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DÉMOCRATISATION À LA TOGOLAISE

Tètè Tété, 1998

Table des matières
 

La fronde des étudiants


Août 1990, Congrès du Mouvement National des Etudiants et Stagiaires du Togo (MONESTO), à Lomé. L’organisation «roule» en principe pour le Général et son régime. D’ailleurs, la distribution de billets de banque aux dirigeants de ce mouvement constitue une motivation de plus, pour à cette occasion «improviser» une marche de soutien au président Eyadéma. Question de lui assurer «un indéfectible attachement» et lui donner le satisfecit des étudiants à propos des conclusions du 7e Conseil national du RPT ; dernier Conseil en date qui prône les bienfaits du parti unique pour le Togo et relègue le multipartisme aux calendes grecques.
Paradoxalement, c’est cette kermesse qui va servir de tremplin à une frange de la gent étudiante, pour manifester son refus de tout suivisme derrière un seul parti et son chef.
Cette partie de la jeunesse, éprise de liberté, est dopée par tous les changements en Europe de l’Est : la chute du Mur de Berlin et celle du dictateur roumain. Ces étudiants sont aussi confortés dans leur action par le discours du président Mitterrand à La Baule. Tout est fin prêt (banderoles, tracts...), dans le but d’une contre-manifestation retentissante. Mais l’un des membres du groupe préparatoire faillira. «Et l’histoire arrivera jusqu’au roi ». Les grands ténors du mouvement sont arrêtés le 26 août. Dès le lendemain, la CNDH et la LTDH sont saisies. La jeune Ligue Togolaise des Droits de l’Homme (créée le 20 juillet 1990), dénonce le traitement infligé aux jeunes. Les étudiants seront relâchés. Quelques leaders : Logo Dossouvi et Doglo Agbélenko, seront traduits en justice. C’est le fameux procès le 21 septembre.
Verdict, le 5 octobre 1990. Au Palais de justice de la capitale, les jeunes avaient pour unique arme : des banderoles et pancartes anti-Eyadéma. En guise de bannière, ils chantaient l’hymne nationale, La Terre de nos aïeux, mis en bière par le régime une dizaine d’années plus tôt.
Eyadéma enverra ses soldats contre les jeunes manifestants.
C’est le «Vendredi noir». Conséquence politique de taille : le 30 octobre 1990, Eyadéma se prononce à son corps défendant, pour un multipartisme «discipliné et contrôlé». Le même jour est créée l’Association pour la Promotion de l’Etat de Droit (APED). L’après-midi, une marche de protestation est organisée par le Barreau en direction de la Présidence de la République. Puis, un comité rédige sous la plume de Me Yaovi Dégli, un projet de texte qui sera revu et corrigé pour le 10 octobre. La Déclaration suggère, pêle-mêle, la libéralisation de la vie politico-associative et l’organisation d’une Conférence nationale. Dans la foulée, il y aura passation de pouvoir à la tête de la CNDH entre Me Agboyibo, démissionnaire, et Me Dovi. Me Yaovi Agboyibo créera le «Comité d’Action contre le Tribalisme et le Racisme» (CATR) Association qu’il transformera en parti, (dès que la loi sera promulguée), en faisant disparaître le «T».
Mais la concession du Général visant à instaurer une démocratie distillée, ne suffira pas à calmer les esprits.
Novembre-décembre 1990. C’est la grève des dockers du Port de Lomé et des taxis de la plupart des villes du pays. Les uns exigent une hausse des salaires, les autres dénoncent les rançonnements dont ils sont l’objet de la part des policiers et des militaires. Les étudiants à leur tour se mettront en grève. Dans leurs différentes manifestations, ils réclameront : liberté, démocratie, instauration d’un Etat de droit. Toutes ces manifestations seront réprimées dans le sang par l’armée.
Un ouvrage conjoint de la «Commission Nationale des Droits de l’Homme», du «Groupe Initiatives Droits de l’Homme» et de la «Ligue Togolaise des Droits de l’Homme», intitulé : Togo : La Stratégie de la terreur, raconte un cas parmi tant d’autres de la barbarie des militaires.
«26 novembre 1990. Comme d’autres villes du Togo, Lomé est paralysée par la grève des taxis. Frédéric Guénou, 21 ans, sort de chez lui ce matin-là et essaie d’atteindre l’atelier où il travaille.
Vers 9 h30, au quartier Adéwi, non loin du marché. «J’étais dans la foule des curieux, lorsque les militaires sont arrivés et ont commencé à taper sur les gens. Je me suis mis à courir. Un militaire m'a attrapé et m'a jeté à terre. Il me donna des coups partout. Puis il sortit une machette et d'un coup me trancha la main. Je vis le sang jaillir et une partie de ma main droite sautiller par terre. (Frédéric Guénou est mécanicien et droitier). Ce militaire qui m'a coupé la main, je pourrais le reconnaître parmi des milliers d’hommes. » Mais à ce jour, le coupable n’a pas été identifié. Pourtant, l’enquête menée par la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH), a permis d’identifier le détachement chargé du maintien de l’ordre dans ce secteur à l’heure indiquée par la victime. Aucune suite judiciaire n’a été donnée à cette enquête. Impunité. » [CNDH, GROUPE INITIATIVE-Droits de l’Homme, LTDH, Togo : La Stratégie de la terreur, Paris, 1994, p. 9.]
La barbarie militaire n’entame en rien la détermination des jeunes.
Mardi 12 mars 1991. Les étudiants de l’Université de Lomé démarrent un nouveau mouvement de grève. Ils revendiquent de meilleures conditions de travail et l’instauration d’un Etat de droits. Une fois de plus, le gouvernement «lâche» les militaires en direction des étudiants. Résultat : une répression sanglante, des arrestations et des disparitions.

