En général l’armée aime l’ordre. Sa fonction première‚
étant de défendre avant tout la patrie contre tout danger
extérieur, elle trouve normal d’intervenir lorsque la sécurité
interne est remise en cause : il faut bien s’occuper. En Afrique, lorsqu’il
arrive à l’armée de prendre le pouvoir, elle argue de l’irresponsabilité
des dirigeants civils : « Ils n’ont pas su faire leur travail de
développement économique et social. », affirment à
l’occasion, ses officiers.
Au Togo, avant 1963, l’armée était quasi inexistante.
Le régime d’Olympio n’en avait cure, surtout par souci budgétaire.
Mais des éléments démobilisés et «incontrôlés»
de l’armée coloniale française, ayant essuyé un refus
d’engagement pour former une armée togolaise se rebellent. Parmi
ceux-ci, un sous-officier nommé Etienne Eyadéma. Depuis,
ce dernier a fait ses preuves en tant qu’homme fort. Ainsi la France soutiendra
Eyadéma, lorsqu’il décidera de reprendre le pouvoir politique
en 1967. Ce soutien à Eyadéma peut s’expliquer.
Un militaire au pouvoir, est par essence, plus rentable à la
longue en matière d’achat d’armements à la France, dont le
commerce des armes constitue l’un des secteurs les plus rentables. «Une
grave confusion règne aujourd’hui, tant sur le plan économique
que sur le plan moral. Les responsables politiques, qu’ils soient de droite
ou de gauche, redoutent de condamner un secteur d’activité‚ qui,
selon la doctrine universellement admise, serait l’unique barrière
nous séparant encore de la débâcle
économique. » [Saul (J.), Les bâtards de Voltaire
, Editions Payot, Paris, 1993, p. 180]
Un gouvernement civil rogne, en règle générale,
sur les dépenses de l’armée. L’armée elle, se taille
la part du lion (budgétairement) lorsqu’elle se trouve au pouvoir.
Dominique Bangoura, analysant l’évolution des dépenses militaires
en Afrique, constate qu’au Togo, elles ont évolué de 0,5
million de dollar en 1962 à 17 millions de dollars en 1983. [Bangoura
(D.), Les armées africaines (1960-1990), C.H.E.A.M., Paris, 1992,
p. 174 175.] L’ancien président Olympio doit se retourner
dans sa tombe !
Parallèlement les effectifs ont augmenté. Essentiellement,
les nouvelles recrues proviennent du village natal du Président.
«Selon des délégués à la Conférence
nationale, sur quelque 12364 hommes, 10127 viennent des régions
du Nord et appartiennent à 70%, comme le chef de l’Etat, à
l’ethnie kabyè. Mieux, 50% de ce pourcentage proviennent de Pya,
le village natal du chef de l’Etat. Il en est de même du corps des
officiers : les trois quarts des 237 officiers sont originaires des régions
septentrionales du pays. Sur ce chiffre, cent quatre vingts officiers sont
de l’ethnie kabyè et environ 60% de ces 180 officiers viennent de
Pya. » [Jeune Afrique, n° 1607, 16 22 octobre 1991, p. 19.]
Mais budget léonin pour l’armée, ne signifie pas condition
de vie décente pour tous les militaires. Seuls les officiers de
hauts rangs et la garde présidentielle bénéficient
des largesses du pouvoir. Les autres soldats eux, connaissent des fins
de mois difficiles. Souvent pour subvenir à leurs besoins quotidiens,
ils procèdent par intimidation grâce à leur seul treillis.
Il est courant de voir à Lomé un militaire prendre un taxi
et la course finie, dire simplement au-revoir au conducteur. Aux heures
sombres de la transition vers la démocratie et bien après,
une partie de l’armée sera à la base du braquage des banques
et d’autres forfaits. «L’armée est marquée par la particularité
politique qui relève de sa mission de défense. Investie d’une
fonction de protection, de consolidation, elle est plutôt conservatrice,
car défendre est opposé à détruire ou à
remettre en cause. » [Bangoura (D.), Les armées africaines
(1960-1990), C.H.E.A.M., Paris, 1992, p. 144.]
En 1990, marasme économique et chômage aidant, vent de
l’Est soufflant, la majeure partie de la population se soulèvera.
L’armée d’Eyadéma va s’opposer sans concession, à
la destruction de la politique que son chef a construite de toutes pièces
et avec autoritarisme. La première grande confrontation entre l’armée
et la jeunesse aura lieu le 5 octobre 1990.
Suite: DEUXIÈME PARTIE