La traduction dans les faits d’une décision de la CNS, va donner
prétexte aux hommes d’Eyadéma de faire une intrusion aussi
musclée que fracassante dans le cours monotone des premières
semaines de transition. Il s’agit de l’Acte n° 7 de la CNS portant
incompatibilité des fonctions de membre de l’Exécutif avec
toute autre fonction civile ou militaire.
Le décret n° 91 - 11 du 26 septembre 1991, met en position
de non-activité le Général d’Armée Gnassingbé
Eyadéma. Ce décret signé par le Premier ministre Koffigoh,
depuis le 26 septembre, disait dans son «Article premier - Le Général
d’Armée Gnassingbé Eyadéma est mis à compter
du 27 septembre 1991, avec les conséquences de droit en position
de non-activité. », ne paraît au Journal officiel que
le 9 octobre 1991. Il est vrai que le J.O. paraît deux fois dans
le mois (le 1er et le 16), et que pour expliquer ce décalage, on
peut avancer des raisons d’ordre technique. Mais le décret a paru
dans un numéro spécial. Il aurait donc pu être publié
plus tôt par le même procédé.
Forum Hebdo explique la situation de la manière suivante : «En
ne publiant pas le décret immédiatement après sa signature,
le Premier ministre laissait au chef de l’Etat la latitude de ranger l’uniforme
et de quitter sa résidence au camp militaire sans paraître
y être contraint par un décret. Mais il fallait s’y attendre,
Eyadéma qui n’est pas prêt de s’assagir a voulu faire payer
cher au Premier ministre son imprudence. » [Forum
Hebdo, n° 60, 18 octobre 1991.]
L’imprudence ne réside pas plutôt dans l’imprévoyance
de la part de la CNS, et dans l’improvisation de son Premier ministre comme
mode de gouvernement ? La CNS n’a prévu aucun moyen de persuasion
ou de coercition au service du Premier ministre et partant, de la Transition.
Imagine-t-on Eyadéma quitter sur sommation et pour les beaux yeux
de Dame Démocratie, cette armée d’où il tire toute
sa puissance ?
Un journaliste, Alpha Doumbia, citant un proche collaborateur de Gnassingbé
Eyadéma, écrivait : «Le jour où vous demanderez
à ce Monsieur d’abandonner son hélicoptère de commandement,
la tenue-léopard et ses lorgnettes ; le jour où vous lui
interdirez de présider aux manœuvres militaires, il sentira la terre
s’effacer sous lui, et bien malin celui qui pourra prévoir ses réactions.
» [Forum Hebdo, n° 61, 25
octobre 1991, p. 2.]
A cela, il faut ajouter un fait capital. Les militaires tant critiqués
au cours de la CNS ne veulent pas perdre leurs privilèges sans aucune
garantie pour leur avenir.
1er octobre 1991. L’armée va envoyer ses hommes à l’assaut
de la transition. Les éléments des Forces Armées Togolaises
(FAT) s’emparent des locaux de la RTNM (Radiotélévision de
la Nouvelle Marche). Ces éléments qualifiés «d’incontrôlés»
par leurs chefs, vont exiger la dissolution des institutions transitoires.
Le général Eyadéma leur demandera de retourner dans
leurs casernes, sans plus.
L’hebdomadaire La Parole [La Parole,
n° 35, 9 octobre 1991, p. 5.] raconte comment les
militaires insurgés ayant envahi la Maison de la radio, se sont
mis à tirer à balles réelles sur des citoyens togolais.
Entrés dans les bureaux, ils ont tiré sur, et frappé
le personnel de bureau. Bilan : 5 morts et plusieurs blessés. Le
même jour après la fusillade, comme «pour joindre l’agréable
à l’utile», les militaires auraient participé à
un vol à main armée. «En effet, il semble établi
que pour les hommes de Djoua [Note
de l’auteur. Djoua Narcisse Yoma était en ces temps mémorables,
le tout puissant Commandant de la FIR (Force d’intervention rapide), de
l’Armement, des Trois Bataillons-pigeons, etc.] qui
étaient au supermarché Zénith, tout ce qui intéressait,
c’était l’argent. Lorsque le pauvre gérant, M. René
Takpah, leur eut livré tous les fonds disponibles, ils se sont contentés
de piquer quelques victuailles et bouteilles d’alcool. » [La
Parole, n° 35, 9 octobre 1991, p. 2.]
