La République du Bénin a été à l’origine
de la première Conférence nationale en Afrique ; son initiateur,
Me Robert Dossou, a servi sous le président Mathieu Kérékou
dont il a été ministre du Plan. Il sera ministre des Affaires
étrangères dans le gouvernement post-Conférence nationale
du Bénin. M. Robert Dossou est considéré, à
tort ou à raison, comme une sorte de De Tocqueville des temps modernes.
[Alexis-Charles-Henri Clérel
de Tocqueville. Né le 29 juillet 1805. En 1826, licence en droit
à Paris. 1830, la Révolution de juillet ne le surprend pas,
car il est convaincu que la France est maintenant vouée à
une démocratisation progressive. 1839, il est élu député
de Valognes. Il siégera dans l'opposition. En 1849, il est ministre
des Affaires étrangères dans le cabinet Odilon Barrot. Le
16 avril 1859, A. de Tocqueville meurt à Cannes. Il aura servi sa
patrie sous l'ancien Régime et sous le nouveau.]
Jeune, il a milité au sein de la FEANF (Fédération
des étudiants d’Afrique noire en France). Avocat, ancien doyen de
la faculté de droit de l’université nationale du Bénin,
il est aussi connu sur la scène internationale. Il est intervenu
dans les années 80, aux côtés de Sean MacBride (fondateur
d’Amnesty International), pour la libération des otages américains
à Téhéran. Il a contribué à l’inculpation
du mercenaire Bob Denard pour «association de malfaiteurs».
Me Dossou est membre de plusieurs commissions internationales des droits
de l’homme.
Me Dossou se défend d’avoir inventé la formule magique
de la «Conférence nationale ». Se confiant à
son compatriote Francis Kpatindé de Jeune Afrique, il affirmait
à propos de l’idée : «Elle m’a été suggérée
en tête-à-tête par le président de la République...
» [Jeune Afrique, n° 1591,
26 juin au 2 juillet 1991, p. 20.] C'est la formule
qui sortira le Bénin de l’impasse politico-économique. Elle
fera tache d’huile. Dans le cas du Togo, l’idée d’une table-ronde
avec pour but de trouver une solution aux problèmes socio-politiques
du pays, avait été émise et exploitée en son
temps par le président Grunitzky dans le but d’une réconciliation
politique et sociale. C’est la «Conférence de la table-ronde»
(février 1963) regroupant les forces vives du pays. Un certain Eyadéma
y participait.
A présent le Général espère obtenir une
Conférence nationale, dont les conclusions se situeraient à
mi-chemin entre la grande réunion togolaise de 1963 et la Conférence
nationale du Gabon de mars 1990 (Bongo y avait réussi à conserver
son pouvoir). L’Opposition togolaise, elle, rêve d’assises à
la béninoise (jugées plus libres). Elle va donc s’engouffrer
dans la brèche laissée par les Accords du 18 juin, signés
entre le général Eyadéma et son opposition. L’accord-cadre
stipulait en clair : «Les orientations et les décisions de
la Conférence ne seront pas remises en cause par le chef de l’Etat.
» Les Accords du 12 juin ont prévu pour le 24 juin l’ouverture
de la Conférence nationale. En réalité, elle ne débute
que le 10 juillet 1991, à l'Hôtel du 2 Février, à
Lomé. Eyadéma prononce le discours inaugural et délimite
les cadres dans lesquels doivent se tenir les débats.
A l’issue des contingences de déroulement et des soucis d’intendance,
un bureau est élu. Il sera présidé par Mgr Philippe
Fanoko Kpodzro, évêque d’Atakpamé.
Le 15 juillet, après sa petite prière spéciale
: La minute de recueillement sous le regard du Créateur, Mgr Kpodzro
débute sa mission en paraphrasant Mirabeau, à travers une
citation historique : «Nous sommes ici par la volonté du
peuple, et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes.
» L’évêque poursuit : «Mais nous savons
tous, hélas, les tristes suites de la Révolution française
: les crimes, la délation, les assassinats, les pendaisons, les
bûchers, la guillotine, et j’en passe... ». Prémonitoire
!
Le bouleversement de l’échiquier politique togolais va ressembler
en plusieurs points au sombre tableau dessiné par Mgr Kpodzro. Et,
à court et à moyen terme, ce seront effectivement des baïonnettes
de l’époque moderne (chars, mitrailleuses, grenades lacrymogènes...),
qui mettront fin aux espoirs d’un peuple qui rêve de liberté
et de démocratie.
