Accueil English version
Actualités Échos de la Diaspora Nouvelles de partis politiques


Précédent  Suivant 
DÉMOCRATISATION À LA TOGOLAISE

Tètè Tété, 1998

Table des matières
 

Koffigoh face aux attentats militaires


Au cours du siège de la Primature et de son assaut final par les mutins, une phrase alors passée inaperçue a été plusieurs fois répétée tel un leitmotiv par le Premier ministre Koffigoh : «Je ne cautionnerai pas un coup d’Etat ! ». La question se posait-elle ? Un Premier ministre élu par la CNS peut-il prêter le flanc à un complot contre les Organes transitoires ?

Joseph Kokou Koffigoh est né en décembre 1948 à Kpélé- Dafo, un village proche de Kpalimé. Le père de Joseph :  «était membre du Parti Togolais du Progrès de Nicolas Grunitzky .» [Dégli (J. Y.), Togo : La Tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris, 1997, p. 64.] Ce parti était à l’époque favorable à une collaboration avec la France. C’est naturellement, pour une collaboration avec la France que J. K. Koffigoh optera afin d’assouvir son appétit du pouvoir. Koffigoh fait ses études secondaires au lycée de Tokoin à Lomé. Ses études de droit entamées à l’Université d’Abidjan, sont achevées en France, par l’obtention d’un diplôme d’avocat. Me Koffigoh est spécialiste de droit public. Revenu au Togo, il est bâtonnier de l’ordre des avocats en 1990.
Homme affable, Joseph Koffigoh serait un avocat de stature moyenne. Il crée le 20 juillet 1990, la Ligue Togolaise des Droits de l’Homme avec quelques confrères du Barreau de Lomé : J. Dégli, J. Gally, entre autres.
Me Koffigoh est donc au début des événements d’octobre 1990, président de la LTDH . C’est dans le cadre de ses fonctions qu’il sera amené à monter au créneau pour faire connaître à l’opinion publique internationale les arrestations arbitraires et les tortures à l’encontre des jeunes étudiants en colère de l’ère pré-Conférence nationale.
Chrétien pratiquant, bel homme au teint clair sans pour autant être un métis, Joseph Koffigoh est le gendre idéal dans la vision des belles-mères africaines. Cet homme au sourire carnassier, pratique le tennis et connaît quelques accords de guitare. D’ailleurs son joli surnom, Jo Ko Ko sonne comme «Joe Cocker » [Note de l’auteur. Joe Cocker : chanteur et guitariste de rock, d’origine anglo-saxonne.]
Joseph Koffigoh dispose aussi curieusement des mêmes initiales (prénom et nom de famille) que le regretté président américain, J. Kennedy. La similitude ne va pas bien loin entre les deux personnages politiques. Si la devise de Kennedy consistait en : «Nous devons nous poser la question de savoir ce que nous pouvons faire pour notre pays, et non demander ce que notre pays peut faire pour nous», celle de Koffigoh se résume en : «Deux objectifs inavoués au moment où il accédait au poste de Premier ministre : accumuler le maximum de richesse pendant la Transition ou devenir Président de la République. » [Dégli (J. Y.), Togo : La Tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris, 1997, p. 66.]
Son premier objectif aurait été atteint, quant au second, il est difficilement réalisable. Koffigoh a laissé un trop mauvais souvenir dans sa gestion de la transition. Mais la politique n’est pas une science exacte. On ne peut jamais y affirmer : «jamais ! »
Agé de quarante-deux ans au lendemain de la CNS, Joseph Koffigoh, élu Premier ministre avait devant lui un bel avenir politique. Mais il ne saura ni saisir sa chance ni sauter sur l’occasion de sortir son peuple de deux décennies de tortures morales et physiques.