Il est bien évident qu’après ces événements,
tout le monde politique et la population avec, réclament justice
dans le cadre des lois en vigueur. Le Premier ministre, Joseph Kokou Koffigoh,
décide de ne rien décider malgré ses propres inquiétudes.
Les journaux s’insurgent : «Qu’attend Koffigoh pour arrêter
Djoua, les deux Gnassingbé, Titikpina, Biténéwé,
Arégba ? » [Courrier du
Golfe, n° 117, 10 octobre 1991, p.3.]
L’hebdomadaire Courrier du Golfe fournira quelques preuves en retraçant
avec l’aide de «l’Association des militaires démocrates de
Kara», le déroulement de la tentative de coup de force de
ce 1er octobre 1991 contre la Transition.
«Samedi 28 septembre 1991 vers 18h30. Le lieutenant Gassingbé
appelle Arégba à Témédja pour le prévenir
qu’une mission se dirige vers lui, tout en lui demandant de le rappeler
au téléphone dans 30 minutes pour des précisions.
(Appel au Motorola). La mission est bien celle des éléments
de Kpéwa, commandés par Ernest, et qui sont venus chercher
des Jeep à Témédja.[...] 1er octobre 1991 : Djoua
conduit les éléments, en personne, à la Radio et se
retire à la BTD, d’où il demande à contacter par téléphone
le camp FIR à Agoényivé, mais en vain, les tirs ont
déjà commencé... » [Forum
Hebdo, n° 59, 11 octobre 1991. p. 3.]
Face à ces témoignages visant à confondre les
hommes de Gnassingbé Eyadéma, ce dernier affirmera n’être
au courant de rien dans ces gesticulations militaires. Il exigera des militaires
«de ne plus quitter les casernes sans l’autorisation de leurs supérieurs.».
Mais une semaine après, dans la nuit du 7 au 8 octobre, le Premier
ministre sera une fois de plus inquiété.
Il est environ 2 heures du matin, lorsqu’un commando (près de
six hommes armés) pénètre dans le hall de l’Hôtel
du 2 Février. Les hommes seraient des parachutistes. Ils sont coiffés
du traditionnel béret rouge. Ils sont sous les ordres d’un officier
arborant trois galons à chaque épaule. L’officier intime
à ses hommes l’ordre de tirer sur tout ce qui résiste. Ils
coupent les fils de téléphone et se mettent à la recherche
des appartements du Premier ministre Joseph Koffigoh. Les hommes fouillent
partout et ne trouvent pas le Premier ministre. Averti du complot, il a
quitté l’hôtel. Cette nuit et le lendemain, des jeunes en
colère des quartiers populaires s’en prendront aux habitations des
barons du régime-RPT.
Pour la première fois, Joseph Kokou Koffigoh qui avait vraisemblablement
décidé de jouer sa propre partition depuis son élection
au poste de Premier ministre, commence à penser qu’il pourrait faire
échouer la transition et remettre en cause son propre avenir politique.
Il tente de demander l’aide militaire de la France. Cette dernière
refuse. Aussitôt les journaux privés livrent leur analyse
: «Quel ne fut l’étonnement des Togolais en entendant les
déclarations du porte-parole du Quai d’Orsay (le Ministère
des Relations Extérieures français) dès le lendemain
de l’appel au secours du peuple togolais ! Une véritable insulte
à notre pays et la concrétisation officielle de ce que nous
ne cessons de dénoncer depuis le mois de mai dans La Parole : le
Gouvernement français est l’ami d’Ignare-Cinglé [Comprendre
: Gnassingbé Surnom inventé par La Parole.]
et l’ennemi du peuple togolais ! » [La
Parole, n° 36, 16 octobre 1991, p. 3.]
Si le peuple a compris, son Premier ministre, lui, ne voulait pas froisser
les susceptibilités de la France, se gardant de chercher une autre
solution.
Comme pour parer à son enlèvement ou à un éventuel
assassinat, le Premier ministre va beaucoup voyager. Joseph Kokou Koffigoh
a le souci de se forger un standing international.
Contre la dérive de la transition démocratique, la population
conteste, les journaux protestent, les Togolais de l’étranger tempêtent.