Le prélat précisera : «Je ne suis pas un politicien,
mais un évêque investi du ministère de la vérité,
de l’amour et de la réconciliation. Vous trouverez donc auprès
de moi : objectivité, impartialité, vérité
et amour. » Ces qualités égrenées par l’homme
d’Eglise, ne seront pas le lot ni des leaders de l’opposition ni du chef
de l’Etat, et encore moins de ses partisans.
Le premier souci du Collectif de l’0pposition Démocratique,
est de proclamer la souveraineté de la Conférence nationale,
à l’instar des compatriotes du Bénin voisin. Avait-on du
reste besoin d’une telle proclamation, dès lors que les Accords
du 12 juin prévoyaient que l’ordre du jour et les orientations de
la Conférence nationale ne seraient pas remis en cause par le chef
de l’Etat ? D’ailleurs l’un des plus proches conseillers d’Eyadéma,
Barry Moussa Barqué, s’en voudra visiblement, d’avoir laissé
inscrire une clause si préjudiciable au camp présidentiel.
Il va s’évertuer à corriger l’erreur dès sa première
prise de parole.
La question de la souveraineté est soulevée dès
le 15 juillet par le jeune et tumultueux avocat, Me de Souza. «La
question de la souveraineté doit être réglée
maintenant et avant tout ! », affirme-t-il. Il constate que dans
la salle est rassemblé un «bel échantillon du peuple
». Il conclut péremptoire : « Le point n°1 doit
traiter de la souveraineté, et nous la proclamons. Ensuite nous
verrons bien ! » [Source : enregistrement
vidéo-CNS.]
Le processus d’indépendance de la Conférence nationale
à l’égard du pouvoir est ainsi enclenché. M. Jacques
Apaloo, représentant la Cour suprême, va intervenir pour apporter
sa contribution et ouvrir le débat sur la quête de la souveraineté.
Selon lui, le 1er paragraphe du point 6 de l’accord du 12 juin, qui
stipule que le chef de l’Etat ne s’opposera pas aux décisions et
aux orientations de la Conférence nationale, est un «point
de vue erroné... », car «La souveraineté‚ ne
peut pas découler d’un accord, car elle préexiste à
tout accord. ». Dans la suite de son développement, M. Apaloo
tentera de prouver que seule la Nation est souveraine. Il s’en référera
aux différentes Constitutions du Togo. Celle du 14 avril 1961 (art.3)
: «La souveraineté appartient au peuple qui l’exerce par ses
représentants». Celle du 5 mai 1963 (art.2) ; celle du 9 janvier
1980, etc. M. Apaloo évoque la Convention nationale française
de 1790, précisément la séance du 19 avril 1790, où
Mirabeau répondant à l’abbé Maury qui lui demandait
: «A quel titre les représentants du peuple se sont érigés
en Convention nationale ? ». Et de citer la réponse de Mirabeau
: «Le jour où nous trouvâmes la salle qui devait nous
rassembler, fermée, hérissée, souillée de baïonnettes,
nous courûmes vers le premier lieu qui pût nous réunir,
et juré de périr, plutôt que de laisser un tel ordre
des choses, ce jour-là, si nous n’étions pas la Convention
nationale, nous le sommes devenus. »
Pour M. Apaloo, implicitement, les diverses délégations
de la Salle-Fazao, détiennent un mandat du peuple, car elles sont
présentes grâce à un mécanisme de représentation.
Pour conclure, le représentant de la Cour suprême invite l’assemblée
à proclamer la souveraineté de la Conférence nationale
: «Car c’est parce qu’elle est souveraine que vous devez le dire
haut et fort ! » [Source : enregistrement
vidéo-CNS.]
Pour M. Barqué, conseiller du Président de la République
et membre du gouvernement, la représentation n’a pas été
explicitement confimée par le peuple par une quelconque élection.
En ce qui le concerne, il y a usurpation de pouvoir, c’est un coup d’Etat
civil. Barry M.Barqué refuse d’aborder le débat sur le plan
juridique. Il s’en excuse presque, de ne pas être spécialiste
en la matière. Il insiste pour savoir : «Cette souveraineté
réclamée par la majorité des délégués,
constitue-t-elle une auto-proclamation ? Ou bien, est-ce une souveraineté
conférée par des dispositifs constitutionnels actuellement
en vigueur ? » Il propose de recentrer le débat dans son contexte
politique. Contexte basé sur des négociations, des concertations
qui ont favorisé : la proclamation de l’amnistie générale,
la charte des partis, et contexte qui a, in fine, ouvert la voie
à la Conférence nationale.
