en-Provence ; Bac de mathématiques. Détenant en outre un diplôme de technicien de bureau, il deviendra ingénieur des travaux publics.
Rentré au Togo dans les années 1940, il est tour à tour fonctionnaire et dirigeant d’une entreprise de travaux publics. Il crée en 1949, la NET (Nouvelle Entreprise de Travaux publics). 

En 1940, il milite tout comme Olympio en faveur de De Gaulle. En 1944, il est secrétaire général de "Combat", un mouvement qui prône la collaboration et l’association avec la France. En 1948, il est secrétaire du syndicat des cadres supérieurs des travaux publics. Il sera député ; Premier ministre de la République autonome du Togo. Au cours des élections législatives françaises en janvier 1956, Grunitzky seul candidat est réélu député par 184. 240 suffrages exprimés. Il siégera au Palais Bourbon au sein du groupe MRP (tendance démocratie-chrétienne) avec l’abbé Boganda (Oubangui-Chari) et le Camerounais, Douala Manga-Bell. Les historiens jugent Grunitzky comme un dirigeant intelligent, chaleureux et sympathique, mais hésitant et influençable. Il était tolérant et soucieux du compromis. Mais, pour garder la confiance de la France, il lui manquait la poigne qui était la garantie d’une certaine stabilité. 

De retour aux affaires par la grâce d’un coup de force fomenté par les militaires, Nicolas Grunitzky va tenter de diriger le Togo tout en sachant que le véritable capitaine en est l’armée. Les officiers de cette armée, eux aussi étaient conscients de leur pouvoir. Une lutte sans merci s’engage à l’intérieur de cette armée pour la suprématie. Ce combat interne est favorisé par l’âge relativement jeune de cette armée en gestation : tous ces officiers quasi nouvellement promus disposent d’une même chance de départ.

Un gouvernement provisoire est formé dès le 16 janvier 1963, pour évacuer les affaires courantes et voir venir. Nouveauté, ce gouvernement comprend trois ressortissants du Nord. Les officiers ont leur revanche : pour la première fois dans l’histoire du Togo, la partie septentrionale est largement représentée au sein d’un gouvernement (trois ministres sur sept). 
Au plan politique, tous les partis sont représentés, y compris le PUT (Parti de l’Unité Togolaise), nouvelle appellation du CUT de S. Olympio, après son association avec une partie de la JUVENTO (Justice, Union, Vigilance, Education, Nationalisme, Ténacité, Optimisme). Le PUT est représenté par Me Noé Kutuklui aux Affaires sociales et à la Fonction publique, un ministère de seconde catégorie.
M. Nicolas Grunizky de l’Union Démocratique Du Peuple Togolais (UDPT), cumule en plus : la présidence de la République, les ministères de la Défense, de l’Intérieur et des Affaires étrangères.
Quant à Antoine Méatchi (UDPT), ressortissant du Nord, il est nommé vice-président. (A noter que l’UDPT est une sorte de fusion entre l’UCPN et le PTP.)

