Accueil English version
Actualités Échos de la Diaspora Nouvelles de partis politiques


Précédent  Suivant 
DÉMOCRATISATION À LA TOGOLAISE

Tètè Tété, 1998

Table des matières
 

La Conférence nationale souveraine


La République du Bénin a été à l’origine de la première Conférence nationale en Afrique ; son initiateur, Me  Robert Dossou, a servi sous le président Mathieu Kérékou dont il a été ministre du Plan. Il sera ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement post-Conférence nationale du Bénin. M. Robert Dossou est considéré, à tort ou à raison, comme une sorte de De Tocqueville des temps modernes. [Alexis-Charles-Henri Clérel de Tocqueville. Né le 29 juillet 1805. En 1826, licence en droit à Paris. 1830, la Révolution de juillet ne le surprend pas, car il est convaincu que la France est maintenant vouée à une démocratisation progressive. 1839, il est élu député de Valognes. Il siégera dans l'opposition. En 1849, il est ministre des Affaires étrangères dans le cabinet Odilon Barrot. Le 16 avril 1859, A. de Tocqueville meurt à Cannes. Il aura servi sa patrie sous l'ancien Régime et sous le nouveau.]  Jeune, il a milité au sein de la FEANF (Fédération des étudiants d’Afrique noire en France). Avocat, ancien doyen de la faculté de droit de l’université nationale du Bénin, il est aussi connu sur la scène internationale. Il est intervenu dans les années 80, aux côtés de Sean MacBride (fondateur d’Amnesty International), pour la libération des otages américains à Téhéran. Il a contribué à l’inculpation du mercenaire Bob Denard pour «association de malfaiteurs». Me Dossou est membre de plusieurs commissions internationales des droits de l’homme.
Me Dossou se défend d’avoir inventé la formule magique de la «Conférence nationale ». Se confiant à son compatriote Francis Kpatindé de Jeune Afrique, il affirmait à propos de l’idée : «Elle m’a été suggérée en tête-à-tête par le président de la République... » [Jeune Afrique, n° 1591, 26 juin au 2 juillet 1991, p. 20.]  C'est la formule qui sortira le Bénin de l’impasse politico-économique. Elle fera tache d’huile. Dans le cas du Togo, l’idée d’une table-ronde avec pour but de trouver une solution aux problèmes socio-politiques du pays, avait été émise et exploitée en son temps par le président Grunitzky dans le but d’une réconciliation politique et sociale. C’est la «Conférence de la table-ronde» (février 1963) regroupant les forces vives du pays. Un certain Eyadéma y participait.
A présent le Général espère obtenir une Conférence nationale, dont les conclusions se situeraient à mi-chemin entre la grande réunion togolaise de 1963 et la Conférence nationale du Gabon de mars 1990 (Bongo y avait réussi à conserver son pouvoir). L’Opposition togolaise, elle, rêve d’assises à la béninoise (jugées plus libres). Elle va donc s’engouffrer dans la brèche laissée par les Accords du 18 juin, signés entre le général Eyadéma et son opposition. L’accord-cadre stipulait en clair : «Les orientations et les décisions de la Conférence ne seront pas remises en cause par le chef de l’Etat. » Les Accords du 12 juin ont prévu pour le 24 juin l’ouverture de la Conférence nationale. En réalité, elle ne débute que le 10 juillet 1991, à l'Hôtel du 2 Février, à Lomé. Eyadéma prononce le discours inaugural et délimite les cadres dans lesquels doivent se tenir les débats.
A l’issue des contingences de déroulement et des soucis d’intendance, un bureau est élu. Il sera présidé par Mgr Philippe Fanoko Kpodzro, évêque d’Atakpamé.
 

