Août 1990, Congrès du Mouvement National des Etudiants
et Stagiaires du Togo (MONESTO), à Lomé. L’organisation «roule»
en principe pour le Général et son régime. D’ailleurs,
la distribution de billets de banque aux dirigeants de ce mouvement constitue
une motivation de plus, pour à cette occasion «improviser»
une marche de soutien au président Eyadéma. Question de lui
assurer «un indéfectible attachement» et lui donner
le satisfecit des étudiants à propos des conclusions du 7e
Conseil national du RPT ; dernier Conseil en date qui prône les bienfaits
du parti unique pour le Togo et relègue le multipartisme aux calendes
grecques.
Paradoxalement, c’est cette kermesse qui va servir de tremplin à
une frange de la gent étudiante, pour manifester son refus de tout
suivisme derrière un seul parti et son chef.
Cette partie de la jeunesse, éprise de liberté, est dopée
par tous les changements en Europe de l’Est : la chute du Mur de Berlin
et celle du dictateur roumain. Ces étudiants sont aussi confortés
dans leur action par le discours du président Mitterrand à
La Baule. Tout est fin prêt (banderoles, tracts...), dans le but
d’une contre-manifestation retentissante. Mais l’un des membres du groupe
préparatoire faillira. «Et l’histoire arrivera jusqu’au roi
». Les grands ténors du mouvement sont arrêtés
le 26 août. Dès le lendemain, la CNDH et la LTDH sont saisies.
La jeune Ligue Togolaise des Droits de l’Homme (créée le
20 juillet 1990), dénonce le traitement infligé aux jeunes.
Les étudiants seront relâchés. Quelques leaders : Logo
Dossouvi et Doglo Agbélenko, seront traduits en justice. C’est le
fameux procès le 21 septembre.
Verdict, le 5 octobre 1990. Au Palais de justice de la capitale, les
jeunes avaient pour unique arme : des banderoles et pancartes anti-Eyadéma.
En guise de bannière, ils chantaient l’hymne nationale, La Terre
de nos aïeux, mis en bière par le régime une dizaine
d’années plus tôt.
Eyadéma enverra ses soldats contre les jeunes manifestants.
C’est le «Vendredi noir». Conséquence politique
de taille : le 30 octobre 1990, Eyadéma se prononce à son
corps défendant, pour un multipartisme «discipliné
et contrôlé». Le même jour est créée
l’Association pour la Promotion de l’Etat de Droit (APED). L’après-midi,
une marche de protestation est organisée par le Barreau en direction
de la Présidence de la République. Puis, un comité
rédige sous la plume de Me Yaovi Dégli, un projet de texte
qui sera revu et corrigé pour le 10 octobre. La Déclaration
suggère, pêle-mêle, la libéralisation de la vie
politico-associative et l’organisation d’une Conférence nationale.
Dans la foulée, il y aura passation de pouvoir à la tête
de la CNDH entre Me Agboyibo, démissionnaire, et Me Dovi. Me Yaovi
Agboyibo créera le «Comité d’Action contre le Tribalisme
et le Racisme» (CATR) Association qu’il transformera en parti, (dès
que la loi sera promulguée), en faisant disparaître le «T».
Mais la concession du Général visant à instaurer
une démocratie distillée, ne suffira pas à calmer
les esprits.
Novembre-décembre 1990. C’est la grève des dockers du
Port de Lomé et des taxis de la plupart des villes du pays. Les
uns exigent une hausse des salaires, les autres dénoncent les rançonnements
dont ils sont l’objet de la part des policiers et des militaires. Les étudiants
à leur tour se mettront en grève. Dans leurs différentes
manifestations, ils réclameront : liberté, démocratie,
instauration d’un Etat de droit. Toutes ces manifestations seront réprimées
dans le sang par l’armée.
Un ouvrage conjoint de la «Commission Nationale des Droits de
l’Homme», du «Groupe Initiatives Droits de l’Homme» et
de la «Ligue Togolaise des Droits de l’Homme», intitulé
: Togo : La Stratégie de la terreur, raconte un cas parmi tant d’autres
de la barbarie des militaires.
«26 novembre 1990. Comme d’autres villes du Togo, Lomé
est paralysée par la grève des taxis. Frédéric
Guénou, 21 ans, sort de chez lui ce matin-là et essaie d’atteindre
l’atelier où il travaille.
Vers 9 h30, au quartier Adéwi, non loin du marché. «J’étais
dans la foule des curieux, lorsque les militaires sont arrivés et
ont commencé à taper sur les gens. Je me suis mis à
courir. Un militaire m'a attrapé et m'a jeté à terre.
