La politique de la France au Togo est indissociable
de la politique de Paris à l’égard des Etats d’Afrique d’expression
française. Cette politique hexagonale est tout aussi hétérogène
que l’Afrique dans son ensemble, est géographiquement, politiquement,
socialement disparate. La politique française à l’égard
d’un pays noir donné, varie selon le poids économique du
pays en question, et selon la solidité des liens qui unissent le
dictateur à la tête de l’Etat africain aux démocrates
élus de Paris. Puis en marge, certains responsables français
créent des réseaux parallèles à la politique
officielle. Les adeptes de cette politique officieuse sont animés
d’un mélange de conviction politico-idéologique et d’intérêts
économico-financiers.
Pour ne remonter qu’à la décolonisation, De Gaulle sentant
venir la fin de l’Union française, va accompagner et contrôler
la séparation des territoires d’Outre-mer avec la France-mère.
Le général De Gaulle va concocter une nouvelle Constitution
destinée à lier les mains des anciens territoires sous sa
domination. La Guinée est punie (rupture des relations diplomatiques,
arrêt de toute aide financière, obstruction en matière
d’admission à l’ONU, etc.), pour avoir trop tôt voulu s’affranchir
de la domination française, dans un «Non ! » retentissant
au référendum instituant «la Communauté française».
En 1959, le général De Gaulle dresse une liste de décisions
capitales : « L’union monétaire, la libre convertibilité,
la réglementation commune des changes, le pool commun des devises.
Autrement dit, la France garde pour elle seule, un des attributs essentiels
de la souveraineté : la faculté de battre monnaie. [...]
Pour la France, les avantages sont considérables. Elle peut effectuer
des achats de matières premières indispensables en francs
français, sans avoir à subir les fluctuations du marché
mondial des devises. La zone franc favorise les sociétés
commerciales et les investisseurs français et dresse au contraire
d’importants obstacles devant leurs concurrents étrangers. »
[Péan (P.), L’Homme de l’ombre,
Bayard, Paris, 1990, p. 270.]
Officiellement ou par l’intermédiaire des «réseaux»,
des responsables politiques français, agissant au grand jour ou
dans l’ombre vont défendre en Afrique, intérêts français
étatiques ou privés. Les dignes représentants de cette
politique : c’était M. Foccart. C’est M. Pasqua. Pour la défense
des intérêts de la France, rien ne leur résiste. Résistants
eux-mêmes de premières heures, ils ont la fibre patriotique
très développée. Deux phénomènes caractérisent
les deux hommes : la résistance et le gaullisme.
Charles Pasqua n’avait que 15 ans, lorsqu’en 1942, il eut fort à
faire avec l’occupation allemande. Le petit Charles avait pour mission
«de vérifier les renseignements sur les militaires présents
à Grasse, de repérer les insignes sur les uniformes, d’observer
les mouvements des troupes, de les compter, etc. .Il assure aussi l’acheminement
de quelques courriers entre les membres du réseau. [Les
dossiers du Canard – Môssieu Pasqua : Tu parles, Charles ! n°
51, p. 59.] C’est dire qu’en matière de «réseaux»,
M. Pasqua s’y connaît.
Gaulliste jusqu’aux os, il aurait aidé à la formation
du SAC (Service d’Action Civique), une sorte de police parallèle
(aujourd’hui dissoute) du parti. Charles Pasqua est de ceux qui pensent
que pour être président de la République française,
il faut avoir une «stature africaine». Et il sait que : «Des
africains ont aidé, continuent à aider des candidats français
ou des formations politiques. Mais il faut surtout relever qu’un président
de la République ou quelqu’un qui aspire à le devenir doit
connaître l’Afrique et y jouir d’un certain rayonnement. C’est devenu
une donnée politique, c’est entré dans les mœurs. »
[Gaillard (Ph.), Foccart parle 2, Fayard/Jeune
Afrique, Paris, 1997, p. 60.]