La CNS a établi un état général des lieux ; diagnostiqué les maux dont souffre le Togo aux plans : politique, économique et social. La CNS a déterminé la cause des maux ; fustigé la concentration de tous les pouvoirs entre les mains d’un seul homme. La Conférence nationale souveraine a préconisé plusieurs «traitements de choc» en vue de la démocratisation du pays. Mais l’essentiel de la tâche qui incombait au Premier ministre était l’établissement d’un Code électoral, la tenue d’un référendum sur la Constitution, la préparation d’élections libres et démocratiques.
Devant la tâche, le Premier ministre va penser avant tout à s’enrichir matériellement, et à préserver ses propres chances de parvenir au sommet de l’Etat. «Le Premier ministre togolais pouvait à la rigueur accepter de se retirer après la transition mais à une seule condition : avoir les poches bien pleines.[...] L’Etat ghanéen offrit des voitures 4x4 au Gouvernement togolais après la première visite du Premier ministre à Accra. Contre toute attente, et malgré l’opposition de certains de ses proches, le Premier ministre voulut que ces véhicules fussent immatriculés en son nom personnel . » [Dégli (J. Y.), Togo : La Tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris, 1997, p. 67.]
 

La joie expansive et démonstrative de Koffigoh juste après son élection à la Primature, laisse perplexe. Analysant les photos historiques dans ses moindres détails, un psychologue a conclu : «Ce n’est pas une joie au nom du peuple, il s’agit ici d’une victoire personnelle ! » Joseph K. Koffigoh tentera par tous les moyens de mettre cette victoire à profit, quitte à conclure un pacte avec le diable.
Pourquoi l’attaque de la résidence officielle de Koffigoh ? En toute logique, Koffigoh aurait promis, sans en avoir le pouvoir constitutionnel, d’essayer de mettre directement ou indirectement le HCR hors de la scène politique. Mais le temps passait. Les soldats s’impatientaient de voir le projet toujours non réalisé. D’où le conciliabule qui a eu lieu entre Koffigoh et des officiers de l’armée avant l’assaut décisif. C’est grâce au pacte, que le Premier ministre aurait eu la vie sauve au cours de l’attaque. Les sévices sur la personne de Koffigoh à Lomé 2 ? Tout simplement pour lui rappeler son engagement. Enfin, la reconduction de Me Koffigoh au poste de Premier ministre serait l’une des clauses de l’accord secret, la contrepartie restant la dissolution du HCR.
Un mois avant l’attaque de la Primature, la frustration des Togolais était grande. L’impression générale est que la Primature cherche à se débarrasser à la fois du HCR et de la Présidence de la République. Cette impression au départ intuitive, se vérifiera de jour en jour.
Me Koffigoh a pu conserver son poste de Premier ministre grâce à Eyadéma. En revanche, le dictateur n’avait pas eu ce qu’il escomptait : la dissolution du Haut Conseil de la République. C’est pourquoi les militaires occuperont la Radio dès le lendemain pour de nouveau la réclamer. Ils étaient motivés d’autant plus que la récompense serait conséquente, s’ils réussissaient la dissolution du HCR. Puis il y avait l’agréable, du matériel à piller : «A cœur joie, la primature fut pillée, les effets du Premier ministre, ses habits, ses colis ramenés de Paris de même que ceux de la délégation qui l’a accompagné. Des sacs de provisions pour la cuisine : riz, haricots, etc. Nos vélomoteurs et bicyclettes ont été emportés sous nos yeux. Je connais le soldat qui a volé mon moteur. » [Le Mono, n° 19, 10 février 1992, p. 5.]
Mais leur chef, Eyadéma ayant compris que la réclamation de dissolution n’aboutirait pas de cette manière, il prendra la résolution de régler le problème autrement. En guise de consolation, les militaires ont exigé que l’ouverture démocratique et la liberté de la presse ne soit plus «synonyme d’injures» à leur encontre. L’opposition dorénavant va tenter d’atténuer ses critiques.
Après le coup d’Etat de décembre, le Collectif des Syndicats Indépendants (CSI) est le premier à réagir. Le Collectif menace de déclencher une grève générale illimitée à partir du 16 décembre. Il exige la reprise du processus démocratique ; une déclaration solennelle du chef des FAT (Eyadéma) et du ministre de la Défense (Koffigoh) sur la neutralité des Forces armées dans la vie politique du Togo. Le co-secrétaire général du CSI, M. Norbert Gbikpi explique la démarche : «La première raison concerne l’insécurité qui règne dans le pays. A tous moments des désordres peuvent recommencer, des militaires peuvent à nouveau sortir de leurs casernes et se livrer à leurs exactions. Les travailleurs ne peuvent pas sortir et vaquer à leurs occupations, à leur labeur, dans de telles conditions. »
Eyadéma et Koffigoh tenteront de trouver remède à la question de sécurité. Ils proposeront la formation d’un gouvernement provisoire d’union nationale. Ce gouvernement sera formé après de longues et douloureuses tractations à l’issue desquelles une concession importante sera faite à Eyadéma. Le ministère de l’Administration territoriale et de la Sécurité (chargé des élections à venir), reviendra à M. Yao Komlanvi, un baron du RPT. Le président Eyadéma espère-t-il se présenter aux prochaines élections malgré le veto de l’art. 61, titre VIII, des Actes de la CNS ? Dans J A, F. Kpatindé, prémonitoire, écrit : «Les Togolais n’en ont peut-être pas fini avec les votes plébiscites qui ont jalonné leur vie politique depuis un quart de siècle. » [Jeune Afrique, n° 1618, 9-16 janvier 1992, p. 9.]
Parallèlement, le «Nouveau Contrat Social » (une trouvaille de l’Ambassadeur de France) proposé par Koffigoh, imposé au général Eyadéma par la France, adopté par le HCR, va tendre à désamorcer la bombe de la grève. En effet, ce nouveau contrat prône une trêve sociale de deux ans. Pourquoi deux ans ? Me Koffigoh nourrirait-il des ambitions présidentielles ? La question se pose aussi dans le microcosme politique. C’est au cours de cette période que le Premier ministre aurait dit : «Il n’y aura pas d’élection dans ce pays tant que je n’aurai pas 45 ans. [Dégli (J. Y.), Togo : La Tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris, 1997, p. 142.]
En tout état de cause, l’article 61 de l’Acte fondamental de la Transition stipule en substance que les membres de l’Exécutif de la période de transition ne peuvent être candidat. Le Premier ministre rêvait-il de violer les textes ou attendait-il une faveur de la part du HCR ?