Faisant le bilan de ce seul mois de mars 1991, la LTDH et la CNDH, ont enregistré : 328 blessés, 13 morts dont un policier et un bébé de 9 mois arraché au dos de sa mère. 159 requêtes signalent des dégâts matériels.
Après les manifestations du 5 octobre 1990, le Comité central du parti unique, RPT, promet de faire élaborer un projet de Constitution à soumettre aux électeurs à la fin de l’année 1991.
Dans la foulée Eyadéma admet le multipartisme. Auparavant les partis d’opposition se sont regroupés en association : le Front des Associations pour le Renouveau (FAR).
Dans le mur de la dictature d’Eyadéma une brèche s’ouvre. Les événements s’y précipitent. Grèves et manifestations se succèdent. Eyadéma sous la pression de la rue, décrète une amnistie générale et met un terme à la redevance-RPT. Rien n’y fait. Le 15 mars 1991, les femmes de Lomé descendent dans la rue. Elles réclament la libération de leurs enfants et des étudiants arrêtés. La marche est violemment dispersée par les militaires, à l’aide de gourdins et de ceinturons.
Le lendemain, 16 mars, une Jeep des Forces armées togolaises (FAT) fauche un jeune garçon au cours d’une manifestation. Le chauffeur fera marche arrière pour écraser l’enfant. Il avait 12 ans et s’appelait Lukman Fabualé. Ce jour-là, les militaires violeront plusieurs domiciles des quartiers de la capitale afin de dénicher les opposants. Les militaires escaladent le mur des concessions, défoncent les portes, frappent les habitants à la tête. D’autres soldats lancent des grenades lacrymogènes dans des appartements et referment portes et fenêtres. Une vieille dame (75 ans) grabataire, la veuve Bandeira-N'Kounou, mourra de coups et blessures et d’inhalation de gaz.
Le 18 mars, le gouvernement veut contenir la vague des manifestations. Il décrète la création des partis et la liberté de la presse, admet le principe d’un «Forum national de dialogue».
Le 5 avril, deux jeunes garçons sont abattus par des militaires. Motif : les jeunes voulaient déboulonner la grande statue de bronze à l’effigie du général Eyadéma. (La statue située devant la Maison du RPT et sculptée par les Nord-Coréens, sera nuitamment transférée dans des locaux plus accueillants, le 9 juin 1991). Le 9 avril, a lieu une nouvelle manifestation anti-gouvernementale. Les blindés sont déployés dans les rues de la capitale. Le gouvernement décrète un couvre-feu. L’armée quadrille la ville.
Le 11 avril, des images en provenance du Togo, font le tour des chaînes de télévision du monde. Une trentaine de cadavres, sont sortis des eaux de la lagune de Lomé. Parmi eux : des jeunes gens, des femmes (l’une était enceinte de quelques mois). Une autre dame portait un nourrisson sur le dos. Tous, ont trouvé la mort, le 10 avril, sur le pont de la lagune de Bè. Les militaires sont pointés du doigt. Selon les témoins de ce drame, le fils aîné d’Eyadéma - le lieutenant Ernest Gnassingbé -, aurait dirigé en personne cette opération de représailles. [L’incident la Lagune de Bè laisse une tache indélébile et continue de gêner le régime. En octobre 97, M. Midodzi, un prêtre traditionnel de la Forêt-sacrée de Bè, sera séquestré et contraint de «déclarer solennellement, que ce sont les opposants (qu’il doit nommer) qui ont jeté les cadavres dans la Lagune. Mais le prêtre est resté intraitable.» / Le Regard, n° 58, 7-13 octobre 1997, p. 4.]  Et selon le soldat Amédégnato, qui témoignera à la Conférence nationale, le chiffre officiel (28 morts) est une sous-estimation.
Comme pour enterrer cette affaire, Eyadéma se résigne à accorder le 12 avril, une amnistie générale. Elle va permettre aux exilés politiques de rentrer au pays. C’est ainsi que l’opposant Gilchrist Olympio, condamné à mort par contumace (en 1986) par le régime, fera un retour historique à Lomé le 7 juillet 1991. Bon nombre des exilés créent leur parti et participeront à la création du FOD (Front de l’Opposition Démocratique). Ce front est né le 4 mai 1991, après des séances de travail (trois jours durant dans les locaux du restaurant La Pirogue à Lomé). Parmi les partis présents : CAR (Comité d’Action pour le Renouveau) ; CDPA (Convention Démocratique des Peuples Africains) ; CDPA-BT (Convention Démocratique des Peuples Africains-Branche Togolaise); FDT-FRANCE (Front pour la Démocratie au Togo) composé de : ADP, CDPA-BT, FLNT, MTD, OTTD, RTDS...) ; PAD (Parti d’Action pour le Développement); PDR (Parti pour la Démocratie et le Renouveau); PDU (Parti des Démocrates pour l'Unité); STD (Social-Démocratie Togolaise); UDS (Union pour la Démocratie et la Solidarité) ; UTD (Union Togolaise pour la Démocratie)...