Le 15 juillet, après sa petite prière spéciale : La minute de recueillement sous le regard du Créateur, Mgr Kpodzro débute sa mission en paraphrasant Mirabeau, à travers une citation historique : «Nous sommes ici par la volonté du peuple, et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes. »  L’évêque poursuit : «Mais nous savons tous, hélas, les tristes suites de la Révolution française : les crimes, la délation, les assassinats, les pendaisons, les bûchers, la guillotine, et j’en passe... ». Prémonitoire !
Le bouleversement de l’échiquier politique togolais va ressembler en plusieurs points au sombre tableau dessiné par Mgr Kpodzro. Et, à court et à moyen terme, ce seront effectivement des baïonnettes de l’époque moderne (chars, mitrailleuses, grenades lacrymogènes...), qui mettront fin aux espoirs d’un peuple qui rêve de liberté et de démocratie.
Le prélat précisera : «Je ne suis pas un politicien, mais un évêque investi du ministère de la vérité, de l’amour et de la réconciliation. Vous trouverez donc auprès de moi : objectivité, impartialité, vérité et amour. » Ces qualités égrenées par l’homme d’Eglise, ne seront pas le lot ni des leaders de l’opposition ni du chef de l’Etat, et encore moins de ses partisans.
Le premier souci du Collectif de l’0pposition Démocratique, est de proclamer la souveraineté de la Conférence nationale, à l’instar des compatriotes du Bénin voisin. Avait-on du reste besoin d’une telle proclamation, dès lors que les Accords du 12 juin prévoyaient que l’ordre du jour et les orientations de la Conférence nationale ne seraient pas remis en cause par le chef de l’Etat ? D’ailleurs l’un des plus proches conseillers d’Eyadéma, Barry Moussa Barqué, s’en voudra visiblement, d’avoir laissé inscrire une clause si préjudiciable au camp présidentiel. Il va s’évertuer à corriger l’erreur dès sa première prise de parole.
La question de la souveraineté est soulevée dès le 15 juillet par le jeune et tumultueux avocat, Me de Souza. «La question de la souveraineté doit être réglée maintenant et avant tout ! », affirme-t-il. Il constate que dans la salle est rassemblé un «bel échantillon du peuple ». Il conclut péremptoire : « Le point n°1 doit traiter de la souveraineté, et nous la proclamons. Ensuite nous verrons bien ! » [Source : enregistrement vidéo-CNS.]
Le processus d’indépendance de la Conférence nationale à l’égard du pouvoir est ainsi enclenché. M. Jacques Apaloo, représentant la Cour suprême, va intervenir pour apporter sa contribution et ouvrir le débat sur la quête de la souveraineté.
Selon lui, le 1er paragraphe du point 6 de l’accord du 12 juin, qui stipule que le chef de l’Etat ne s’opposera pas aux décisions et aux orientations de la Conférence nationale, est un «point de vue erroné... », car «La souveraineté‚ ne peut pas découler d’un accord, car elle préexiste à tout accord. ». Dans la suite de son développement, M. Apaloo tentera de prouver que seule la Nation est souveraine. Il s’en référera aux différentes Constitutions du Togo. Celle du 14 avril 1961 (art.3) : «La souveraineté appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants». Celle du 5 mai 1963 (art.2) ; celle du 9 janvier 1980, etc. M. Apaloo évoque la Convention nationale française de 1790, précisément la séance du 19 avril 1790, où Mirabeau répondant à l’abbé Maury qui lui demandait : «A quel titre les représentants du peuple se sont érigés en Convention nationale ? ». Et de citer la réponse de Mirabeau : «Le jour où nous trouvâmes la salle qui devait nous rassembler, fermée, hérissée, souillée de baïonnettes, nous courûmes vers le premier lieu qui pût nous réunir, et juré de périr, plutôt que de laisser un tel ordre des choses, ce jour-là, si nous n’étions pas la Convention nationale, nous le sommes devenus. »