Homme de consensus, Nicolas Grunitzky cherchera tout d’abord à pacifier les esprits. C’est dans ce cadre qu’il convo-que dès février 1963 au Grand-terrain (stade de football) de Lomé, une table-ronde ; en quelque sorte, un ancêtre de la Conférence nationale de 1991.
Ce "petit format" de la Conférence nationale avait surtout et avant tout pour objectif, de préparer une nouvelle Constitution. 
En ce qui concerne le PUT, il est représenté à cette conférence par des personnalités du monde politique, tels, Pierre Prince-Agbodjan, Marc Atidépé, Sylvain Looky. 
L’Armée est représentée par le commandant Kléber Dadjo et le lieutenant Etienne Eyadéma. L’Eglise catholique du Togo a délégué Mgr Casimir Dosseh. On note également la participation d’autres partis politiques, des autorités religieuses et des représentants des syndicats et de la société civile. 
A la suite de cette petite Conférence nationale, une large consultation électorale a lieu le 3 mai 1963. A cet effet, les frontières avec le Ghana et le Dahomey ont été provisoirement fermées la veille. Le jour du vote, la police et la gendarmerie ont opéré des patrouilles à travers la capitale. On vote dans le cadre d’un projet de Constitution programmant une présidence et une vice-présidence de la République, détenues respectivement par MM. Nicolas Grunitzky et Antoine Méatchi. Le projet constitutionnel prévoit également une Assemblée législative avec liste unique (14 candidats) ; théoriquement, il n’y a pas grand-choix. Le PUT proteste énergiquement contre ce système de liste unique. Il appelle à boycotter les consultations. Sans succès, en apparence. Officiellement, la participation avoisine les 100%. Sur 639.524 inscrits, 98,52 % de oui à la Constitution ; 99,87% pour la présidence et la vice-présidence; 98,61% pour l’Assemblée nationale. Ces chiffres viennent légitimer un changement de régime après un coup d’Etat. Ils légitiment par la même occasion et de façon indirecte le pouvoir de l’armée sur le pays.
Par la menace, par les armes ou par les urnes, "le PUT qui avait dominé la vie politique du pays jusque-là, après la mort de son leader, en 1963, va commencer à être laminé par ses adversaires de l’UDPT, qui vont réduire voire éliminer complètement avec l’aide de l’armée, son influence dans le pays. " [Toulabor (C.), Le Togo sous Eyadéma, Karthala, Paris, 1986, p. 56.]  Le PUT tentera de répliquer par des actes de violence, de sabotage voire de déstabilisation. Au cours de cette deuxième République, un complot fomenté contre le président Grunitzky est découvert, le 9 avril 1963. Les accusations se portent sur M. Théophile Mally, ancien ministre de l’Intérieur sous Olympio. En exil au Nigeria, il sera condamné par contumace à vingt ans de prison. Un autre leader du PUT, l’un des plus irréductibles, Me Noé Kutuklui, écopera quant à lui, de dix-huit mois fermes.