Exemple : le CTRA (Le Cercle Togolais de Réflexion et d’Action)
[Note de l’auteur. Ne pas confondre
avec le CTR (Comité Togolais de Résistance), qui est le regroupement
de quelques partis politiques et associations de Togolais en France. Le
CTRA né avant le Comité Togolais de Résistance (CTR),
a fait partie de ce dernier à sa création, puis a pris quelque
distance.], né en avril 1991 en région
parisienne, au lendemain du massacre de la lagune de Bè), émet
déjà des réserves sur la manière du Premier
ministre Koffigoh de diriger la Transition. «Le Cercle» le
fera savoir à M. Koffigoh, dans une lettre ouverte, lors de son
séjour en France à l’occasion du Sommet franco-africain de
novembre 1991. La lettre dit en substance :
«Le problème avec vous, Monsieur le Premier ministre,
c’est qu’on ne sait pas où vous conduisez le Togo, on n’a aucune
idée de votre calendrier d’action pendant la période de Transition.
Et pourtant vous disposez de toutes les prérogatives liées
à votre fonction. Quand allez-vous, vous mettre sérieusement
au travail ? Quand allez-vous changer les ambassadeurs, les directeurs
de sociétés d’Etat ? Quand allez-vous organiser les Etats
généraux ? Quand détribaliserez-vous l’Armée
? Quand prendrez-vous en considération les attentes légitimes
des couches défavorisées de notre pays ? »
Pendant que le nouveau Premier ministre se préoccupe de sa propre
personne, l’ancien régime tisse sa toile. L’entourage d’Eyadéma
attise le feu des conflits ethniques, souffle sur la braise de la haine
tribale et suscite les revendications sociales.
Eyadéma tente de démontrer dans les faits qu’il est incontournable
; que le Togolais ne vivait pas si mal sous son régime. Du reste
au moulin du Général, le Premier ministre va inconsciemment
apporter de l’eau, en investissant de ses amis, les grands leviers de décisions
économiques. «Les diverses malversations commises étaient
assez graves. Et Koffigoh n’était nullement innocent dans cette
ruine de l’économie togolaise, justifié en partie, il est
vrai, par des troubles socio-politiques. La corruption, la concussion,
la gabegie avaient élu domicile dans la transition. » [Dégli
(J. Y.), Togo: La Tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris,
1997, p. 180.] Eyadéma à l’occasion,
ne manquera pas d’en faire chanter Jo ko ko.
A son retour de Chaillot, le Premier ministre verra le Togo basculer
dans une mini-gerre civile. L’origine, la décision (26 novembre
1991) du Haut Conseil de la République (HCR), de dissoudre l’ancien
parti unique, le RPT. Eyadéma qui cherchait un prétexte pour
bloquer la transition, ne se fait pas prier.
D’aucuns trouvent la décision de dissoudre le parti politique
du Général, inutile : « D’une part, parce qu’aux yeux
du citoyen togolais, le RPT incarnait la dictature. Et en tant que tel,
il était rejeté par les populations. Aucune élection
ne pouvait, sauf miracle, donner ce parti gagnant. » [Dégli
(J. Y.), Togo: La Tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris,
1997, p. 110.]
Avec les moyens militaires de l’Etat, les troupes du général
Eyadéma vont partir victorieuses dans la drôle de guerre civile
de la Primature, le 3 décembre 1991 Les prémices en sont,
les sorties de l’armée, le 27 novembre, où prenant le contrôle
de la Radio et de la Télévision, l’armée l’abandonnera
quelques heures plus tard, pour revenir à la charge dès le
lendemain. Les soldats rebelles exigent la dissolution du HCR (Haut Conseil
de la République). Ils rejettent l’intervention d’éventuelles
troupes étrangères.
Mais le 30 novembre, les militaires regagneront de nouveau les casernes,
car la France sollicitée par le gouvernement de transition, décide
d’acheminer – quelque - 300 parachutistes au Bénin voisin.
Pendant que les militaires togolais se livrent à des manœuvres
d’entrées et de sorties intempestives de leurs casernes, des tractations
officieuses se tiennent. Sur le plan intérieur, une délégation
de cinq membres à la tête de laquelle : MM. Agboyibo et Kodjo.,
entame des pourparlers avec le Général. Il va sans dire que
les partis de l’opposition soutiennent à travers leurs leaders,
les institutions qu’ils ont contribué à mettre en place au
cours de la CNS.