Au nom du Président de la République et du Gouvernement,
le ministre n’admet pas l’auto-proclamation «souveraine» de
la Conférence nationale.
En face, les adeptes du changement en général, et l'Opposition
démocratique en particulier, sont conscients qu’une bataille avec
le régime de Gnassingbé Eyadéma n’est susceptible
d’être gagnée que sur un plan juridique. Justement, sur le
plan strictement légal, les délégués de la
Conférence nationale, bien qu’issus de façon indirecte du
peuple, le sont par cooptation et non par élection. C’est d’ailleurs
l’argument primordial de la partie présidentielle ; argumentation
défendue par B M B et K. Panou, les ténors du RPT. De même,
au regard des coups d’Etat de 1963 et de 1967, les délégués
de l’opposition sont en droit de poser à Eyadéma la question
suivante : «Qui t’a fait roi ? »
Toutefois, la proclamation d’une souveraineté de la CN ne peut
se justifier que : dans la conduite d’une transition aux règles
transparentes et débouchant sur des élections libres et démocratiques.
Le 15 juillet 1991 dans la Salle-Fazao de l'Hôtel du 2 Février,
la question de la souveraineté de la Conférence nationale
était à l’ordre du jour. Et, c’était une orientation
souhaitée par la majeure partie de l’assemblée.
A la suite de la proclamation de la souveraineté de la Conférence
nationale dans son Acte 1 [Acte
n°1 du 16 juillet 1991. Vu le décret n° 91 / 179 en date
du 25 juin 1991 modifié par le décret n° 91 / 182 du
2 juillet 1991 portant convocation de la Conférence nationale, Nous,
délégués des forces vives de la Nation togolaise,
[...] adoptons les dispositions suivantes : Art.1er : La Conférence
Nationale est souveraine.], le gouvernement manifestera
sa désapprobation dans une lettre datée du 16 juillet 1991.
Émanant du Ministère délégué à
la Présidence de la République, la lettre est signée
par M. Gbégnon Amégboh. Elle est adressée au Président
de la Conférence nationale, Mgr Fanoko Kpodzro.
La voix épiscopale donne lecture de la lettre-déclaration
du gouvernement. Elle dit : «Le Gouvernement constate que la Conférence
par son Acte 1, a créé une situation non prévue par
l’Accord du 12 juin 1991. En effet, la Conférence nationale en se
proclamant souveraine a outrepassé les compétences qui lui
avaient été reconnues par l’accord du 12 juin 1991.
L’autoproclamation de la souveraineté de la Conférence
avec toutes les conséquences imprévisibles qu’elle comporte
n’est pas de nature à faire aboutir dans de bonnes conditions le
processus que le Gouvernement et les 12 partis politiques d’opposition
ont arrêté [...] Face à cette situation ainsi créée,
le Gouvernement a décidé de suspendre sa participation à
la Conférence nationale. »
A ces mots, une partie de la salle applaudit, en se disant : «Bon
débarras ! », tandis que le prélat impassible, comprend
du coup les lourdes menaces qui pèsent désormais sur le déroulement
des assises.
Le gouvernement a conclu sa déclaration, en tenant «à
réaffirmer sa volonté, ainsi que sa disponibilité
à reprendre dès que possible, sa place à la dite Conférence
sur la base des Accords du 12 juin 1991. » L’armée, dont la
présence avait été saluée au début des
travaux par le Président de séance, protestera contre le
nombre limité de siège accordé à ses représentants
et désertera elle aussi la salle. Le 17 juillet, le prélat
fera suspendre les travaux pour tenter de ramener le Gouvernement et l’Armée,
à reprendre leurs places. Le Gouvernement reprendra sa place sur
l’insistance des ambassadeurs occidentaux à Lomé. L’armée
désertera à jamais les bancs de la Conférence, pour
mieux prouver que les décisions de ces assises ne la concernent
en rien. Son chef Eyadéma, sera au centre des récriminations.
