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DÉMOCRATISATION À LA TOGOLAISE

Tètè Tété, 1998

Table des matières
 

Deuxième partie:  LA CNS ET LA TRANSITION

CHAPITRE  I  -  L'INTELLIGENTSIA À L'ASSAUT DU POUVOIR


Lomé, le 21 septembre 1990. Un vendredi. Le Palais de justice de la capitale est pris d’assaut dès l’aube par une foule compacte. Les habitants, à aucun prix, ne veulent manquer le procès du siècle. Deux jeunes opposants combattant le régime du général Gnassingbé Eyadéma, sont accusés d’avoir fabriqué‚ et distribué des tracts. Prévenus d’outrage et de complicité d’outrage envers les représentants de l’autorité publique, le verdict de leur procès sera rendu le 5 octobre 1990.
Le journal Forum hebdo [Forum hebdo, 28 septembre 1990, n° 11, p. 2, 3, 4, 5.],  a relaté l’événement. Le principal accusé, Logo Dossouvi, journaliste de son état, ne reconnaît pas les faits qui lui sont reprochés, à savoir : diffamation, outrage, injures envers le chef de l’Etat. Quant à son co-inculpé, Doglo Agbélenko, l’interrogatoire le fait passer pour chaudronnier. Il fait savoir qu’il y a erreur. Le président du Tribunal, M. Agbétomey, s’enquiert : « Alors on rectifie ? ». «Si vous voulez. », répond le prévenu, sous les rires de la salle. M. Doglo Agbélenko est employé de commerce. Il reconnaît avoir dactylographié le tract. Il n’y voit aucun élément d’outrage envers les autorités publiques. Le tract émis et distribué au nom de la CDPA-TOGO (Convention Démocratique des Peuples Africains), s’intitule : Les méthodes du Boss. Les auteurs y dénoncent, injustices, gabegie, clientélisme, corruption du système. Doglo Agbélenko, se plaint des perquisitions illégales dont il a été l’objet ; de l’arrestation arbitraire et de la torture.
Logo Dossouvi profitera de l’occasion pour faire un brin de propagande à la CDPA, qui selon lui, est un mouvement d’intellectuels togolais de la diaspora ; «des hommes de dialogue, soucieux du développement de leur pays... ». Il démontre, que ce n’est pas un crime d’appartenir à un autre parti, en rappelant que le chef de l'Etat lui-même a déclaré s’opposer au parti unique. [Note de l’auteur. Il est aussi vrai que le chef de l’Etat se contredira plus tard, en créant en 1969, le RPT (parti unique).]
Un témoin important de l’affaire, Kwadzo Hope Kalépé, reconnaîtra après un moment de refus, avoir participé à la rédaction du tract à partir des notes de Logo Dossouvi, et d’avoir mis la main à la pâte en ce qui concerne la distribution. Et Me Robert Dossou, du Barreau de Cotonou, de demander l’inculpation de ce «Plus qu’un témoin» pour faux témoignage par omission.
En résumé, le bâtonnier Robert Dossou qualifie le procès en question d’inopportun, d’irrégulier et de non fondé. Me Aquéréburu réclame l’annulation de la procédure pour cause d’irrégularité. Me Gally déplore assister à un procès politique. Me Apévon dénonce les diverses provocations dont ses clients ont été victimes. Tous les avocats de la défense, plaident la relaxe pure et simple.
Le verdict a lieu le 5 octobre 1990. Logo Dossouvi, Doglo Agbélenko et leurs camarades sont acquittés. Les jeunes se sont préparés à manifester en cas d’un verdict de condamnation. Le procureur de la République fait appel à l’armée. Les militaires matraquent l’assistance y compris les avocats, les prévenus et les témoins. C’est l’affrontement. La foule en colère jette des pierres contre les édifices représentant le pouvoir. Deux commissariats de police sont incendiés. Officiellement, quatre morts et de nombreux blessés du côté des manifestants.
Une autre page vient de s’ouvrir dans l’Histoire du Togo. Celle des manifestations politiques, suivies de violences policières et militaires. Mais pourquoi la population togolaise d'habitude si résignée face à l'injustice du régime, se décide-t-elle soudain à ne plus subir ?
Le régime instauré par Gnassingbé Eyadéma au Togo depuis 1967, a mis «à l’honneur» l’enrichissement illicite et la tyrannie. Cette injustice à l’encontre de la population, constitue la cause première de la « révolution » togolaise. Elle commence le 5 octobre 1990 avec le soulèvement des jeunes à Lomé, et s’achève grosso modo avec la victoire contestée d’Eyadéma à l’élection présidentielle de 1993.

La population exige une répartition plus juste des richesses, des distinctions et des honneurs. A ces quelques causes internes viennent s’ajouter des causes exogènes.
En Union Soviétique, l’arrivée en 1985, d’un homme d’Etat «nouveau» au pouvoir, va bouleverser les données politiques internationales. M. Gorbatchev en voulant hâter le développement économique et social de son pays, a compris assez tôt que sa Pérestroïka (mot pour mot : Reconstruction) impliquait non seulement une réforme économique radicale, mais aussi une réforme politique intérieure et extérieure profonde. Dans le tiers-monde et notamment en Afrique, cette nouvelle politique extérieure va se traduire par un désengagement politico-militaire progressif. M. Mikhaïl Gorbatchev quittera le pouvoir après une défaite électorale, mais la Russie, visiblement, ne reviendra plus sur sa politique internationale et internationaliste d’antan. Les autocrates africains ne peuvent plus agiter à la face de l’Occident le spectre du communisme en clamant : «Si vous ne m’aidez pas, vous faites le jeu des Soviétiques. ». L’URSS s’agite. Le Mur de Berlin tombe, le Bloc de l’Est éclate. Les peuples de l’Est-européen se libèrent. Tous les peuples vont vouloir en prendre de la graine. Le peuple togolais aussi. Il tient sa Conférence nationale souveraine en 1991. Mais son Général, Eyadéma, s’agrippera au pouvoir contre vents et marées.
 