Aussi discret qu’efficace, Jacques Foccart fut sans conteste, l’un des
plus grands gaullistes de son temps. Il a été l’artisan du
retour au pouvoir du général De Gaulle en 1958.
Dans un ouvrage sous-titré Eléments d’enquêtes
autour de Jacques Foccart, l’homme le plus mystérieux et le plus
puissant de la Ve République, le journaliste, Pierre Péan,
cite le décret du 26 avril 1945 (J.O. du 21-6-1946) qui nomme Foccart,
chevalier de la Légion d’honneur. Le décret dit : «Officier
d’un exceptionnel patriotisme, a été le premier jour l’un
des plus actifs animateurs de la Résistance [...] Après la
libération de son secteur, il continue la campagne de Normandie,
faisant preuve de plus belles qualités de chef courageux et compétent.
» [Péan (P.), L’Homme
de l’ombre, Fayard, Paris, 1990, p. 109.]
«De Gaulle a choisi de sacrifier les indépendances africaines
pour conforter celle de la France. Il a chargé Foccart d’exécuter
ce sacrifice, par tous moyens. » [Verschave
(F.-X.), La Françafrique, le plus long scandale de la République,
Stock, Paris, 1998, p. 153.] Jacques Foccart va mettre
ses compétences au service du gaullisme et «au service de
l’Afrique».
Aux temps des colonies, le RPF était mal implanté sur
le continent africain, contrairement au formation de gauche : SFIO, PCF.
Pour rattraper ce retard, le RPF, à travers Foccart, va recourir
à la «formation de réseaux de renseignement disséminés
sur les territoires d’outre-mer, système d’enquête sur les
opinions politiques des administrateurs et fonctionnaires coloniaux, fichiers
de renseignements, tentatives de noyautage des milieux d’affaires français
installés en Afrique, la centralisation de tout cela se faisant
au siège du Rassemblement, 5 rue de Solférino, à Paris.
» [Péan (P.), L’Homme
de l’ombre, Fayard, Paris , p. 191-192.]
Dans son ouvrage, Pierre Péan rapporte le témoignage
sur le volet financier de l’activité foccartienne. Le journaliste
rapporte les propos d’André Postel-Vinay, grand résistant,
qui a longtemps dirigé la Caisse centrale de coopération
économique «l’outil financier de la politique coloniale, puis
de Coopération» : « Jacques Foccart a monté un
système de financement du parti gaulliste à partir des comptoirs
d’Afrique : (CFAO, SCOA). «De Gaulle savait, mais il trouvait
probablement que ce système était moins contraignant que
les financements classiques provenant pour l’essentiel du grand patronat,
que le Général exécrait. L’importance de l’argent
africain dans l’alimentation des caisses du RPF était disproportionnée
par rapport au poids économique de ces sociétés.
». Ce poids africain ne paraît d’ailleurs pas avoir diminué
ultérieurement avec l’émancipation des colonies, bien au
contraire. » [Péan (P.),
L’Homme de l’ombre, Fayard, Paris , p. 192-193.]
Près ou loin du pouvoir officiel, Jacques Foccart veillait.
Il a bénéficié jusqu’à sa mort en 1997, d’une
grande influence et de fidèles amitiés à travers les
Etats noirs de l’ex-empire français.
Les successeurs du général De Gaulle à l’Elysée,
sauront garder l’aspect du contact personnel et familial avec leurs homologues
africains. Ils comprendront aussi l’impact et l’im-portance d’une politique
officieuse servant de relais à une politique normale. Ils tenteront
de s’accommoder de ces «réseaux» ou de s’en défaire
pour mieux maîtriser les pouvoirs de décision.
Seul le président Pompidou au cours de son septennat écourté
par la mort, avait vis-à-vis des relations franco-africaines, une
vision pragmatique, plus généreuse et moins paternaliste.