Après 24 années de pouvoir sans partage, aidé de
son armée (FAT) et de son parti (RPT), le général
Eyadéma a commis des crimes plus horribles les uns que les autres.
Tout y est : les détentions arbitraires suivies de tortures et d’assassinats,
les exécutions extrajudiciaires, les déportations, les viols,
les licenciements abusifs, etc. Toutes les contestations étaient
réprimées dans le sang. Les Togolais se taisaient, se terraient.
Cette politique de terreur conduite par le général Eyadéma,
a engendré des rancœurs longtemps accumulées. Et lorsqu’enfin
s’ouvre la Conférence nationale, chacun va tenir à extirper
sa colère, à exprimer sa haine contre le régime, à
demander réparation. Les quelques témoignages à consonance
macabre ou barbare, rapportés à la CNS, ne constituent qu’une
infime partie de ce que les populations du Togo du Nord comme du Sud, ont
subi sous l’ère du «Grand Timonier national ». Togo
: La stratégie de la terreur, [CNDH,
LE GROUPE-INITIATIVES, LTDH, Togo : La stratégie de la terreur,
Paris, 1994, p. 14 à 19.] a publié dans
le cadre des violations des droits de l’Homme par le régime, quelques
dossiers de la CNS mettant en cause l’armée et son chef.
Les fils du Togo sont passés à côté de la
réussite en voulant perfectionner l’exemple du voisin. La Conférence
nationale souveraine du Bénin a duré dix jours ; y participaient
488 délégués. Ils n’ont pas exigé la moindre
indemnité de présence. Leurs frères togolais avaient
deux fois plus de délégués, mais n’ont pas manqué
d’inscrire dans les textes, la perception de perdiem pour tous. Eux qui
aiment tant comparer leur Conférence nationale souveraine aux Etats
généraux de la Révolution française. Danton,
Robespierre, Desmoulins et d’autres se retourneraient dans leur tombe.
Mais à quel titre, les délégués de la Conférence
nationale togolaise se sont-ils octroyés des perdiems ? «A
côté de ces vedettes de la Conférence, il y avait ceux
qui, en situation de sans emploi ou de chômage avant la Conférence
ou dont les revenus étaient inférieurs aux perdièms
perçus à cette occasion, ne voulaient plus voir s’arrêter
les assises. Eux, s’étaient rapidement spécialisés
dans les méandres de la procédure utilisée dans les
Assemblées de manière à voir ces assises durer le
plus longtemps possible pour le plus grand bien de leurs poches. »
[Dégli (J. Y.), Togo : La
tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris,. 1997, p. 104.]
Pourtant, la santé financière de la mère-patrie n’était
pas au beau fixe. Elle est sous perfusion du Fonds Monétaire International
depuis 1981. L’année suivante, elle sera dirigée au «pavillon»
des Pays les moins avancés. A la veille de la Conférence
nationale en juillet 91, l’endettement extérieur du Togo s’élevait
à 302 milliards et la dette intérieure à 50 milliards
de francs CFA. Après la Conférence nationale, pour un budget
de 95 milliards CFA ; 13 seront affectés rien qu’au service de la
dette; avec dans les recettes : un manque à gagner de 13 milliards.
Le pays, après rééchelonnements de sa dette, doit
compter sur de nouveaux prêts pour subsister jusqu’à la saison
nouvelle.
La cupidité affichée par certains délégués,
tend à conforter les observateurs dans le fait que cette CNS n’est
qu’une espèce de «Révolution bourgeoise» conduite
par un «tiers état» (Intelligentsia bourgeoise), animé
d’une vague idéologie patriotique, désireux de participer
aux privilèges et d’acquérir une part du gâteau national,
en évinçant ceux qui jusque-là en ont le plus profité.
Pour ce faire, certains conférenciers n’hésitaient pas à
décliner indirectement leurs diplômes universitaires, histoire
de bien se placer pour d’éventuels grands et juteux postes. L’aspiration
à bouter les dignitaires du RPT du pouvoir, le plus rapidement possible,
a abouti au bâclage de l’essentiel : la préparation de la
Conférence nationale en tant que telle.