Dans les années 1990, les Conférences nationales constituent en Afrique, l’une des diverses voies, permettant de jeter les bases d’un Etat de droit. Elles déclenchent le processus destiné à s’acheminer, à plus ou moins long terme, vers des élections pluralistes et vers un régime démocratique, condition sine qua non du développement économique et social.
La première Conférence nationale de ce genre, a eu lieu au Bénin en février 1990. M. Mathieu Kérékou, alors président autocrate, a accepté de passer la main. Une transition s’était engagée, à l’issue de laquelle, le président Kérékou est battu dans une confrontation électorale démocratique, par le Premier ministre de la transition, Nicéphore Soglo. (Mathieu Kérékou reviendra au pouvoir en 1995, en remportant la présidentielle suivante au second tour).
Les jeunes Togolais rêvent de tenir leur Conférence nationale. Certains jeunes avocats du Barreau de Lomé ont montré un courage exemplaire face à la dictature. Ils ont souvent saisi l’occasion de faire indirectement écho de l’aspiration démocratique de la population. Témoin, la conférence donnée par un jeune avocat, Djovi Gally, en 1989, au Centre culturel américain de Lomé. La conférence est intitulée «L’indépendance de la magistrature, ciment de la démocratie américaine ». La tenue de cette causerie soutenue a priori par toute la corporation, est destinée à faire d’une pierre deux coups. Revendiquer indirectement l’indépendance de la magistrature togolaise, et partant, réclamer la démocratie pour le peuple. «Et comme d’habitude, nous en avons profité pour effleurer la politique togolaise - seulement effleurer - puisqu'il n’était pas question de parler véritablement à l’époque et publiquement de ce sujet tabou. » [Dégli (J. Y.), Togo : La tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris, 1997, p. 19.],  se souvient, Me Dégli.
Ces jeunes avocats connaissaient vaguement les limites à ne pas franchir lorsqu’ils s’intéressent à l’avenir de leur pays. Ils ne peuvent que s’étonner des conséquences néfastes engendrées par cette «candide» conférence-débat sur l’indépendance des juges aux pays de l’Oncle Sam.
En somme, la basoche a voulu à cette occasion, tester jusqu’où on peut aller loin, dans la quête de libéralisation de la vie politique et judiciaire au Togo. La réponse ne s’est pas fait attendre. Le 26 décembre 1989, la basoche est convoquée à la Maison du RPT. Les avocats y sont insultés, ridiculisés, humiliés par les membres du gouvernement.
Ce genre de défoulement collectif gouvernemental, que les hommes en robe semblent découvrir pour la première fois, est plutôt monnaie courante. Ces séances ont lieu habituellement soit au camp du RIT, soit à la présidence de la République ou encore à Pya dans la résidence du chef de l’Etat. Me Joseph Koffigoh en a été victime de façon professionnelle, bien avant sa prise de fonction de Premier ministre. C’était dans le cadre de son cabinet d’avocat. «Mis à genoux dans le bureau du Président, bousculé par des militaires à sa sortie, Me Koffigoh verra son cabinet fermer durant des mois. » [Dégli (J. Y.), Togo : La tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris, 1997, p. 65.]

Ceux qui ont suivi la Conférence nationale souveraine ont en mémoire le témoignage du professeur et écrivain, Emmanuel Dogbey, représentant de «l’Association Togolaise des Gens de Lettres». En 1976, M. Dogbey avait rédigé‚ dans le cadre du «Festival des Arts et de la Culture» de Lagos, une communication en tant que responsable de la sous-commission du colloque, sur le thème : «Civilisation noire et devenir de l’Afrique». Il sera arrêté et mis en prison à cause d’une phrase anodine. Mais avant de connaître son «expérience carcérale», il transitera par la Sûreté nationale d’où il sera conduit au camp RIT. Là, étaient présents, le président Eyadéma, les ministres : Yaya Malou, Edem Kodjo ; les colonels : Alidou et Assila. Ils lui donnent à lire le texte du colloque. Arrivé au passage : «Ceux qui nous gouvernent sont des hommes politiques de formation militaire», le colonel Assila se rue sur moi et m’assène plusieurs paires de gifles. [...] Le Général m’injurie en kabyè et me traite d’agent de l’impérialisme. » Il dira : « Tu vas aller en prison, on va faire des enquêtes et si nous avons tort, Dieu nous pardonnera... » [Sources : Enregistrement vidéo-CNS.]

Pour couper court à d’autres velléités de la part de la corporation des avocats de venir «narguer» le régime sur le plan démocratique, le pouvoir se hâte de convoquer en mai 1990, le septième Conseil National du Rassemblement du Peuple Togolais. Le RPT décidera et fera dire par un montage aux populations, que «le peuple togolais ne veut ni de la démocratie ni du multipartisme». Le seul lot de consolation de la part du régime : la séparation théorique du parti RPT de l’Etat. Ce qui ne change rien au regard du problème des droits de l’homme et du citoyen. 
Sans rien accorder, le pouvoir a pour une fois, examiné la question de la démocratie. Cela peut être considéré‚ comme un recul de sa part. Les jeunes de l’Université et les lycéens sentiront l’importance de ce recul politique. Ils vont le mettre rapidement à profit. Cette intelligentsia montante va réclamer d’abord de façon instinctive, puis de façon organisée, la démocratie.
 

Suite:   La fronde des étudiants
 
 


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