Ayant appris en 1970, que le Niger venait d’obtenir une assistance technique
militaire de l’Allemagne occidentale, le président Pompidou a conclu
: « Ce que nous pouvons faire, nous devons le faire. Ce que nous
ne pouvons pas faire, il faut laisser les autres le faire. » [Gaillard
(Ph.), Foccart parle 2, Fayard/Jeune Afrique, Paris, 1997, p. 73.]
Quant au successeur du président Pompidou à l’Elysée,
M. Valéry Giscard d’Estaing, il n’était encore que ministre
des Finances lorsqu’il profitait de sa position pour «se faire une
clientèle en Afrique». En ces temps-là, on retrouvait
souvent ses traces à la chasse dans les savanes africaines, sans
avertir ni Président ni Premier ministre.
En 1981, commence le règne de François Mitterrand. «A
peine couronné, le parti socialiste de François Mitterrand
n’est déjà plus ce qu’il était. Lui qui ambitionnait
d’incarner le lieu géométrique de la majorité politique
et de la majorité sociologique de la France redevient plus modestement
le parti naturel des «cols blancs». » [Duhamel
(A.), Le complexe d’Astérix, Gallimard, Paris, 1985, p. 57.]
François Mitterrand, ancien ministre des Colonies, lorsqu’il
était dans l’opposition avait souvent critiqué les liens
étroits et familiaux que les gouvernements de droite entretenaient
avec des régimes dictatoriaux et corrompus de l’Afrique francophone.
C’est pourquoi dès son arrivée au pouvoir, il entreprend
une réorientation de la politique africaine de l’Elysée.
Cette nouvelle politique est mis en œuvre par Jean-Pierre Cot, ministre
de la Coopération. Mais la démarche de M. Cot heurtera très
vite les susceptibilités des dictateurs africains. Vouloir par exemple,
que l’aide publique au développement serve réellement la
cause du mieux-être des populations, est considéré
par les chefs d’Etats noirs comme une ingérence dans leurs affaires.
«Les désillusions survinrent assez vite. Partout la Realpolitik
l’emportait. En Centrafrique, il fallut s’accommoder du pouvoir de M. Dacko
en s’efforçant de l’infléchir, puis en septembre, d’un pseudo-coup
d’Etat militaire. Aux Comores, il fallut traiter avec M. Abdallah, dont
le régime était considéré comme illégal.
» [Bayard (J.-F.), La politique
africaine de François Mitterrand, Karthala, Paris, 1984, p. 34.]
Au cours des années Cot, le Parti socialiste et ses organisations
nationales sympathisantes «se trouvaient de plus en plus en porte-à-faux
par rapport à la stratégie définie à l’Elysée
[...] La politique africaine de la France se transformant progressivement
en une cacophonie de soubresauts pour le plus grand bénéfice
de ses adversaires. » [Bayard
(J.-F.), La politique africaine de François Mitterrand, Karthala,
Paris, 1984, p.35, 36.] La politique humaniste et de
Justice du Parti socialiste s’opposant à la Réalpolitik de
l’Elysée, le ministre de la Coopération, J.-P. Cot sera obligé
de démissionner. L’une des raisons : «Lorsqu’il refusait une
aide à quelque potentat africain, il attirait souvent cette réplique
: «Mais, monsieur Cot, j’ai déjà l’accord du président
Mitterrand qui m’a été transmis par Guy Penne. » [Le
Canard enchaîné, 13 mai 1992, p. 4.]
M. Guy Penne, chargé de la cellule africaine de l’Elysée
a eu à son côté dès 1982, le fils de Mitterrand
: Jean-Christophe, surnommé bientôt : « Papamadit
de vous dire que... ». Dans le cas précis du Togo, J.-C.
Mitterrand deviendra vite l’ami utile d’Eyadéma, malgré des
différends antérieurs. (Jean-Chritophe Mitterrand avait été
expulsé du Togo en tant que correspondant de l’Agence France Presse,
avant l’arrivée au pouvoir de François, son père).
Le fils Mitterrand sera le vrai patron de la diplomatie africaine de l’Elysée,
et surtout le seul décideur en ce qui concerne le Togo.
