Lomé, le 21 septembre 1990. Un vendredi. Le Palais de justice
de la capitale est pris d’assaut dès l’aube par une foule compacte.
Les habitants, à aucun prix, ne veulent manquer le procès
du siècle. Deux jeunes opposants combattant le régime du
général Gnassingbé Eyadéma, sont accusés
d’avoir fabriqué‚ et distribué des tracts. Prévenus
d’outrage et de complicité d’outrage envers les représentants
de l’autorité publique, le verdict de leur procès sera rendu
le 5 octobre 1990.
Le journal Forum hebdo [Forum hebdo,
28 septembre 1990, n° 11, p. 2, 3, 4, 5.], a relaté
l’événement. Le principal accusé, Logo Dossouvi, journaliste
de son état, ne reconnaît pas les faits qui lui sont reprochés,
à savoir : diffamation, outrage, injures envers le chef de l’Etat.
Quant à son co-inculpé, Doglo Agbélenko, l’interrogatoire
le fait passer pour chaudronnier. Il fait savoir qu’il y a erreur. Le président
du Tribunal, M. Agbétomey, s’enquiert : « Alors on rectifie
? ». «Si vous voulez. », répond le prévenu,
sous les rires de la salle. M. Doglo Agbélenko est employé
de commerce. Il reconnaît avoir dactylographié le tract. Il
n’y voit aucun élément d’outrage envers les autorités
publiques. Le tract émis et distribué au nom de la CDPA-TOGO
(Convention Démocratique des Peuples Africains), s’intitule : Les
méthodes du Boss. Les auteurs y dénoncent, injustices, gabegie,
clientélisme, corruption du système. Doglo Agbélenko,
se plaint des perquisitions illégales dont il a été
l’objet ; de l’arrestation arbitraire et de la torture.
Logo Dossouvi profitera de l’occasion pour faire un brin de propagande
à la CDPA, qui selon lui, est un mouvement d’intellectuels togolais
de la diaspora ; «des hommes de dialogue, soucieux du développement
de leur pays... ». Il démontre, que ce n’est pas un crime
d’appartenir à un autre parti, en rappelant que le chef de l'Etat
lui-même a déclaré s’opposer au parti unique. [Note
de l’auteur. Il est aussi vrai que le chef de l’Etat se contredira plus tard,
en créant en 1969, le RPT (parti unique).]
Un témoin important de l’affaire, Kwadzo Hope Kalépé,
reconnaîtra après un moment de refus, avoir participé
à la rédaction du tract à partir des notes de Logo
Dossouvi, et d’avoir mis la main à la pâte en ce qui concerne
la distribution. Et Me Robert Dossou, du Barreau de Cotonou, de demander
l’inculpation de ce «Plus qu’un témoin» pour faux témoignage
par omission.
En résumé, le bâtonnier Robert Dossou qualifie
le procès en question d’inopportun, d’irrégulier et de non
fondé. Me Aquéréburu réclame l’annulation de
la procédure pour cause d’irrégularité. Me Gally déplore
assister à un procès politique. Me Apévon dénonce
les diverses provocations dont ses clients ont été victimes.
Tous les avocats de la défense, plaident la relaxe pure et simple.
Le verdict a lieu le 5 octobre 1990. Logo Dossouvi, Doglo Agbélenko
et leurs camarades sont acquittés. Les jeunes se sont préparés
à manifester en cas d’un verdict de condamnation. Le procureur de
la République fait appel à l’armée. Les militaires
matraquent l’assistance y compris les avocats, les prévenus et les
témoins. C’est l’affrontement. La foule en colère jette des
pierres contre les édifices représentant le pouvoir. Deux
commissariats de police sont incendiés. Officiellement, quatre morts
et de nombreux blessés du côté des manifestants.
Une autre page vient de s’ouvrir dans l’Histoire du Togo. Celle des
manifestations politiques, suivies de violences policières et militaires.
Mais pourquoi la population togolaise d'habitude si résignée
face à l'injustice du régime, se décide-t-elle soudain
à ne plus subir ?
Le régime instauré par Gnassingbé Eyadéma
au Togo depuis 1967, a mis «à l’honneur» l’enrichissement
illicite et la tyrannie. Cette injustice à l’encontre de la population,
constitue la cause première de la « révolution »
togolaise. Elle commence le 5 octobre 1990 avec le soulèvement des
jeunes à Lomé, et s’achève grosso modo avec la victoire
contestée d’Eyadéma à l’élection présidentielle
de 1993.
La population exige une répartition plus juste des richesses,
des distinctions et des honneurs. A ces quelques causes internes viennent
s’ajouter des causes exogènes.
En Union Soviétique, l’arrivée en 1985, d’un homme d’Etat
«nouveau» au pouvoir, va bouleverser les données politiques
internationales. M. Gorbatchev en voulant hâter le développement
économique et social de son pays, a compris assez tôt que
sa Pérestroïka (mot pour mot : Reconstruction) impliquait non
seulement une réforme économique radicale, mais aussi une
réforme politique intérieure et extérieure profonde.
Dans le tiers-monde et notamment en Afrique, cette nouvelle politique extérieure
va se traduire par un désengagement politico-militaire progressif.
M. Mikhaïl Gorbatchev quittera le pouvoir après une défaite
électorale, mais la Russie, visiblement, ne reviendra plus sur sa
politique internationale et internationaliste d’antan. Les autocrates africains
ne peuvent plus agiter à la face de l’Occident le spectre du communisme
en clamant : «Si vous ne m’aidez pas, vous faites le jeu des Soviétiques.
». L’URSS s’agite. Le Mur de Berlin tombe, le Bloc de l’Est éclate.