Il me donna des coups partout. Puis il sortit une machette et d'un coup
me trancha la main. Je vis le sang jaillir et une partie de ma main droite
sautiller par terre. (Frédéric Guénou est mécanicien
et droitier). Ce militaire qui m'a coupé la main, je pourrais le
reconnaître parmi des milliers d’hommes. » Mais à
ce jour, le coupable n’a pas été identifié. Pourtant,
l’enquête menée par la Commission Nationale des Droits de
l’Homme (CNDH), a permis d’identifier le détachement chargé
du maintien de l’ordre dans ce secteur à l’heure indiquée
par la victime. Aucune suite judiciaire n’a été donnée
à cette enquête. Impunité. » [CNDH,
GROUPE INITIATIVE-Droits de l’Homme, LTDH, Togo : La Stratégie de
la terreur, Paris, 1994, p. 9.]
La barbarie militaire n’entame en rien la détermination des
jeunes.
Mardi 12 mars 1991. Les étudiants de l’Université de
Lomé démarrent un nouveau mouvement de grève. Ils
revendiquent de meilleures conditions de travail et l’instauration d’un
Etat de droits. Une fois de plus, le gouvernement «lâche»
les militaires en direction des étudiants. Résultat : une
répression sanglante, des arrestations et des disparitions.
Faisant le bilan de ce seul mois de mars 1991, la LTDH et la CNDH, ont
enregistré : 328 blessés, 13 morts dont un policier et un
bébé de 9 mois arraché au dos de sa mère. 159
requêtes signalent des dégâts matériels.
Après les manifestations du 5 octobre 1990, le Comité
central du parti unique, RPT, promet de faire élaborer un projet
de Constitution à soumettre aux électeurs à la fin
de l’année 1991.
Dans la foulée Eyadéma admet le multipartisme. Auparavant
les partis d’opposition se sont regroupés en association : le Front
des Associations pour le Renouveau (FAR).
Dans le mur de la dictature d’Eyadéma une brèche s’ouvre.
Les événements s’y précipitent. Grèves et manifestations
se succèdent. Eyadéma sous la pression de la rue, décrète
une amnistie générale et met un terme à la redevance-RPT.
Rien n’y fait. Le 15 mars 1991, les femmes de Lomé descendent dans
la rue. Elles réclament la libération de leurs enfants et
des étudiants arrêtés. La marche est violemment dispersée
par les militaires, à l’aide de gourdins et de ceinturons.
Le lendemain, 16 mars, une Jeep des Forces armées togolaises
(FAT) fauche un jeune garçon au cours d’une manifestation. Le chauffeur
fera marche arrière pour écraser l’enfant. Il avait 12 ans
et s’appelait Lukman Fabualé. Ce jour-là, les militaires
violeront plusieurs domiciles des quartiers de la capitale afin de dénicher
les opposants. Les militaires escaladent le mur des concessions, défoncent
les portes, frappent les habitants à la tête. D’autres soldats
lancent des grenades lacrymogènes dans des appartements et referment
portes et fenêtres. Une vieille dame (75 ans) grabataire, la veuve
Bandeira-N'Kounou, mourra de coups et blessures et d’inhalation de gaz.
Le 18 mars, le gouvernement veut contenir la vague des manifestations.
Il décrète la création des partis et la liberté
de la presse, admet le principe d’un «Forum national de dialogue».
Le 5 avril, deux jeunes garçons sont abattus par des militaires.
Motif : les jeunes voulaient déboulonner la grande statue de bronze
à l’effigie du général Eyadéma. (La statue
située devant la Maison du RPT et sculptée par les Nord-Coréens,
sera nuitamment transférée dans des locaux plus accueillants,
le 9 juin 1991). Le 9 avril, a lieu une nouvelle manifestation anti-gouvernementale.
Les blindés sont déployés dans les rues de la capitale.
Le gouvernement décrète un couvre-feu. L’armée quadrille
la ville.
Le 11 avril, des images en provenance du Togo, font le tour des chaînes
de télévision du monde. Une trentaine de cadavres, sont sortis
des eaux de la lagune de Lomé. Parmi eux : des jeunes gens, des
femmes (l’une était enceinte de quelques mois). Une autre dame portait
un nourrisson sur le dos. Tous, ont trouvé la mort, le 10 avril,
sur le pont de la lagune de Bè. Les militaires sont pointés
du doigt. Selon les témoins de ce drame, le fils aîné
d’Eyadéma - le lieutenant Ernest Gnassingbé -, aurait dirigé
en personne cette opération de représailles. [L’incident
la Lagune de Bè laisse une tache indélébile et continue
de gêner le régime. En octobre 97, M. Midodzi, un prêtre
traditionnel de la Forêt-sacrée de Bè, sera séquestré
et contraint de «déclarer solennellement, que ce sont les
opposants (qu’il doit nommer) qui ont jeté les cadavres dans la
Lagune. Mais le prêtre est resté intraitable.» / Le
Regard, n° 58, 7-13 octobre 1997, p. 4.] Et selon
le soldat Amédégnato, qui témoignera à la Conférence
nationale, le chiffre officiel (28 morts) est une sous-estimation.