Dans la crise togolaise, s’opposent plusieurs intérêts.
Il y a les intérêts globaux de la France, que défendent
sans distinction, sa gauche et sa droite politiques. Il y a les intérêts
particuliers des Eyadéma-Mitterrand. Ces deux groupes d’intérêts,
comme unis, s’opposent aux intérêts du peuple togolais.
C’est l’hebdomadaire français Charlie Hebdo, qui résume
dans son style particulier, le mieux la situation : «La France
est obligée de faire des efforts surhumains pour se fâcher.
C’est qu’elle l’aime, son petit Eyadéma. Avec Eyadéma, jamais
d'embrouilles, toujours fidèle à la France, sa marraine.
C’est pas lui qui irait brader les matières premières de
son bled à un autre pays étranger, c’est pas lui qui paierait
sa baguette et ses croissants avec autre chose que des francs CFA, oh non
! Eyadéma est plus dévoué à la France qu’un
fonctionnaire des P. et T. Il faut dire qu’il est mieux payé aussi
[...] La France, patrie des droits de l’homme et du Quarté+, ne
peut pas faire autrement que de condamner ces actes condamnables. La France
fronce les sourcils. » [Charlie
Hebdo, 1er septembre 1993, p. 3.]
La France fronce les sourcils, mais elle ne lèvera pas le petit
doigt en faveur de la démocratisation du système politique
au Togo. A ce sujet, la déclaration d’un ex-officier de haut rang
de l’armée togolaise donne à réfléchir : «Aucune
force étrangère ne viendra protéger nos institutions
car les pays n’envoient leurs troupes que là où ils ont des
intérêts à défendre. » [Courrier
du Golfe, n° 118, 14 octobre 1991, p. 6.]
La communauté internationale va condamner l’attitude de Paris
au cours de cette crise togolaise. Les officiels français vont donc
tenter d’expliquer leur position. Le ministre français des Relations
extérieures, Roland Dumas déclarera sur RFI : «On ne
joue pas les corps expéditionnaires, la France est pour que la démocratie
avance en Afrique [...] Nous souhaitons que le mouvement démocratique
qui a été amorcé par la mise en place de la Conférence
nationale se poursuive, mais nous ne voulons pas pour autant aller dire
ce qu’il convient de faire. »
Ainsi donc, en matière de décision, celle de la non-intervention
du président Mitterrand a primé. Tout le gouvernement va
se rallier à la position du président Mitterrand. Le ministre
de la Défense, Pierre Joxe quant à lui, déclarera
: «La démocratie ne s’impose pas à la pointe des baïonnettes
! ». Le ministre semble avoir oublié l’histoire de la Révolution
française émaillée de luttes sanglantes.
M. Albert Bourgi, dans son émission du samedi sur RFI analyse
la situation avec sa verve habituelle.
La journaliste : - «Comment expliquez-vous ce refus
français d’intervenir militairement malgré les appels réitérés
du Premier ministre ? »
Albert Bourgi : - «Ce qu’on peut se poser comme
question, c’est pourquoi la France n’a pas fait usage de tous les moyens
dont elle dispose (elle dispose de moyens notamment à l’intérieur
de l’armée) pour amener à résipiscence le général
Eyadéma ? Et je crois qu’il faut également rappeler que ce
même général Eyadéma a tiré l’essentiel
de sa légitimité du soutien que la France lui a constamment
accordé depuis 1967 : soutien militaire et bien entendu, d’un système
de prébendes largement alimenté par la rente minière
et agricole. [...] Ce qu’il vient de se passer au Togo interpelle la politique
française en Afrique. Et, il est temps pour Paris sans doute, de
mettre fin à certaines ambiguïtés de sa politique africaine,
par une contribution beaucoup plus active notamment sur le plan financier,
à la consolidation de la démocratie [...] Car le grand risque
qu’encourt la démocratie, c’est d’être remise en cause par
la crise économique [...] L’autre défi que doivent relever
les nouveaux dirigeants, c’est de faire en sorte que l’armée qui
s’immisçait dans les affaires politiques soit désormais subordonnée
au politique et surtout qu’elle devienne une armée légaliste
et républicaine... » [Sources
: archives audio.]