Si les ténors de l’Opposition apportent leur soutien au Premier
ministre, il n’en est pas de même de la part des gouvernants français.
Dans ce bouleversement des données, la carte Koffigoh devenait incertaine.
La France officielle est cartésienne. Elle sait à qui
confier ses intérêts. Un coup de fil entre Eyadéma
et Mitterrand aurait scellé le destin des populations togolaises.
En langage diplomatique destiné à la presse, Paris confirme
: «Les 300 soldats qui ont débarqué à Cotonou
le 2 décembre, ont pour seule mission, la protection des locaux
de l’ambassade de France à Lomé. » Ce qui donne le
feu vert aux troupes d’Eyadéma. Le ministre français de la
défense, Pierre Joxe fera un tour à Cotonou. Les parachutistes
français demeureront longtemps en «prépositionnement».
Mais quelques-uns d’entre eux auront tout de même démontré
aux jeunes Béninoises leurs connaissances en matière d’autres
positions ou positionnements plus sensuels. Quelques mois après
leur départ, les maternités ont enregistré une montée
en flèche des naissances de bébés métis. A
défaut de courage sur le terrain des opérations militaires,
les paras français ont démontré ailleurs leur talent
d’étalon.
Pendant que la France reste sourde aux jérémiades des
Togolais, leurs compatriotes vivant en France se mobilisent pour faire
pencher la balance dans le camp de la démocratie.
Partis et associations créent le Comité Togolais de Résistance
(CTR). Dans une interview, Brigitte Améganvi, qui en fut la porte-parole
et celle de la Ligue Togolaise des Droits de l’Homme, déclare au
micro de Radio France Internationale : «Ce que nous attendons de
la part des autorités françaises, c’est qu’elles exercent
leur vigilance sur les institutions de la transition démocratique.
Ce coup de force est une remise en cause totale du processus démocratique
en cours. Et nous nous trouvons dans une situation qui bizarrement est
similaire à celle que nous avons connue en 1963, où le Togo
a été le premier pays, où un coup d’Etat militaire
a mis fin à un gouvernement présidé par un chef d’Etat
démocratiquement élu. Si ce coup de force réussit,
cela risque comme dans un effet de dominos, d'entraîner une remise
en cause de tous les processus démocratiques en cours dans les pays
africains. »
Le coup de force du 3 décembre 1991 va effectivement remettre
en cause les acquis de la CNS. D’autres remises en cause suivront un peu
plus tard, sous des formes diverses au Niger, au Congo-Brazzaville, etc.
3 décembre 1991. 5 h30 ; les programmes de la Radio alternent
variétés françaises et communiqués militaires.
Un groupe de soldats se présente au portail de la Primature aux
environs de 6 heures. Les hommes demandent à parler au Premier ministre
qui est aussi le ministre de la Défense. Ce dernier dit à
ces militaires de s’adresser à l’Etat-major.
Quelques jours auparavant, les hommes du Général ont
voulu profiter du retour du Premier ministre pour le «cueillir»
à l’aéroport. Mais la sécurité de la Primature
ayant eu vent du complot, a demandé au Premier ministre de différer
son retour, le temps de trouver remède à la situation. En
fin de compte, le capitaine Epou qui a en charge la sécurité
de la Primature, s’est mis d’accord avec Joseph Koffigoh, pour que ce dernier
rentre le 28 novembre.
En ce mois de novembre, le Premier ministre Koffigoh avait assisté
en France au Sommet franco-africain de Chaillot.
Au retour de Koffigoh de Paris, les éléments de l’armée,
fidèles à Eyadéma, n’ont pas pu intervenir, à
cause du renforcement de la sécurité du Premier ministre
et grâce à la sollicitude des Ekpémog.
Après des précédentes tentatives, pressés
d’en finir avec la transition démocratique, les troupes de Gnassingbé
Eyadéma encerclent la Primature au matin du 3 décembre.
Un sous-officier en service à la Primature au moment des faits,
témoigne. En parlant des forces rebelles dans l'hebdomadaire Le
Regard, il raconte : «La troupe était composée de trois
corps : la FIR (Force d’Intervention Rapide), le RCGP (Régiment
Commando de la Garde Présidentielle) et le 2e BM (Bataillon motorisé).