Si l’Opposition Démocratique a bien préparé les
tractations et les négociations avec le pouvoir, en vue de la tenue
des assises, (on se souvient des longues séances de travail dans
le .décor du restaurant La Pirogue à Lomé), il est
difficile d’en dire autant des préparatifs des importantes phases
de la CN. Certes, la forme y était (le nombre de place pour les
partis politiques et les groupes socioprofessionnels...), mais en ce qui
concerne le fond, c’est une quasi-improvisation : Alea jacta est
! «Les grands thèmes à aborder, l’attitude
à adopter, les objectifs à atteindre, la question des organes
de transition, même le problème de celui qui devait présider
la Conférence ne furent pas examinés à l’avance. »
[Dégli (J.Y.), Togo : La tragédie
africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris 1997, p. 97.]
Par contre, en ce qui concerne le poste prestigieux de Premier ministre
de la transition, les tractations ont commencé. Car le siège
peut servir éventuellement au balisage du terrain pour permettre
à un parti ou à des alliés de naviguer vers le pouvoir
suprême. C’est ainsi que le président du COD, Léopold
Messan Gnininvi aurait promis le poste de Premier ministre à Joseph
Kokou Koffigoh. Mais visiblement, il a ensuite changé d’avis, car
le combat final pour la Primature, l’opposera à Me Kokou Koffigoh.
Aujourd’hui, compte tenu du «service» rendu par J. K. Koffigoh
à la Transition démocratique, l’on s’accorde à penser
que l’erreur du choix de cet avocat, aurait pu être évitée.
Mais hélas pour la transition, même Gilchrist Olympio aurait
soutenu la candidature de Koffigoh au poste de Premier ministre. Son confrère
et porte-parole du gouvernement sous la Transition, Me Yaovi Dégli,
écrit : «Ensuite, frappé par le naturel avec lequel
il agissait, j’avais dû accepter l’explication que donnaient d’autres
collègues ministres qui évoquaient le surmenage dont le jeune
Koffigoh aurait été victime pendant ses études et
son éventuel traumatisme depuis les événements du
3 décembre 1991. Ce dernier problème aurait créé
chez lui une sorte de dysfonctionnement au niveau du raisonnement. »
[Dégli (J.Y.), Togo: La tragédie
africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris 1997, p. 72.]
Si de telles assertions s’avèrent médicalement exactes,
Koffigoh en vertu de ces raisons médicales, ne peut pas être
considéré comme responsable de ses actes au cours de cette
étape vers la démocratisation. Mais ceux qui étaient
au courant et n’avaient rien entrepris pour contrecarrer l’élection
de Joseph Koffigoh, pour cause de doute de sa bonne santé, sont
coupables de faute grave à l’encontre de la Transition. Néanmoins,
il convient de considérer la précipitation dans laquelle
s’est achevée la conférence. La clôture précipitée
d’une conférence, peut largement expliquer l’échec d’une
transition.
Une période difficile va être celle du cheminement vers
les élections démocratiques. La cause de la difficulté
réside dans une erreur. Celle de ne pas avoir doté les institutions
de la transition, d’une force armée chargée de les défendre
à l’occasion contre toute tentative de déstabilisation. Pourtant
les propositions n’ont pas manqué. La première, celle‚ émise
bien avant la Conférence nationale par un jeune officier démocrate,
le lieutenant Vincent Tokofaï. Il était l’un des leaders de
jeunes officiers qui avaient fait part secrètement à Koffigoh,
de leur intention de déposer Eyadéma par un putsch. Ils n’ont
pas été encouragés dans ce sens. D’autres propositions
de défense de la démocratisation verront le jour. Celles
émanant d’anciens militaires de hauts rangs. Ils suggéraient
de mettre sur pied, une Garde républicaine, avec un effectif prélevé
sur les FAT. A toutes ces propositions, et à d’autres, le Premier
ministre Koffigoh s’en référera à l’avis de l’ambassadeur
de France, Bruno Delaye.
L’Ambassadeur de France étant aussi en contact permanent avec
la partie présidentielle, il va sans dire qu’Eyadéma avait
vent de tous ces projets. Ce qui le réconfortera dans ses propres
plans de reconquête, car il finira par être fixé sur
la question : «l’Opposition, combien de divisions ? » [Note
de l’auteur. Division : unité militaire importante, comprenant plusieurs
régiments. Question qu’affectionnait Staline (dictateur soviétique);
une façon de savoir ce que pesaient les adversaires de l’URSS sur
le plan militaire ; exemple : «Le Pape ? Combien de divisions ? »]
Non seulement, l’opposition au régime du président togolais
n’avait rien en vue de défendre les acquis démocratiques,
mais vde plus, elle sort divisée au sortir de la CNS par le truchement
de ses leaders. Le fauteuil présidentiel en jeu, n’est pas de nature
à arranger les choses.