Pour M. Apaloo, implicitement, les diverses délégations de la Salle-Fazao, détiennent un mandat du peuple, car elles sont présentes grâce à un mécanisme de représentation. Pour conclure, le représentant de la Cour suprême invite l’assemblée à proclamer la souveraineté de la Conférence nationale : «Car c’est parce qu’elle est souveraine que vous devez le dire haut et fort ! » [Source : enregistrement vidéo-CNS.]
Pour M. Barqué, conseiller du Président de la République et membre du gouvernement, la représentation n’a pas été explicitement confimée par le peuple par une quelconque élection. En ce qui le concerne, il y a usurpation de pouvoir, c’est un coup d’Etat civil. Barry M.Barqué refuse d’aborder le débat sur le plan juridique. Il s’en excuse presque, de ne pas être spécialiste en la matière. Il insiste pour savoir : «Cette souveraineté réclamée par la majorité des délégués, constitue-t-elle une auto-proclamation ? Ou bien, est-ce une souveraineté conférée par des dispositifs constitutionnels actuellement en vigueur ? » Il propose de recentrer le débat dans son contexte politique. Contexte basé sur des négociations, des concertations qui ont favorisé : la proclamation de l’amnistie générale, la charte des partis, et contexte qui a, in fine, ouvert la voie à la Conférence nationale.
Au nom du Président de la République et du Gouvernement, le ministre n’admet pas l’auto-proclamation «souveraine» de la Conférence nationale.
En face, les adeptes du changement en général, et l'Opposition démocratique en particulier, sont conscients qu’une bataille avec le régime de Gnassingbé Eyadéma n’est susceptible d’être gagnée que sur un plan juridique. Justement, sur le plan strictement légal, les délégués de la Conférence nationale, bien qu’issus de façon indirecte du peuple, le sont par cooptation et non par élection. C’est d’ailleurs l’argument primordial de la partie présidentielle ; argumentation défendue par B M B et K. Panou, les ténors du RPT. De même, au regard des coups d’Etat de 1963 et de 1967, les délégués de l’opposition sont en droit de poser à Eyadéma la question suivante : «Qui t’a fait  roi ? »
Toutefois, la proclamation d’une souveraineté de la CN ne peut se justifier que : dans la conduite d’une transition aux règles transparentes et débouchant sur des élections libres et démocratiques.
Le 15 juillet 1991 dans la Salle-Fazao de l'Hôtel du 2 Février, la question de la souveraineté de la Conférence nationale était à l’ordre du jour. Et, c’était une orientation souhaitée par la majeure partie de l’assemblée.
A la suite de la proclamation de la souveraineté de la Conférence nationale dans son Acte 1  [Acte n°1 du 16 juillet 1991. Vu le décret n° 91 / 179 en date du 25 juin 1991 modifié par le décret n° 91 / 182 du 2 juillet 1991 portant convocation de la Conférence nationale, Nous, délégués des forces vives de la Nation togolaise, [...] adoptons les dispositions suivantes : Art.1er : La Conférence Nationale est souveraine.],  le gouvernement manifestera sa désapprobation dans une lettre datée du 16 juillet 1991.
Émanant du Ministère délégué à la Présidence de la République, la lettre est signée par M. Gbégnon Amégboh. Elle est adressée au Président de la Conférence nationale, Mgr Fanoko Kpodzro.
La voix épiscopale donne lecture de la lettre-déclaration du gouvernement. Elle dit : «Le Gouvernement constate que la Conférence par son Acte 1, a créé une situation non prévue par l’Accord du 12 juin 1991. En effet, la Conférence nationale en se proclamant souveraine a outrepassé les compétences qui lui avaient été reconnues par l’accord du 12 juin 1991.
L’autoproclamation de la souveraineté de la Conférence avec toutes les conséquences imprévisibles qu’elle comporte n’est pas de nature à faire aboutir dans de bonnes conditions le processus que le Gouvernement et les 12 partis politiques d’opposition ont arrêté [...] Face à cette situation ainsi créée, le Gouvernement a décidé de suspendre sa participation à la Conférence nationale. »