Mais peu à peu ces genres d’interventions visant à mettre
à nu les méthodes du chef de l’Etat togolais vont se tarir
sur les ondes de la Radio internationale. Nul doute : ordres indirects,
incitations discrètes de certaines autorités ou de certains
«réseaux» ont fait leurs effets.
En revanche, d’autres interventions indirectes seront suscitées
et demandées à d’autres autorités. C’est ainsi que
le Secrétaire général des Nations-unies, l’Egyptien
francophile Boutros- Boutros Ghali, dans une déclaration à
la Tribune de l’ONU, à peine quelques heures après le putsch,
déclarera : «Il ne faut pas que nous fassions de la démocratie
un filtre magique qui va guérir tous les maux. Il ne faut pas aussi
que la démocratie dévore les institutions et dégénère
en conflits inter-ethniques ou tribaux qui créent un micro-nationalisme
qui fera obstruction à tout développement. » [Sources
: archives audio.] Un discours clair en faveur des
putschistes togolais.
La diplomatie française mettra aussi à contribution les
chefs d’Etat africains, afin de soutenir la non-intervention. Au lendemain
de ce énième coup de force d’Eyadéma, le président
Abdou Diouf (Sénégal) n’avait pas hésité en
faveur de l’intervention française pour sauver la démocratisation
au Togo. Mais quelques jours après, il lui est conseillé
de changer de ton. Au Ghana, le président Jerry Rawlings déclare
que la France doit aider à contrôler les troupes rebelles
au Togo. Des émissaires français lui seront envoyés
plus tard pour le convaincre de ne pas prendre le problème togolais
trop à cœur.
Mais tout le complot officiel n’aura aucun impact sur le soutien des
masses populaires en faveur de la démocratie au Togo. A Bamako,
dans une manifestation de protestation, 7000 élèves et étudiants
barbouillent de graffiti les murs de l'Ambassade de France. Les députés
béninois réunis en séance extraordinaire, dénonceront
le putsch. Ils demandent la raison de la présence des troupes françaises
dans leurs pays. Ils réclameront le départ des 300 parachutistes
prépositionnés à Cotonou. Dans la foulée, une
trentaine de partis politiques, d’associations et de syndicats organisent
une manifestation pour protester contre l’attitude française. Mais
le président Nicéphore Soglo, plus soucieux des bonnes relations
franco-béninoises, aides économiques obligent, va s’appliquer
à exiger de ses concitoyens de mettre de l’eau dans leur vin. M.
Soglo, dans la crise togolaise, va prôner le consensus et un règlement
diplomatique à l’africaine.
A l’étranger, Togolais, Béninois et de nombreux Africains
ne décolèrent pas à l’égard des putschistes.
En France, création d’un collectif pour la démocratie en
Afrique regroupant Béninois et Togolais. Dans le même temps,
une manifestation se tient à Paris. Des centaines de Togolais et
de sympathisants défilent de la Place de la République à
la Bastille.
A Abidjan, le leader de l’opposition ivoirienne clame son soutien à
la démocratie au Togo et déclare que ses frères togolais
auraient dû descendre dans la rue, le 3 décembre pour défendre
l’Etat de droit.
Les Etats-Unis, ont protesté dès le 28 novembre par un
communiqué qui dit qu’«Un gouvernement qui arriverait au Togo
par la force ne pourrait s’attendre à avoir des relations normales
avec les Etats-Unis. »
Nonobstant son soutien implicite à Eyadéma, la France
va esquisser quelques gestes symboliques en faveur de la démocratisation.
