L’Ambassadeur de France conseille au Comité insurrectionnel de
passer le pouvoir à M. Nicolas Grunitzky appelé de Cotonou
pour assurer la relève. Les caciques du Comité dont la plupart
étaient ressortissants du nord du pays, avaient un penchant pour
M. Antoine Méatchi, un des leurs. Mais les règles du jeu
sont définies depuis Paris.
En revanche, les officiers exigeront que l’on fasse une bonne "place
à table" aux élites du Nord, en vue du partage du "gâteau
national".
Grunitzky, homme juste et bon, assistera à Agoué aux obsèques
du président Sylvanus Olympio, son adversaire politique et néanmoins
beau-frère. Il rendra hommage à l’homme politique que fut
Olympio.
Nicolas Grunitzky est né à Atakpamé (sud du Togo)
en 1913. Sa mère était issue de la famille royale d’Atakpamé.
Son père, officier allemand d’origine polonaise, s’était
reconverti dans le commerce. Le père décède quelques
mois après la naissance du petit Nicolas. Le jeune métis
sera l’un des tout premiers boursiers togolais à être envoyés
en France. Il y passe pratiquement toute sa jeunesse. Lycée d’Aix-en-Provence
; Bac de mathématiques. Détenant en outre un diplôme
de technicien de bureau, il deviendra ingénieur des travaux publics.
Rentré au Togo dans les années 1940, il est tour à
tour fonctionnaire et dirigeant d’une entreprise de travaux publics. Il
crée en 1949, la NET (Nouvelle Entreprise de Travaux publics).
En 1940, il milite tout comme Olympio en faveur de De Gaulle. En 1944,
il est secrétaire général de "Combat", un mouvement
qui prône la collaboration et l’association avec la France. En 1948,
il est secrétaire du syndicat des cadres supérieurs des travaux
publics. Il sera député ; Premier ministre de la République
autonome du Togo. Au cours des élections législatives françaises
en janvier 1956, Grunitzky seul candidat est réélu député
par 184. 240 suffrages exprimés. Il siégera au Palais Bourbon
au sein du groupe MRP (tendance démocratie-chrétienne) avec
l’abbé Boganda (Oubangui-Chari) et le Camerounais, Douala Manga-Bell.
Les historiens jugent Grunitzky comme un dirigeant intelligent, chaleureux
et sympathique, mais hésitant et influençable. Il était
tolérant et soucieux du compromis. Mais, pour garder la confiance
de la France, il lui manquait la poigne qui était la garantie d’une
certaine stabilité.
De retour aux affaires par la grâce d’un coup de force fomenté
par les militaires, Nicolas Grunitzky va tenter de diriger le Togo tout
en sachant que le véritable capitaine en est l’armée. Les
officiers de cette armée, eux aussi étaient conscients de
leur pouvoir. Une lutte sans merci s’engage à l’intérieur
de cette armée pour la suprématie. Ce combat interne est
favorisé par l’âge relativement jeune de cette armée
en gestation : tous ces officiers quasi nouvellement promus disposent d’une
même chance de départ.
Un gouvernement provisoire est formé dès le 16 janvier
1963, pour évacuer les affaires courantes et voir venir. Nouveauté,
ce gouvernement comprend trois ressortissants du Nord. Les officiers ont
leur revanche : pour la première fois dans l’histoire du Togo, la
partie septentrionale est largement représentée au sein d’un
gouvernement (trois ministres sur sept).
Au plan politique, tous les partis sont représentés,
y compris le PUT (Parti de l’Unité Togolaise), nouvelle appellation
du CUT de S. Olympio, après son association avec une partie de la
JUVENTO (Justice, Union, Vigilance, Education, Nationalisme, Ténacité,
Optimisme). Le PUT est représenté par Me Noé Kutuklui
aux Affaires sociales et à la Fonction publique, un ministère
de seconde catégorie.
M. Nicolas Grunizky de l’Union Démocratique Du Peuple Togolais
(UDPT), cumule en plus : la présidence de la République,
les ministères de la Défense, de l’Intérieur et des
Affaires étrangères.
Quant à Antoine Méatchi (UDPT), ressortissant du Nord,
il est nommé vice-président. (A noter que l’UDPT est une
sorte de fusion entre l’UCPN et le PTP.)
Homme de consensus, Nicolas Grunitzky cherchera tout d’abord à
pacifier les esprits. C’est dans ce cadre qu’il convo-que dès février
1963 au Grand-terrain (stade de football) de Lomé, une table-ronde
; en quelque sorte, un ancêtre de la Conférence nationale
de 1991.
Ce "petit format" de la Conférence nationale avait surtout et
avant tout pour objectif, de préparer une nouvelle Constitution.