A ces mots, une partie de la salle applaudit, en se disant : «Bon débarras ! », tandis que le prélat impassible, comprend du coup les lourdes menaces qui pèsent désormais sur le déroulement des assises.
Le gouvernement a conclu sa déclaration, en tenant «à réaffirmer sa volonté, ainsi que sa disponibilité à reprendre dès que possible, sa place à la dite Conférence sur la base des Accords du 12 juin 1991. » L’armée, dont la présence avait été saluée au début des travaux par le Président de séance, protestera contre le nombre limité de siège accordé à ses représentants et désertera elle aussi la salle. Le 17 juillet, le prélat fera suspendre les travaux pour tenter de ramener le Gouvernement et l’Armée, à reprendre leurs places. Le Gouvernement reprendra sa place sur l’insistance des ambassadeurs occidentaux à Lomé. L’armée désertera à jamais les bancs de la Conférence, pour mieux prouver que les décisions de ces assises ne la concernent en rien. Son chef Eyadéma, sera au centre des récriminations.
 

Après 24 années de pouvoir sans partage, aidé de son armée (FAT) et de son parti (RPT), le général Eyadéma a commis des crimes plus horribles les uns que les autres. Tout y est : les détentions arbitraires suivies de tortures et d’assassinats, les exécutions extrajudiciaires, les déportations, les viols, les licenciements abusifs, etc. Toutes les contestations étaient réprimées dans le sang. Les Togolais se taisaient, se terraient.
Cette politique de terreur conduite par le général Eyadéma, a engendré des rancœurs longtemps accumulées. Et lorsqu’enfin s’ouvre la Conférence nationale, chacun va tenir à extirper sa colère, à exprimer sa haine contre le régime, à demander réparation. Les quelques témoignages à consonance macabre ou barbare, rapportés à la CNS, ne constituent qu’une infime partie de ce que les populations du Togo du Nord comme du Sud, ont subi sous l’ère du «Grand Timonier national ». Togo : La stratégie de la terreur, [CNDH, LE GROUPE-INITIATIVES, LTDH, Togo : La stratégie de la terreur, Paris, 1994, p. 14 à 19.]  a publié dans le cadre des violations des droits de l’Homme par le régime, quelques dossiers de la CNS mettant en cause l’armée et son chef.

Les fils du Togo sont passés à côté de la réussite en voulant perfectionner l’exemple du voisin. La Conférence nationale souveraine du Bénin a duré dix jours ; y participaient 488 délégués. Ils n’ont pas exigé la moindre indemnité de présence. Leurs frères togolais avaient deux fois plus de délégués, mais n’ont pas manqué d’inscrire dans les textes, la perception de perdiem pour tous. Eux qui aiment tant comparer leur Conférence nationale souveraine aux Etats généraux de la Révolution française. Danton, Robespierre, Desmoulins et d’autres se retourneraient dans leur tombe. Mais à quel titre, les délégués de la Conférence nationale togolaise se sont-ils octroyés des perdiems ? «A côté de ces vedettes de la Conférence, il y avait ceux qui, en situation de sans emploi ou de chômage avant la Conférence ou dont les revenus étaient inférieurs aux perdièms perçus à cette occasion, ne voulaient plus voir s’arrêter les assises. Eux, s’étaient rapidement spécialisés dans les méandres de la procédure utilisée dans les Assemblées de manière à voir ces assises durer le plus longtemps possible pour le plus grand bien de leurs poches. » [Dégli (J. Y.), Togo : La tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris,. 1997, p. 104.]  Pourtant, la santé financière de la mère-patrie n’était pas au beau fixe. Elle est sous perfusion du Fonds Monétaire International depuis 1981. L’année suivante, elle sera dirigée au «pavillon» des Pays les moins avancés. A la veille de la Conférence nationale en juillet 91, l’endettement extérieur du Togo s’élevait à 302 milliards et la dette intérieure à 50 milliards de francs CFA. Après la Conférence nationale, pour un budget de 95 milliards CFA ; 13 seront affectés rien qu’au service de la dette; avec dans les recettes : un manque à gagner de 13 milliards. Le pays, après rééchelonnements de sa dette, doit compter sur de nouveaux prêts pour subsister jusqu’à la saison nouvelle.
La cupidité affichée par certains délégués, tend à conforter les observateurs dans le fait que cette CNS n’est qu’une espèce de «Révolution bourgeoise» conduite par un «tiers état» (Intelligentsia bourgeoise), animé d’une vague idéologie patriotique, désireux de participer aux privilèges et d’acquérir une part du gâteau national, en évinçant ceux qui jusque-là en ont le plus profité. Pour ce faire, certains conférenciers n’hésitaient pas à décliner indirectement leurs diplômes universitaires, histoire de bien se placer pour d’éventuels grands et juteux postes. L’aspiration à bouter les dignitaires du RPT du pouvoir, le plus rapidement possible, a abouti au bâclage de l’essentiel : la préparation de la Conférence nationale en tant que telle.
Si l’Opposition Démocratique a bien préparé les tractations et les négociations avec le pouvoir, en vue de la tenue des assises, (on se souvient des longues séances de travail dans le .décor du restaurant La Pirogue à Lomé), il est difficile d’en dire autant des préparatifs des importantes phases de la CN. Certes, la forme y était (le nombre de place pour les partis politiques et les groupes socioprofessionnels...), mais en ce qui concerne le fond, c’est une quasi-improvisation : Alea jacta  est !  «Les grands thèmes à aborder, l’attitude à adopter, les objectifs à atteindre, la question des organes de transition, même le problème de celui qui devait présider la Conférence ne furent pas examinés à l’avance. » [Dégli (J.Y.), Togo : La tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris 1997, p. 97.]  Par contre, en ce qui concerne le poste prestigieux de Premier ministre de la transition, les tractations ont commencé. Car le siège peut servir éventuellement au balisage du terrain pour permettre à un parti ou à des alliés de naviguer vers le pouvoir suprême. C’est ainsi que le président du COD, Léopold Messan Gnininvi aurait promis le poste de Premier ministre à Joseph Kokou Koffigoh. Mais visiblement, il a ensuite changé d’avis, car le combat final pour la Primature, l’opposera à Me Kokou Koffigoh. Aujourd’hui, compte tenu du «service» rendu par J. K. Koffigoh à la Transition démocratique, l’on s’accorde à penser que l’erreur du choix de cet avocat, aurait pu être évitée. Mais hélas pour la transition, même Gilchrist Olympio aurait soutenu la candidature de Koffigoh au poste de Premier ministre. Son confrère et porte-parole du gouvernement sous la Transition, Me Yaovi Dégli, écrit : «Ensuite, frappé par le naturel avec lequel il agissait, j’avais dû accepter l’explication que donnaient d’autres collègues ministres qui évoquaient le surmenage dont le jeune Koffigoh aurait été victime pendant ses études et son éventuel traumatisme depuis les événements du 3 décembre 1991. Ce dernier problème aurait créé chez lui une sorte de dysfonctionnement au niveau du raisonnement. » [Dégli (J.Y.), Togo: La tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris 1997, p. 72.]
Si de telles assertions s’avèrent médicalement exactes, Koffigoh en vertu de ces raisons médicales, ne peut pas être considéré comme responsable de ses actes au cours de cette étape vers la démocratisation. Mais ceux qui étaient au courant et n’avaient rien entrepris pour contrecarrer l’élection de Joseph Koffigoh, pour cause de doute de sa bonne santé, sont coupables de faute grave à l’encontre de la Transition. Néanmoins, il convient de considérer la précipitation dans laquelle s’est achevée la conférence. La clôture précipitée d’une conférence, peut largement expliquer l’échec d’une transition.