Les officiers qui sont identifiés sur le terrain étaient
: Biténéwé (Capitaine), Télou (Capitaine),
Sakibou (Lieutenant). » [Le Regard,
n° 19, 3-9 décembre 1996, p. 3.]
De l’autre côté, les forces de la Primature avaient à
leur tête, les capitaines : Epou, Aboni ; les lieutenants : Agbélé,
Awoumé, Tokofaï. A noter que trois officiers français
encadraient les forces de sécurité de la Primature. Au début
des hostilités, ceux-ci auraient filé à l’anglaise
en direction de leur ambassade. En effet, un accord de coopération
militaire franco-togolais (du 23 mars 1976) stipule que les coopérants
militaires ne doivent pas prendre part aux opérations de guerre,
de maintien de l’ordre ou de rétablissement de la légalité.
Les deux capitaines éyadémiesques : Biténéwé
et Télou, entrés en tête de cortège, tentent
d’user de la ruse pour amener les résidents de la Primature à
se rendre. Nonobstant la détermination des 67 personnes des lieux
dont 62 combattants armés et 5 civils, un sous-officier et quelques
hommes se rendront. Au total, 7 hommes, qui d’ailleurs, seront les seuls
à être tués côté Primature. En se livrant,
ils ont été désarmés, puis chargés par
le capitaine Biténéwé d’aller convaincre d’autres
groupes de la Primature de se rendre.
Les choses tragiques commencent avec l’arrivée par le côté
face à la mer, du lieutenant-colonel Toyi Gnassingbé (demi-frère
d’Eyadéma). Il dégaine son arme et tire sur les hommes de
Koffigoh à l’extérieur de la Primature. C’est en ce moment
que se produit une chose inattendue. Un essaim d’abeilles effrayé
par les tirs, s’abat sur les assaillants. Ces derniers détalent
dans tous les sens, servant ainsi de cible aux forces loyalistes de la
Primature. Les hommes d’Eyadéma tombent alors comme des mouches,
au cours d’une courte bataille qui va durer environ 30 minutes.
Une autre version de cette guerre fratricide, débute les hostilités
à 6 h15. Un char enfonce la porte. Le soldat qui assure la garde
est la première victime. Des Jeep font irruption dans la Primature
; de même que trois chars qui prennent position, pendant que des
dizaines de militaires essayent d’escalader la clôture. Un occupant
du char hurle aux gardes de la Primature : «Déposez vos armes,
déposez vos armes ! ». Ils s’exécutent. Ils reçoivent
l’ordre de se mettre en un groupe. Ils n’ont pas le temps de former le
groupe, car aussitôt un mutin commence à les arroser de balles.
Débandade et morts. Certains ont pu se cacher. Un soldat légaliste
rescapé raconte : «La riposte ne se fit pas attendre. Nous
entendîmes l’un des nôtres qui était dans la cour du
bâtiment «rafaler» nos assaillants. C’est là que
Télou et Gnassingbé furent atteints. Ainsi commença
la tuerie. Les chars prirent pour cible le bâtiment, c’est à
ces moments qu’ils se sont entre-tués car ils avaient oublié
que tout autour du bâtiment, il y avait leurs camarades [...] Les
nôtres, certains cachés dans les puisards, d’autres parmi
les fleurs touffues sont passés inaperçus des assaillants.
» [Le Mono, n° 19, 10 février
1992, p. 4.] Les militaires d’Eyadéma furent
ainsi obligés de faire une pause pour se réorganiser. La
seconde fois, ils eurent affaire à un essaim d’abeilles qui les
pourchassa. Et le même témoin, de comparer la prestation de
ses adversaires à «une fusillade entre paysans ».
Ce défenseur de la Primature rendra hommage à la représentante
du Comité International de la Croix Rouge, Mme Marguerite Contat,
qui a passé la nuit, adossée aux portes du pavillon militaire
du CHU de Tokoin, afin que ses camarades et lui-même ne soient pas
exécutés par les militaires d’Eyadéma.
Le commandant de la Garde présidentielle, le demi-frère
d’Eyadéma, Toyi Gnassingbé est abattu par un officier légaliste.