Pour les différends les plus cités : Koffigoh (Indépendant)
n’aime pas Gnininvi (CDPA) pour cause de promesse non tenue.
Agboyibo (CAR) et Gnininvi n’aiment pas Kodjo (UTD) qu’ils trouvent
trop hautain. Tous ces leaders n’aiment pas Gilchrist Olympio. Kodjo et
Olympio sont comme chien et chat. «En réalité, l’inimitié
d’Olympio à l’égard de Kodjo n’avait rien à voir avec
la politique. Elle tenait à une banale affaire de rivalité
sentimentale. Olympio n’a jamais pardonné à son ami d’avoir
chassé sur son terrain. Cette affaire qui n’aurait pas mérité
assez de place sous une rubrique de faits divers sera cependant à
l’origine de bien des malheurs dont souffriront les Togolais. Elle déterminera
pour une grande part la suite de l’histoire transitoire du Togo. »
[Dégli (J. Y.), Togo : La tragédie
africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris, 1997, p. 79.]
Pour couronner le tout, les leaders de l’intérieur n’apprécient
pas ceux revenus au pays à la faveur de la loi d’amnistie du 12
avril 1991. Les uns accusant les autres de venir profiter du bon travail
abattu sur le terrain pendant la dictature.
En fin de compte, la situation est comparable à celle d’une
équipe nationale de football dont les internationaux sont mal aimés
par les joueurs restés au pays. Le gardien de but n’aime pas le
défenseur. Ce dernier n’aime pas l’avant-centre, etc. Une telle
équipe est vouée d’avance à l’échec. De toutes
ces erreurs, que peut-on déduire ? Les armes d’Eyadéma n’ont
pas tué la Transition. Certains leaders d’opposition ont été
les propres fossoyeurs de la lutte contre le régime.
Errare humanum est, perseverare diabolicum. L’Opposition togolaise
va persévérer dans ses erreurs. D’ailleurs, JO KOKO [Note
de l’auteur. Surnom de Joseph Kokou Koffigoh, inventé par l’hebdomadaire
satirique La Parole .Il est obtenu à partir de chaque première
syllabe des prénoms et du patronyme de Koffigoh.]
n’en reconnaîtra aucune.
Répondant à une interview du mensuel Africa International,
à la question :
« - Parlons maintenant de vous-même : après onze
mois d'expérience gouvernementale, quels reproches vous adressez-vous
aujourd'hui ?
- J K K : - C’est de n’avoir pas du tout pensé à ma personne.
J’ai constamment eu en tête le processus de démocratisation
et sa réussite. Je n’ai pas de parti. J’ai plutôt travaillé
pour d’autres sans rien demander en retour. Mais je ne regrette pas. Même
sans parti politique, j’ai bénéficié du grand soutien
populaire qui m’a permis de tenir jusqu’ici. » [Africa
International, n° 252, août 1992, p. 17.]
En ouvrant la CN un jour de juillet 91, Eyadéma était
loin de penser que son pouvoir allait lui échapper. A la proclamation
de la souveraineté de la Conférence nationale de la nuit
du 15 au 16 juillet, il panique. Il déprime. Puis, La Conférence
passant, il va reprendre espoir, surtout que la levée d’aucune force
armée visant la protection de la Transition n’est à l’ordre
du jour. Il tentera le 26 août de mettre un terme à la Conférence
Nationale Souveraine. Les délégués éliront
cette nuit-là les organes de la transition et concluront leurs travaux,
sous la protection des jeunes défenseurs de la démocratisation,
les Ekpémog. [Les jeunes de
l’EKPEMOG ont défendu la révolution togolaise avec des pierres.
Ekpé en langue mina signifie : pierre ; Mog venant d’ECOMOG (la
Force ouest-africaine d’interposition constituée pour le Liberia
alors en guerre).]
Après son inauguration à l’ex-Maison du RPT, la CNS a
eu pour cadre la Salle Fasao de l’Hôtel du 2 Février à
Lomé. Belle bâtisse ! Bel exemple de détournement de
biens publics par Eyadéma. Au lieu d’une prévision de 35
étages, les constructeurs en ont livré vingt-six. Moyens
et matériaux manquants auraient servi dans le compte de la construction
de Lomé 2 (Résidence privée de Gnassingbé Eyadéma),
dit l’un des rapports de la CNS.