Une période difficile va être celle du cheminement vers les élections démocratiques. La cause de la difficulté réside dans une erreur. Celle de ne pas avoir doté les institutions de la transition, d’une force armée chargée de les défendre à l’occasion contre toute tentative de déstabilisation. Pourtant les propositions n’ont pas manqué. La première, celle‚ émise bien avant la Conférence nationale par un jeune officier démocrate, le lieutenant Vincent Tokofaï. Il était l’un des leaders de jeunes officiers qui avaient fait part secrètement à Koffigoh, de leur intention de déposer Eyadéma par un putsch. Ils n’ont pas été encouragés dans ce sens. D’autres propositions de défense de la démocratisation verront le jour. Celles émanant d’anciens militaires de hauts rangs. Ils suggéraient de mettre sur pied, une Garde républicaine, avec un effectif prélevé sur les FAT. A toutes ces propositions, et à d’autres, le Premier ministre Koffigoh s’en référera à l’avis de l’ambassadeur de France, Bruno Delaye.
L’Ambassadeur de France étant aussi en contact permanent avec la partie présidentielle, il va sans dire qu’Eyadéma avait vent de tous ces projets. Ce qui le réconfortera dans ses propres plans de reconquête, car il finira par être fixé sur la question : «l’Opposition, combien de divisions ? » [Note de l’auteur. Division : unité militaire importante, comprenant plusieurs régiments. Question qu’affectionnait Staline (dictateur soviétique); une façon de savoir ce que pesaient les adversaires de l’URSS sur le plan militaire ; exemple : «Le Pape ? Combien de divisions ? »]
Non seulement, l’opposition au régime du président togolais n’avait rien en vue de défendre les acquis démocratiques, mais vde plus, elle sort divisée au sortir de la CNS par le truchement de ses leaders. Le fauteuil présidentiel en jeu, n’est pas de nature à arranger les choses.
Pour les différends les plus cités : Koffigoh (Indépendant) n’aime pas Gnininvi (CDPA) pour cause de promesse non tenue.
Agboyibo (CAR) et Gnininvi n’aiment pas Kodjo (UTD) qu’ils trouvent trop hautain. Tous ces leaders n’aiment pas Gilchrist Olympio. Kodjo et Olympio sont comme chien et chat. «En réalité, l’inimitié d’Olympio à l’égard de Kodjo n’avait rien à voir avec la politique. Elle tenait à une banale affaire de rivalité sentimentale. Olympio n’a jamais pardonné à son ami d’avoir chassé sur son terrain. Cette affaire qui n’aurait pas mérité assez de place sous une rubrique de faits divers sera cependant à l’origine de bien des malheurs dont souffriront les Togolais. Elle déterminera pour une grande part la suite de l’histoire transitoire du Togo. » [Dégli (J. Y.), Togo : La tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris, 1997, p. 79.]  Pour couronner le tout, les leaders de l’intérieur n’apprécient pas ceux revenus au pays à la faveur de la loi d’amnistie du 12 avril 1991. Les uns accusant les autres de venir profiter du bon travail abattu sur le terrain pendant la dictature.
En fin de compte, la situation est comparable à celle d’une équipe nationale de football dont les internationaux sont mal aimés par les joueurs restés au pays. Le gardien de but n’aime pas le défenseur. Ce dernier n’aime pas l’avant-centre, etc. Une telle équipe est vouée d’avance à l’échec. De toutes ces erreurs, que peut-on déduire ? Les armes d’Eyadéma n’ont pas tué la Transition. Certains leaders d’opposition ont été les propres fossoyeurs de la lutte contre le régime.
Errare humanum est, perseverare diabolicum. L’Opposition togolaise va persévérer dans ses erreurs. D’ailleurs, JO KOKO [Note de l’auteur. Surnom de Joseph Kokou Koffigoh, inventé par l’hebdomadaire satirique La Parole .Il est obtenu à partir de chaque première syllabe des prénoms et du patronyme de Koffigoh.]  n’en reconnaîtra aucune.