Toyi Gnassingbé avait coutume de dire «Etu si nsin lé
» (La puissance est au bout du fusil), se moquant de la chanson
en éwé qui dit : «Fofo si nsin lé»
(La puissance appartient à Dieu).
L’envoyé spécial de RFI, Jean-Karim Fall, accouru à
Lomé quelques heures plus tôt, allait vivre un des reportages
en direct, les plus rocambolesques de sa carrière. Un vrai scoop
! On eût dit que les putschistes avaient attendu l’heure H des informations
de la matinée pour déclencher les hostilités.
Quelques minutes auparavant, le journaliste français avait expliqué
dans un premier direct, comment dès l’aube, les chars avaient pris
position aux abords de la Primature située au bord de l’Océan.
Il avait notamment fait le point sur les exigences des militaires, à
savoir : la dissolution du Haut Conseil de la République. Le journaliste
avait observé que le général Eyadéma, pour
une fois, s’alignait explicitement sur la revendication de ses hommes.
J. K. Fall avait insisté sur les dix propositions du Premier ministre
Koffigoh, propositions parmi lesquelles : la formation d’un nouveau gouvernement
tenant compte de toutes les sensibilités politiques du pays ; la
révision à la baisse des endemnités accordées
aux membres du Haut Conseil de la République. [Note
de l’auteur. Le salaire d’un Haut Conseiller de la République était
de 300 000 F CFA /mensuel.] Puis au cours de l’édition
suivante du journal, voici ce que l’on pouvait ouïr.
« - La présentatrice-RFI. – Jean Karim Fall,
vous avez des nouvelles assez pessimistes à nous communiquer...
- J. K. Fall. – Oui Danielle ! On est loin d’un accord,
puisque depuis dix minutes, des tirs nourris d’armes automatiques sont
entendus à Lomé. De l’endroit où je me trouve, je
ne peux rien voir, mais les tirs viennent bien entendu de la zone de la
Primature. [...] Ils ont duré un bon quart d’heure. Là, il
y a une accalmie relative... Tenez ! Là, à l’instant là,
là... (Les auditeurs entendaient les bruits de canons).
- La présentatrice-RFI. – Oui, effectivement,
oui ...
- J. K. Fall. – Ils viennent de retentir là...
Vous avez entendu ?
- La présentatrice-RFI. – Oui... Absolument !
oui...
- J. K. Fall. – Donc je crois que l’assaut de la résidence
du Premier ministre a commencé. Restons toutefois au conditionnel.
Mais je ne vois pas quel genre d’objectif les militaires pouvaient attaquer
à Lomé avec un tir aussi nourri. Je vous rappelle qu’à
l’intérieur, il y a une cinquantaine de soldats loyalistes qui sont
relativement bien équipés. » [Source
: archives audio.]
Un sous-officier en exil, cinq ans après les faits raconte :
«La force de défense de la Primature n’avait pas voulu déposer
les armes, mais Koffigoh, en tant que civil n’ayant jamais entendu des
coups de canon, a demandé le cessez-le-feu parce qu’il croyait que
sa troupe était complètement anéantie. Il ne savait
pas ce qui se passait réellement. Et malgré le refus du Capitaine
Epou, il a insisté. Et là, j’ai vu notre drapeau sortir et
remis à la troupe envahissante. » [Le
Regard, n° 19, 3-9 décembre 1996, p. 3.]
Joseph Koffigoh ramené à Lomé 2 (résidence
d’Eyadéma), sera reconduit dans ses fonctions. C’est une étape
cruciale de la Transition. Le Premier ministre sortira métamorphosé
de la résidence Lomé 2. Sa marge de manœuvre en ce qui est
de la gestion de la transition, sera considérablement réduite.
En somme, Me Koffigoh ne sera plus le Premier ministre de la Transition,
il devient l’homme du général Eyadéma. Cela, la population
ne le sait pas encore. Jo Ko Ko sera applaudi pour avoir résisté
aux assaillants pendant de longues minutes avant reddition.
Eyadéma venait de gagner son premier duel contre la Transition.
Le combat à venir va consister à recouvrer l’intégralité
de ses pouvoirs d’antan. Une politique de reconquête savamment élaborée
par ses militaires et ses conseillers de l’extérieur, avec la bienveillante
et tacite protection d’une partie de la France officielle.
Suite: La politique de la France au Togo