A l’issue de sa formation, le FOD arrête une plate-forme en dix points dont voici les plus importants :
- Souveraineté de la Conférence nationale et l’exécution immédiate de ses décisions.
- Démission du gouvernement, dissolution des institutions politiques, et formation d’un gouvernement chargé d’organiser et de gérer la transition.
 - Adoption de mesures permettant aux partis politiques d'exercer immédiatement leurs activités sur toute l’étendue du territoire national, et leur accès aux médias d’Etat.
- Adoption de mesures concrètes garantissant la sécurité et l’immunité des participants à la Conférence nationale ; etc.
Le FOD entamera une série de tractations et de discussions avec le gouvernement de Gnassingbé Eyadéma. Ce dernier recevra en audience une délégation du FOD au Palais de la Présidence, le 16 mai 1991. Le FOD présentera à cette occasion sa plate-forme au chef de l’Etat. Tandis que le 25 mai, au centre administratif - CASEF -, le Front de l’Opposition Démocratique, conduit par Léopold Messan Gnininvi (CDPA), rencontrera une délégation gouvernementale conduite par Barry Moussa Barqué (ministre du Plan et des Mines). A l’issue de la rencontre, les deux parties conviennent de l’organisation d’une «Rencontre nationale».Pour la délégation gouvernementale, cette rencontre est un «Forum National de Dialogue». Le Front de l’opposition, démocratique, quant à lui, parle d’une «Conférence Nationale».

Néanmoins dans un communiqué conjoint, «Les deux délégations ont exprimé leur compréhension respective du principe de la souveraineté de cette rencontre et conviennent de continuer à en débattre». Avant de convenir d’une réunion préparatoire pour le 30 mai, de la «Rencontre nationale», les deux délégations exprimeront leurs vives préoccupations devant l'insécurité qui règne dans le pays.
«La grande différence entre la situation du Togo et celle qu’avait vécue le Bénin, l’année précédente, tenait au rôle de l’armée : les soldats béninois n’avaient pas combattu le peuple, ceux du Togo si. Que ce soit sur ordre d’Eyadéma ou de leur propre initiative, ils n’hésitaient pas à tirer. [...] L’armée se conduisait en troupe d’occupation.» [de Menthon (J.), A la rencontre du Togo, L’Harmattan, Paris, 1993, p. 182.]
Pendant que Eyadéma soutenu par l’Armée et étayé par le parti unique RPT, manie la carotte et le bâton, le Front de l'opposition soutenu par la majeure partie de la population, joue sur deux tableaux : les pourparlers et la grève.
La grève générale du 6 juin paralyse Lomé et la majorité des villes du pays. Même le Général, semble-t-il, en sera impressionné. Néanmoins de retour d’un voyage à Abuja (Nigeria), où il a assisté au 27e Sommet des chefs d’Etat et de Gouvernement de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), Eyadéma va esquisser une dernière résistance.
Le journal La Parole toujours prompt à railler l’inculture du Général, dans un «Tableau récapitulatif des événements politiques de l’année 1991», écrira en faisant parler Eyadéma : « 6 juin 1991. Retour d’Abuja ! C’est nous qui «détiens» le pouvoir, n'est-ce pas, c'est pourquoi je vous demande : Conférence Nationale, ça veut dire quoa ? » [La Parole, n° 52, 12 février 1992, p. 2.]
Des négociations du 10, 11 et 12, sortiront les «Accords du 12 juin 1991». Le décret gouvernemental numéro 91.179 du 25 juin 1991, convoquera la Conférence des forces vives du Togo.
 

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