Répondant à une interview du mensuel Africa International, à la question :
« - Parlons maintenant de vous-même : après onze mois d'expérience gouvernementale, quels reproches vous adressez-vous aujourd'hui ?

- J K K : - C’est de n’avoir pas du tout pensé à ma personne. J’ai constamment eu en tête le processus de démocratisation et sa réussite. Je n’ai pas de parti. J’ai plutôt travaillé pour d’autres sans rien demander en retour. Mais je ne regrette pas. Même sans parti politique, j’ai bénéficié du grand soutien populaire qui m’a permis de tenir jusqu’ici. » [Africa International, n° 252, août 1992, p. 17.]

En ouvrant la CN un jour de juillet 91, Eyadéma était loin de penser que son pouvoir allait lui échapper. A la proclamation de la souveraineté de la Conférence nationale de la nuit du 15 au 16 juillet, il panique. Il déprime. Puis, La Conférence passant, il va reprendre espoir, surtout que la levée d’aucune force armée visant la protection de la Transition n’est à l’ordre du jour. Il tentera le 26 août de mettre un terme à la Conférence Nationale Souveraine. Les délégués éliront cette nuit-là les organes de la transition et concluront leurs travaux, sous la protection des jeunes défenseurs de la démocratisation, les Ekpémog. [Les jeunes de l’EKPEMOG ont défendu la révolution togolaise avec des pierres. Ekpé en langue mina signifie : pierre ; Mog venant d’ECOMOG (la Force ouest-africaine d’interposition constituée pour le Liberia alors en guerre).]
 