Les peuples de l’Est-européen se libèrent. Tous les peuples
vont vouloir en prendre de la graine. Le peuple togolais aussi. Il tient
sa Conférence nationale souveraine en 1991. Mais son Général,
Eyadéma, s’agrippera au pouvoir contre vents et marées.
Dans les années 1990, les Conférences nationales constituent
en Afrique, l’une des diverses voies, permettant de jeter les bases d’un
Etat de droit. Elles déclenchent le processus destiné à
s’acheminer, à plus ou moins long terme, vers des élections
pluralistes et vers un régime démocratique, condition sine
qua non du développement économique et social.
La première Conférence nationale de ce genre, a eu lieu
au Bénin en février 1990. M. Mathieu Kérékou,
alors président autocrate, a accepté de passer la main. Une
transition s’était engagée, à l’issue de laquelle,
le président Kérékou est battu dans une confrontation
électorale démocratique, par le Premier ministre de la transition,
Nicéphore Soglo. (Mathieu Kérékou reviendra au pouvoir
en 1995, en remportant la présidentielle suivante au second tour).
Les jeunes Togolais rêvent de tenir leur Conférence nationale.
Certains jeunes avocats du Barreau de Lomé ont montré un
courage exemplaire face à la dictature. Ils ont souvent saisi l’occasion
de faire indirectement écho de l’aspiration démocratique
de la population. Témoin, la conférence donnée par
un jeune avocat, Djovi Gally, en 1989, au Centre culturel américain
de Lomé. La conférence est intitulée «L’indépendance
de la magistrature, ciment de la démocratie américaine ».
La tenue de cette causerie soutenue a priori par toute la corporation,
est destinée à faire d’une pierre deux coups. Revendiquer
indirectement l’indépendance de la magistrature togolaise, et partant,
réclamer la démocratie pour le peuple. «Et comme d’habitude,
nous en avons profité pour effleurer la politique togolaise - seulement
effleurer - puisqu'il n’était pas question de parler véritablement
à l’époque et publiquement de ce sujet tabou. » [Dégli
(J. Y.), Togo : La tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris,
1997, p. 19.], se souvient, Me Dégli.
Ces jeunes avocats connaissaient vaguement les limites à ne
pas franchir lorsqu’ils s’intéressent à l’avenir de leur
pays. Ils ne peuvent que s’étonner des conséquences néfastes
engendrées par cette «candide» conférence-débat
sur l’indépendance des juges aux pays de l’Oncle Sam.
En somme, la basoche a voulu à cette occasion, tester jusqu’où
on peut aller loin, dans la quête de libéralisation de la
vie politique et judiciaire au Togo. La réponse ne s’est pas fait
attendre. Le 26 décembre 1989, la basoche est convoquée à
la Maison du RPT. Les avocats y sont insultés, ridiculisés,
humiliés par les membres du gouvernement.
Ce genre de défoulement collectif gouvernemental, que les hommes
en robe semblent découvrir pour la première fois, est plutôt
monnaie courante. Ces séances ont lieu habituellement soit au camp
du RIT, soit à la présidence de la République ou encore
à Pya dans la résidence du chef de l’Etat. Me Joseph Koffigoh
en a été victime de façon professionnelle, bien avant
sa prise de fonction de Premier ministre. C’était dans le cadre
de son cabinet d’avocat. «Mis à genoux dans le bureau du Président,
bousculé par des militaires à sa sortie, Me Koffigoh verra
son cabinet fermer durant des mois. » [Dégli
(J. Y.), Togo : La tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris,
1997, p. 65.]
Ceux qui ont suivi la Conférence nationale souveraine ont en
mémoire le témoignage du professeur et écrivain, Emmanuel
Dogbey, représentant de «l’Association Togolaise des Gens
de Lettres». En 1976, M. Dogbey avait rédigé‚ dans
le cadre du «Festival des Arts et de la Culture» de Lagos,
une communication en tant que responsable de la sous-commission du colloque,
sur le thème : «Civilisation noire et devenir de l’Afrique».
Il sera arrêté et mis en prison à cause d’une phrase
anodine. Mais avant de connaître son «expérience carcérale»,
il transitera par la Sûreté nationale d’où il sera
conduit au camp RIT. Là, étaient présents, le président
Eyadéma, les ministres : Yaya Malou, Edem Kodjo ; les colonels :
Alidou et Assila. Ils lui donnent à lire le texte du colloque. Arrivé
au passage : «Ceux qui nous gouvernent sont des hommes politiques
de formation militaire», le colonel Assila se rue sur moi et m’assène
plusieurs paires de gifles. [...] Le Général m’injurie en
kabyè et me traite d’agent de l’impérialisme. » Il
dira : « Tu vas aller en prison, on va faire des enquêtes et
si nous avons tort, Dieu nous pardonnera... » [Sources
: Enregistrement vidéo-CNS.]
Pour couper court à d’autres velléités de la part
de la corporation des avocats de venir «narguer» le régime
sur le plan démocratique, le pouvoir se hâte de convoquer
en mai 1990, le septième Conseil National du Rassemblement du Peuple
Togolais. Le RPT décidera et fera dire par un montage aux populations,
que «le peuple togolais ne veut ni de la démocratie ni du
multipartisme». Le seul lot de consolation de la part du régime
: la séparation théorique du parti RPT de l’Etat. Ce qui
ne change rien au regard du problème des droits de l’homme et du
citoyen.
Sans rien accorder, le pouvoir a pour une fois, examiné la question
de la démocratie. Cela peut être considéré‚
comme un recul de sa part. Les jeunes de l’Université et les lycéens
sentiront l’importance de ce recul politique. Ils vont le mettre rapidement
à profit. Cette intelligentsia montante va réclamer d’abord
de façon instinctive, puis de façon organisée, la démocratie.
Suite: La fronde des étudiants