Les assises togolaises ont duré 52 jours : plus que la CNS du
Bénin (10 jours), moins que celle du Niger (90 jours) et celle du
Congo (une centaine de jours). Le dénominateur commun de toutes
ces réunions nationales, a été de mettre un terme
à des années de dictature, sanglante pour la plupart de ces
pays, et de les engager sur un chemin plus juste et plus humain.
Au Togo, l’organisation de la CNS a coûté‚ près
de 850 millions de F CFA de perdiems et 2 000 F CFA de frais de déplacement
par jour et par délégué national (976 délégués
nationaux). Autres chiffres : 250 journalistes (de la place et du monde
entier) ; autant d’observateurs. Dans son Dossier de novembre 1991 sur
la CNS, le mensuel Africa International reviendra sur quelques moments
forts.
L’arrestation de l’opposant Bonin. [Note
de l’auteur. Andoch Nutépé Bonin : ancien interprète
et proche collaborateur d’Eyadéma. A ce titre, il détiendrait
des dossiers explosifs sur le Président. A. Bonin a publié
un livre vengeur en 1983, Le Togo du sergent en général,
aux Editions Maspéro] Andoch Bonin est arrêté
le 10 juillet à son domicile par des militaires. Mais grâce
à la vigilance des jeunes combattants d’«Ekpémog»
et grâce à la médiation de l’Ambassadeur d’Allemagne,
il sera libéré et amené dans la salle de la Conférence.
Il avait été rudement malmené par les militaires.
Un autre fait mémorable se déroule le 23 août.
Le président de la CNS, Mgr Kpodzro, informe l’assistance, d’un
complot en préparation contre les leaders de l’opposition. Me Occansey
affirme en connaître les auteurs. Ils sont justement dans la salle.
Il s’agirait des ministres d’Eyadéma : Yao Komlanvi (Intérieur
et Sécurité), Dahuku Péré (Fonction publique),
Agbéyomé Kodjo (Jeunesse et Sports). Ayant été
cité, ce dernier commence à pleurer. Ses larmes deviendront
légendaires. [Note de l’auteur.
Pour les Loméens, Agbéyomé deviendra Aviyomé.
Avi, en langue éwé, signifie : pleurs.]
Une constatation capitale, les affirmations tendant à faire
de la CNS, un règlement de compte entre le Nord et le Sud, ont été
naturellement démenties par les faits. Le professeur-linguiste,
Boona Kétéhouli (président de l’Association Différence
Positive) un Kabyè de la même ethnie qu’Eyadéma, a
bien avant la CNS, dénoncé les méthodes tribalistes
du régime. Ce qui lui vaudra biens de tracasseries militaires, avant
et après la CNS. Il ne se reniera point. Le professeur Toyi Assih,
originaire de Pya, a fourni un témoignage sur le camp de concentration
de Mandouri et sur certains meurtres à Pya.
La CNS a révélé l’existence au Togo d’une jeunesse
politisée, acquise aux idéaux de liberté et de mieux-être
pour son peuple.
Nombreux sont ces jeunes Togolais. Malgré certaines erreurs inhérentes
à leur jeune âge, leur fougue et leur abnégation (au
moment précis de la CNS), ont séduit les couches défavorisées
de la population togolaise. On peut citer parmi beaucoup d’autres : Claude
Améganvi (38 ans), Bassirou Ayéva (34 ans), Tavio Amorin
(33 ans), Jean Dégli (28 ans), etc., etc.
On retiendra surtout de la CNS, l’élection des organes devant
régir la transition démocratique jusqu’aux élections
générales libres et transparentes. Le Haut Conseil de la
République (HCR) avec à sa tête, Mgr Kpodzro et le
Premier ministre, Joseph Kokou Koffigoh, se partageront respectivement
les pouvoirs législatif et exécutif. Malgré le souhait
de la frange la plus radicale des délégués qui prônaient
la destitution pure et simple du président Eyadéma, ce dernier
restera en place, mais avec un pouvoir symbolique.
Eyadéma et ses militaires n’accepteront jamais les conclusions
de la CNS. Ils vont entamer une lutte sans merci contre la transition démocratique.
Suite: Deuxième partie - CHAPITRE II