Après son inauguration à l’ex-Maison du RPT, la CNS a eu pour cadre la Salle Fasao de l’Hôtel du 2 Février à Lomé. Belle bâtisse ! Bel exemple de détournement de biens publics par Eyadéma. Au lieu d’une prévision de 35 étages, les constructeurs en ont livré vingt-six. Moyens et matériaux manquants auraient servi dans le compte de la construction de Lomé 2 (Résidence privée de Gnassingbé Eyadéma), dit l’un des rapports de la CNS.
Les assises togolaises ont duré 52 jours : plus que la CNS du Bénin (10 jours), moins que celle du Niger (90 jours) et celle du Congo (une centaine de jours). Le dénominateur commun de toutes ces réunions nationales, a été de mettre un terme à des années de dictature, sanglante pour la plupart de ces pays, et de les engager sur un chemin plus juste et plus humain.
Au Togo, l’organisation de la CNS a coûté‚ près de 850 millions de F CFA de perdiems et 2 000 F CFA de frais de déplacement par jour et par délégué national (976 délégués nationaux). Autres chiffres : 250 journalistes (de la place et du monde entier) ; autant d’observateurs. Dans son Dossier de novembre 1991 sur la CNS, le mensuel Africa International reviendra sur quelques moments forts.

L’arrestation de l’opposant Bonin. [Note de l’auteur. Andoch Nutépé Bonin : ancien interprète et proche collaborateur d’Eyadéma. A ce titre, il détiendrait des dossiers explosifs sur le Président. A. Bonin a publié un livre vengeur en 1983, Le Togo du sergent en général, aux Editions Maspéro]  Andoch Bonin est arrêté le 10 juillet à son domicile par des militaires. Mais grâce à la vigilance des jeunes combattants d’«Ekpémog» et grâce à la médiation de l’Ambassadeur d’Allemagne, il sera libéré et amené dans la salle de la Conférence. Il avait été rudement malmené par les militaires.
Un autre fait mémorable se déroule le 23 août. Le président de la CNS, Mgr Kpodzro, informe l’assistance, d’un complot en préparation contre les leaders de l’opposition. Me Occansey affirme en connaître les auteurs. Ils sont justement dans la salle. Il s’agirait des ministres d’Eyadéma : Yao Komlanvi (Intérieur et Sécurité), Dahuku Péré (Fonction publique), Agbéyomé Kodjo (Jeunesse et Sports). Ayant été cité, ce dernier commence à pleurer. Ses larmes deviendront légendaires. [Note de l’auteur. Pour les Loméens, Agbéyomé deviendra Aviyomé. Avi, en langue éwé, signifie : pleurs.]
Une constatation capitale, les affirmations tendant à faire de la CNS, un règlement de compte entre le Nord et le Sud, ont été naturellement démenties par les faits. Le professeur-linguiste, Boona Kétéhouli (président de l’Association Différence Positive) un Kabyè de la même ethnie qu’Eyadéma, a bien avant la CNS, dénoncé les méthodes tribalistes du régime. Ce qui lui vaudra biens de tracasseries militaires, avant et après la CNS. Il ne se reniera point. Le professeur Toyi Assih, originaire de Pya, a fourni un témoignage sur le camp de concentration de Mandouri et sur certains meurtres à Pya.
La CNS a révélé l’existence au Togo d’une jeunesse politisée, acquise aux idéaux de liberté et de mieux-être pour son peuple.

Nombreux sont ces jeunes Togolais. Malgré certaines erreurs inhérentes à leur jeune âge, leur fougue et leur abnégation (au moment précis de la CNS), ont séduit les couches défavorisées de la population togolaise. On peut citer parmi beaucoup d’autres : Claude Améganvi (38 ans), Bassirou Ayéva (34 ans), Tavio Amorin (33 ans), Jean Dégli (28 ans), etc., etc.
On retiendra surtout de la CNS, l’élection des organes devant régir la transition démocratique jusqu’aux élections générales libres et transparentes. Le Haut Conseil de la République (HCR) avec à sa tête, Mgr Kpodzro et le Premier ministre, Joseph Kokou Koffigoh, se partageront respectivement les pouvoirs législatif et exécutif. Malgré le souhait de la frange la plus radicale des délégués qui prônaient la destitution pure et simple du président Eyadéma, ce dernier restera en place, mais avec un pouvoir symbolique.

Eyadéma et ses militaires n’accepteront jamais les conclusions de la CNS. Ils vont entamer une lutte sans merci contre la transition démocratique.
 

Suite:   Deuxième partie -   CHAPITRE  II
 
 


Suggestions ou critiques à diastode@diastode.org