Comme pour enterrer cette affaire, Eyadéma se résigne
à accorder le 12 avril, une amnistie générale. Elle
va permettre aux exilés politiques de rentrer au pays. C’est ainsi
que l’opposant Gilchrist Olympio, condamné à mort par contumace
(en 1986) par le régime, fera un retour historique à Lomé
le 7 juillet 1991. Bon nombre des exilés créent leur parti
et participeront à la création du FOD (Front de l’Opposition
Démocratique). Ce front est né le 4 mai 1991, après
des séances de travail (trois jours durant dans les locaux du restaurant
La Pirogue à Lomé). Parmi les partis présents : CAR
(Comité d’Action pour le Renouveau) ; CDPA (Convention Démocratique
des Peuples Africains) ; CDPA-BT (Convention Démocratique des Peuples
Africains-Branche Togolaise); FDT-FRANCE (Front pour la Démocratie
au Togo) composé de : ADP, CDPA-BT, FLNT, MTD, OTTD, RTDS...) ;
PAD (Parti d’Action pour le Développement); PDR (Parti pour la Démocratie
et le Renouveau); PDU (Parti des Démocrates pour l'Unité);
STD (Social-Démocratie Togolaise); UDS (Union pour la Démocratie
et la Solidarité) ; UTD (Union Togolaise pour la Démocratie)...
A l’issue de sa formation, le FOD arrête une plate-forme en dix
points dont voici les plus importants :
- Souveraineté de la Conférence nationale et l’exécution
immédiate de ses décisions.
- Démission du gouvernement, dissolution des institutions politiques,
et formation d’un gouvernement chargé d’organiser et de gérer
la transition.
- Adoption de mesures permettant aux partis politiques d'exercer
immédiatement leurs activités sur toute l’étendue
du territoire national, et leur accès aux médias d’Etat.
- Adoption de mesures concrètes garantissant la sécurité
et l’immunité des participants à la Conférence nationale
; etc.
Le FOD entamera une série de tractations et de discussions avec
le gouvernement de Gnassingbé Eyadéma. Ce dernier recevra
en audience une délégation du FOD au Palais de la Présidence,
le 16 mai 1991. Le FOD présentera à cette occasion sa plate-forme
au chef de l’Etat. Tandis que le 25 mai, au centre administratif - CASEF
-, le Front de l’Opposition Démocratique, conduit par Léopold
Messan Gnininvi (CDPA), rencontrera une délégation gouvernementale
conduite par Barry Moussa Barqué (ministre du Plan et des Mines).
A l’issue de la rencontre, les deux parties conviennent de l’organisation
d’une «Rencontre nationale».Pour la délégation
gouvernementale, cette rencontre est un «Forum National de Dialogue».
Le Front de l’opposition, démocratique, quant à lui, parle
d’une «Conférence Nationale».
Néanmoins dans un communiqué conjoint, «Les deux
délégations ont exprimé leur compréhension
respective du principe de la souveraineté de cette rencontre et
conviennent de continuer à en débattre». Avant de convenir
d’une réunion préparatoire pour le 30 mai, de la «Rencontre
nationale», les deux délégations exprimeront leurs
vives préoccupations devant l'insécurité qui règne
dans le pays.
«La grande différence entre la situation du Togo et celle
qu’avait vécue le Bénin, l’année précédente,
tenait au rôle de l’armée : les soldats béninois n’avaient
pas combattu le peuple, ceux du Togo si. Que ce soit sur ordre d’Eyadéma
ou de leur propre initiative, ils n’hésitaient pas à tirer.
[...] L’armée se conduisait en troupe d’occupation.» [de
Menthon (J.), A la rencontre du Togo, L’Harmattan, Paris, 1993, p. 182.]
Pendant que Eyadéma soutenu par l’Armée et étayé
par le parti unique RPT, manie la carotte et le bâton, le Front de
l'opposition soutenu par la majeure partie de la population, joue sur deux
tableaux : les pourparlers et la grève.
La grève générale du 6 juin paralyse Lomé
et la majorité des villes du pays. Même le Général,
semble-t-il, en sera impressionné. Néanmoins de retour d’un
voyage à Abuja (Nigeria), où il a assisté au 27e Sommet
des chefs d’Etat et de Gouvernement de l’Organisation de l’Unité
Africaine (OUA), Eyadéma va esquisser une dernière résistance.
Le journal La Parole toujours prompt à railler l’inculture du
Général, dans un «Tableau récapitulatif des
événements politiques de l’année 1991», écrira
en faisant parler Eyadéma : « 6 juin 1991. Retour d’Abuja
! C’est nous qui «détiens» le pouvoir, n'est-ce pas,
c'est pourquoi je vous demande : Conférence Nationale, ça
veut dire quoa ? » [La Parole,
n° 52, 12 février 1992, p. 2.]
Des négociations du 10, 11 et 12, sortiront les «Accords
du 12 juin 1991». Le décret gouvernemental numéro 91.179
du 25 juin 1991, convoquera la Conférence des forces vives du Togo.
Suite: La Conférence nationale souveraine