Le ministre Pierre annonce la suspension de la coopération militaire
; «De toute la coopération », ajoutera la ministre Edwige
Avice. (L’assistance financière et technique au Togo était
de l’ordre de 17 milliards de F CFA. )
Ainsi donc, après avoir invité à La Baule, les
pays africains à se démocratiser, le président Mitterrand
va, un an plus tard, tiédir les ardeurs des démocrates africains.
A l’ouverture à Paris (1991) de la Quatrième «Conférence
des chefs d’Etat et de gouvernement des pays ayant en commun l’usage du
français», François Mitterrand déclare : «Nombre
de pays africains se sont engagés dans un vaste mouvement de réformes
démocratiques. Chacun saura, j’en suis convaincu, fixer en toute
indépendance les modalités et le rythme qui conviennent dès
lors que la direction est prise » [Secrétariat
de la Conférence, Actes de la Quatrième Conférence
des chefs d’Etat et de Gouvernement des pays ayant en commun l’usage du
français, Sommet de Chaillot, Paris, novembre 1991, p. 146.].
C’est la démocratie à petits pas. Pour François Mitterrand,
la direction qui mène à la démocratisation est prise.
Il s’en tiendra à ses discours : «Notre rôle n’est pas
d’intervenir dans les conflits intérieurs. ». Ce disant, le
Président français ne fait que lire à la lettre le
versant visible du traité de coopération militaire entre
la France et le Togo. Ce traité de défense datant du 10 juillet
1963, prévoit une intervention seulement dans l’hypothèse
d’une attaque armée en provenance de l’étranger. A noter
que certains Etats d’Afrique francophones (Côte d’Ivoire, Gabon...)
disposent dans leur traité de défense d’une clause de maintien
d’ordre en cas de trouble intérieure.
A toutes ces considérations, il faut ajouter le fait que le
Président français réputé pour sa fidélité
en amitié, ne pouvait pas envoyer des troupes contre son ami Eyadéma.
C’est pourquoi la demande officielle en date du 27 novembre 1991 du Premier
ministre Koffigoh à la France, aide visant à ramener le calme
au sein de l’armée, n’a eu qu’un effet limité. Selon les
révélations du Dr Ihou, la lettre de demande d’aide n’avait
pas été transmise à temps par Koffigoh : «Des
amis français proches de l’Elysée nous ont confirmé
qu’aucun message n’était arrivé au Palais. C’est alors qu’Améfia
et moi avions pris la responsabilité de «balancer» le
message à Radio-France Internationale. C’est après l’annonce
de RFI que Koffigoh a dû transmettre le message. » [Le
Combat, n° 95, 23-27 décembre 1996, p. 6.]
Les militaires français à Lomé eux aussi, auraient
émis un avis défavorable à une quelconque intervention.
Ils avaient peur de voir les soldats rebelles occuper l’aéroport,
empêchant ainsi tout atterrissage. Dans une retraite forcée,
les hommes du Général n’épargneraient pas la population.
Ce que le Premier ministre Koffigoh traduira dans une conférence
de presse par : «La France a répondu favorablement à
notre appel, mais elle s’est heurtée à quelques problèmes
d’ordre technique. »
Les ressortissants français au Togo, signeront une pétition
après le putsch, pour inviter leur gouvernement à prendre
des mesures. Sans succès. Paris a choisi son camp, celui de ses
intérêts. Albert Bourgi écrira : «Ainsi au-delà
des grands discours sur les vertus de la démocratie et le cours
nouveau des relations entre la France et l’Afrique, la préservation
des intérêts bien compris demeure la source d’inspiration
essentielle de la politique française sur le Continent. »
[Jeune Afrique, n°1618, 9-16 janvier
1992, p.13.]
Les soldats putschistes ont eux aussi trouvé leur intérêt
dans l’affaire. «Ils ont reçu une récompense de 40
000 F CFA (400 FF) ». [Jeune
Afrique, n° 1616-1617, 18 décembre-8 janvier 1992,
p. 5.] La moitié de cette somme ayant été
perçue avant l’attaque.
Suite: Koffigoh face aux attentats militaires