En ce qui concerne le PUT, il est représenté à
cette conférence par des personnalités du monde politique,
tels, Pierre Prince-Agbodjan, Marc Atidépé, Sylvain Looky.
L’Armée est représentée par le commandant Kléber
Dadjo et le lieutenant Etienne Eyadéma. L’Eglise catholique du Togo
a délégué Mgr Casimir Dosseh. On note également
la participation d’autres partis politiques, des autorités religieuses
et des représentants des syndicats et de la société
civile.
A la suite de cette petite Conférence nationale, une large consultation
électorale a lieu le 3 mai 1963. A cet effet, les frontières
avec le Ghana et le Dahomey ont été provisoirement fermées
la veille. Le jour du vote, la police et la gendarmerie ont opéré
des patrouilles à travers la capitale. On vote dans le cadre d’un
projet de Constitution programmant une présidence et une vice-présidence
de la République, détenues respectivement par MM. Nicolas
Grunitzky et Antoine Méatchi. Le projet constitutionnel prévoit
également une Assemblée législative avec liste unique
(14 candidats) ; théoriquement, il n’y a pas grand-choix. Le PUT
proteste énergiquement contre ce système de liste unique.
Il appelle à boycotter les consultations. Sans succès, en
apparence. Officiellement, la participation avoisine les 100%. Sur 639.524
inscrits, 98,52 % de oui à la Constitution ; 99,87% pour la présidence
et la vice-présidence; 98,61% pour l’Assemblée nationale.
Ces chiffres viennent légitimer un changement de régime après
un coup d’Etat. Ils légitiment par la même occasion et de
façon indirecte le pouvoir de l’armée sur le pays.
Par la menace, par les armes ou par les urnes, "le PUT qui avait dominé
la vie politique du pays jusque-là, après la mort de son
leader, en 1963, va commencer à être laminé par ses
adversaires de l’UDPT, qui vont réduire voire éliminer complètement
avec l’aide de l’armée, son influence dans le pays. " [Toulabor
(C.), Le Togo sous Eyadéma, Karthala, Paris, 1986, p. 56.]
Le PUT tentera de répliquer par des actes de violence, de sabotage
voire de déstabilisation. Au cours de cette deuxième République,
un complot fomenté contre le président Grunitzky est découvert,
le 9 avril 1963. Les accusations se portent sur M. Théophile Mally,
ancien ministre de l’Intérieur sous Olympio. En exil au Nigeria,
il sera condamné par contumace à vingt ans de prison. Un
autre leader du PUT, l’un des plus irréductibles, Me Noé
Kutuklui, écopera quant à lui, de dix-huit mois fermes.
Aussitôt les élections terminées, Grunitzky et Méatchi,
sous l’œil vigilant des officiers, forment un gouvernement de 10 membres.
Grunitzky conserve le ministère de la Défense et celui de
l’Intérieur, tandis que le vice-président Méatchi,
aura la haute main sur les Finances. Au plan financier justement, Grunitzky
et Méatchi se distinguent de leur prédécesseur (Olympio),
de façon négative, en se montrant moins rigoureux. Les dépenses
des ambassades, les crédits militaires sont revus à la hausse.
"Une des premières décisions que prit Grunitzky en tant que
Président légitimé par les urnes, fut d’intégrer
dans l’armée togolaise, les militaires libérés de
leurs obligations vis-à-vis de l’armée française et
de fixer les conditions de leurs rémunérations. (Décision
du 18 mai 1963, n° 89 – D /pr/ MDN, J. O. R. T. du 16 juin 1963, p.
404 " [Toulabor (C.), Le Togo sous Eyadéma, Karthala
, Paris, 1986, p. 63.]
Emmanuel Bodjollé, promu commandant, sera nommé chef
d’état-major de l’armée.
Très vite, entre les politiques et les militaires se forment
deux axes opposés. L’axe Grunitzky-Eyadéma et l’axe Méatchi-Bodjollé.
Chacun de ces quatre personnages de l’échiquier politico-militaire,
comptant sur son allié pour asseoir une hégémonie
dans son domaine propre. En mai 1964, Eyadéma supplante Bodjollé
au sein de l’armée. Bodjollé avait tenté une insurrection
militaire en faveur de Méatchi. La rivalité entre Bodjollé
et Eyadéma est la preuve palpable que le problème politique
togolais ne se résume pas en une opposition entre le Nord et le
Sud.
Dans cette lutte entre les frères kabyè, Eyadéma,
devenu commandant et chef d’état-major, puis lieutenant-colonel,
aura le dessus.