Aussitôt les élections terminées, Grunitzky et Méatchi, sous l’œil vigilant des officiers, forment un gouvernement de 10 membres. Grunitzky conserve le ministère de la Défense et celui de l’Intérieur, tandis que le vice-président Méatchi, aura la haute main sur les Finances. Au plan financier justement, Grunitzky et Méatchi se distinguent de leur prédécesseur (Olympio), de façon négative, en se montrant moins rigoureux. Les dépenses des ambassades, les crédits militaires sont revus à la hausse. "Une des premières décisions que prit Grunitzky en tant que Président légitimé par les urnes, fut d’intégrer dans l’armée togolaise, les militaires libérés de leurs obligations vis-à-vis de l’armée française et de fixer les conditions de leurs rémunérations. (Décision du 18 mai 1963, n° 89 – D /pr/ MDN, J. O. R. T. du 16 juin 1963, p. 404 " [Toulabor (C.), Le Togo sous Eyadéma, Karthala , Paris, 1986, p. 63.] 
Emmanuel Bodjollé, promu commandant, sera nommé chef d’état-major de l’armée.
Très vite, entre les politiques et les militaires se forment deux axes opposés. L’axe Grunitzky-Eyadéma et l’axe Méatchi-Bodjollé. Chacun de ces quatre personnages de l’échiquier politico-militaire, comptant sur son allié pour asseoir une hégémonie dans son domaine propre. En mai 1964, Eyadéma supplante Bodjollé au sein de l’armée. Bodjollé avait tenté une insurrection militaire en faveur de Méatchi. La rivalité entre Bodjollé et Eyadéma est la preuve palpable que le problème politique togolais ne se résume pas en une opposition entre le Nord et le Sud.
Dans cette lutte entre les frères kabyè, Eyadéma, devenu commandant et chef d’état-major, puis lieutenant-colonel, aura le dessus. 
Côté politique, Méatchi essayera d’avoir la suprématie, car il a toujours considéré, que si l’on a fait appel à ses compétences en allant le chercher dans son exil ghanéen, c’est pour succéder à Olympio. En novembre 1966, le Vice-président profitant des pouvoirs qui lui sont conférés par la Constitution (art.24), procède à des nominations et à des révocations, pendant que Grunitzky se trouve en voyage en France. A son retour, face à la crise gouvernementale, Grunitzky par amendement fait sup-primer la vice-présidence. Méatchi redevient ministre de l’Agri-culture, poste qu’il occupa déjà sous Olympio. Mais le président Grunitzky sort affaibli de cet incident. Ses adversaires en profitent pour tenter le coup de force du 21 novembre 1966.
Les caciques du PUT, notamment Noé Kutuklui, A. Franklin, Guy Kouassigan, en accord avec la hiérarchie militaire tentent de renverser le président de la République, Nicolas Grunitzky.
Le matin du 21 novembre, Me Noé Kutuklui, M. Oswald Ajavon, directeur de Radio-Lomé, et une flopée de militants [Note de l’auteur : Militant provient du latin. Etymologiquement, miles, veut dire : soldat.]  et de sympathisants occupent les ondes et exigent la démission du président Grunitzky et de son gouvernement ; la dissolution de l’Assemblée nationale. Ils veulent des élections libres et démocratiques. [Note de l’auteur : Ironie de l’histoire, bien des années plus tard, au cours de la "transition démocratique", lorsque les soldats d’Eyadéma occuperont la première fois la Radio (1er octobre 1991), leur principale exigence sera : la dissolution du Haut Conseil de la République (Assemblée nationale transitoire) !] 
Du quartier Bè, passant par le Boulevard circulaire jusqu’à Kodjoviakopé, des milliers de Loméens manifestent avec pancartes, slogans et chants pour étayer les déclarations radiophoniques. Mais les chefs de l’armée, après avoir favorisé le soulèvement, changent d’avis, car les manifestants exigent aussi le jugement des militaires ayant assassiné le président Sylvanus Olympio. Eyadéma fait donc réprimer la manifestation anti-Grunitzky, d’autant plus que, selon certains milieux politiques bien informés, les autorités françaises chargées des intérêts de leur pays en Afrique, auraient attribué quelques millions de F CFA à l’état-major de l’armée togolaise afin que celle-ci vire de bord. L’état-major fait donc volte-face.
 A partir de cette date, l’officier Eyadéma commence à cerner l’étendue de son pouvoir sur la vie politique du pays. S’il peut faire et défaire les rois, pourquoi ne le deviendrait-il pas lui-même ? Mais son niveau intellectuel peu élevé le retenait. Heureusement pour Eyadéma, les officiels français ont compris assez tôt, le rôle que cet homme peut jouer dans le maintien de leur influence au Togo, car ayant déjà servi sous drapeau tricolore, il suffirait de le mettre en face de lui, deux ou trois généraux de l’Armée française pour le rendre très compréhensif. M. Foccart personnellement aurait pris l’affaire en main. C’est ainsi que la France a progressivement lâché Grunitzky au profit d’Eyadéma. Les militaires reprennent le pouvoir le 13 janvier 1967. Ils mettent en place une instance dirigeante : le "Comité de Réconciliation Nationale" dirigé par l’officier Kléber Dadjo. Le chef d’état-major, Etienne Eyadéma, se tient toujours en retrait, handicapé par son niveau scolaire relativement élémentaire. Comment rivaliser avec des diplômés comme le docteur Ohin (Santé publique), MM. Boukari Djobo (Fonction publique et Affaires sociales), Paulin Eklou (Commerce, Industrie et Tourisme), Alex Mivédor (Travaux publics), Bartélémy Lamboni (Education nationale) etc., qui composent le gouvernement du CRN ?
La solution au problème d’Eyadéma, proviendra de trois facteurs essentiels.Primo, le pouvoir des armes prime sur toutes les considérations d’ordre intellectuel. Secundo, il s’avère que le colonel Dadjo, placé à la tête du Comité de réconciliation nationale, est un militaire qui n’aime point la politique. Tertio, Eyadéma est approché et courtisé par le système Foccart, qui le persuade qu’il est l’homme de la situation. 
En tout état de cause, Eyadéma qui commençait à s’y connnaître en politique, sait qu’il tient la France " par la barbichette " : "Eyadéma semble avoir eu l’éclair d’intuition qui a fait sa carrière : tenir la France par un crime dont elle serait complice. L’éclair des balles. " [Verschave (F-X), La Françafrique, Le plus long scandale de la République, Stock, Paris, 1998, p. 121.] 
C’est ainsi qu’Eyadéma prendra tout le pouvoir, le 14 avril 1967.
 

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