Côté politique, Méatchi essayera d’avoir la suprématie,
car il a toujours considéré, que si l’on a fait appel à
ses compétences en allant le chercher dans son exil ghanéen,
c’est pour succéder à Olympio. En novembre 1966, le Vice-président
profitant des pouvoirs qui lui sont conférés par la Constitution
(art.24), procède à des nominations et à des révocations,
pendant que Grunitzky se trouve en voyage en France. A son retour, face
à la crise gouvernementale, Grunitzky par amendement fait sup-primer
la vice-présidence. Méatchi redevient ministre de l’Agri-culture,
poste qu’il occupa déjà sous Olympio. Mais le président
Grunitzky sort affaibli de cet incident. Ses adversaires en profitent pour
tenter le coup de force du 21 novembre 1966.
Les caciques du PUT, notamment Noé Kutuklui, A. Franklin, Guy
Kouassigan, en accord avec la hiérarchie militaire tentent de renverser
le président de la République, Nicolas Grunitzky.
Le matin du 21 novembre, Me Noé Kutuklui, M. Oswald Ajavon,
directeur de Radio-Lomé, et une flopée de militants [Note
de l’auteur : Militant provient du latin. Etymologiquement, miles, veut
dire : soldat.] et de sympathisants occupent les ondes et exigent
la démission du président Grunitzky et de son gouvernement
; la dissolution de l’Assemblée nationale. Ils veulent des élections
libres et démocratiques. [Note de l’auteur : Ironie
de l’histoire, bien des années plus tard, au cours de la "transition
démocratique", lorsque les soldats d’Eyadéma occuperont la
première fois la Radio (1er octobre 1991), leur principale exigence
sera : la dissolution du Haut Conseil de la République (Assemblée
nationale transitoire) !]
Du quartier Bè, passant par le Boulevard circulaire jusqu’à
Kodjoviakopé, des milliers de Loméens manifestent avec pancartes,
slogans et chants pour étayer les déclarations radiophoniques.
Mais les chefs de l’armée, après avoir favorisé le
soulèvement, changent d’avis, car les manifestants exigent aussi
le jugement des militaires ayant assassiné le président Sylvanus
Olympio. Eyadéma fait donc réprimer la manifestation anti-Grunitzky,
d’autant plus que, selon certains milieux politiques bien informés,
les autorités françaises chargées des intérêts
de leur pays en Afrique, auraient attribué quelques millions de
F CFA à l’état-major de l’armée togolaise afin que
celle-ci vire de bord. L’état-major fait donc volte-face.
A partir de cette date, l’officier Eyadéma commence à
cerner l’étendue de son pouvoir sur la vie politique du pays. S’il
peut faire et défaire les rois, pourquoi ne le deviendrait-il pas
lui-même ? Mais son niveau intellectuel peu élevé le
retenait. Heureusement pour Eyadéma, les officiels français
ont compris assez tôt, le rôle que cet homme peut jouer dans
le maintien de leur influence au Togo, car ayant déjà servi
sous drapeau tricolore, il suffirait de le mettre en face de lui, deux
ou trois généraux de l’Armée française pour
le rendre très compréhensif. M. Foccart personnellement aurait
pris l’affaire en main. C’est ainsi que la France a progressivement lâché
Grunitzky au profit d’Eyadéma. Les militaires reprennent le pouvoir
le 13 janvier 1967. Ils mettent en place une instance dirigeante : le "Comité
de Réconciliation Nationale" dirigé par l’officier Kléber
Dadjo. Le chef d’état-major, Etienne Eyadéma, se tient toujours
en retrait, handicapé par son niveau scolaire relativement élémentaire.
Comment rivaliser avec des diplômés comme le docteur Ohin
(Santé publique), MM. Boukari Djobo (Fonction publique et Affaires
sociales), Paulin Eklou (Commerce, Industrie et Tourisme), Alex Mivédor
(Travaux publics), Bartélémy Lamboni (Education nationale)
etc., qui composent le gouvernement du CRN ?
La solution au problème d’Eyadéma, proviendra de trois
facteurs essentiels.Primo, le pouvoir des armes prime sur toutes les considérations
d’ordre intellectuel. Secundo, il s’avère que le colonel Dadjo,
placé à la tête du Comité de réconciliation
nationale, est un militaire qui n’aime point la politique. Tertio, Eyadéma
est approché et courtisé par le système Foccart, qui
le persuade qu’il est l’homme de la situation.
En tout état de cause, Eyadéma qui commençait
à s’y connnaître en politique, sait qu’il tient la France
" par la barbichette " : "Eyadéma semble avoir eu l’éclair
d’intuition qui a fait sa carrière : tenir la France par un crime
dont elle serait complice. L’éclair des balles. " [Verschave
(F-X), La Françafrique, Le plus long scandale de la République,
Stock, Paris, 1998, p. 121.]
C’est ainsi qu’Eyadéma prendra tout le pouvoir, le 14 avril 1967.
Suite: Première partie - CHAPITRE II