Le CSI espérait une déclaration solennelle de neutralité de l’armée. «Au moins cela, qui n’est pas une garantie très fondamentale et très solide, mais nous pensons que cela engagerait le chef suprême des armées devant l’opinion internationale, nous en sommes réduits à cela. », affirme Norbert Gbikpi.
Que vaut l’avis d’une opinion internationale face à la détermination d’un général Eyadéma en quête de son pouvoir d’avant la CNS ? Son armée (FAT) et son parti (RPT) sont à ses côtés pour la reconquête. Pour eux la trêve politique constitue une lettre morte.
Les militaires étaient déjà sur le terrain dès le lendemain du coup de force du 3 décembre. Deux mois plus tard, c’est le tour des jeunes activistes du RPT. Ils organisent une manifestation pour protester contre certaines nominations au sein du ministère de la Culture et de la Communication. Les jeunes du RPT usent de leurs arguments physiques et profèrent des menaces de mort à l’encontre du personnel du Ministère.
En mars 1992, les membres de la «Caravane de la démocratie», une campagne d’explication initiée par le HCR, sont molestés dans les régions de Blitta et de Sotouboua.
24 et 25 mars 1992. Quelques centaines d’ex-militaires devenus gardiens de la paix, vont semer le trouble dans les rues de Lomé. Ils réclament la régularisation de leur situation.
Le 3 mai, de retour de Kpélé (région de Kpalimé), la voiture transportant le porte-parole du gouvernement, Jean Dégli, exécute une demi-douzaine de tonneaux : «A Lomé 2 chez le chef de l’Etat, la nouvelle de ma mort rectifiée par celle de mon hospitalisation suite à de graves blessures avait circulé entre le Président de la République et ses collaborateurs qui s’en réjouissaient. » [Dégli (J. Y.), Togo : La Tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris, 1997, p. 120.]
Le 21 mai, des militaires mettent le feu au domicile de M. Zoumaro Lantame, ancien ministre de la Transition.
30 mai 1992. Affrontement à Sotouboua entre Kabyès et Kotokolis à propos de terres. Bilan 60 morts, 200 blessés essentiellement par balles ; des habitations brûlées.
A l’intérieur du pays, le RPT et les FAT, comme avant la CNS, puisent dans leur panoplie d’intimidations. A ces troubles téléguidés et organisés depuis Lomé 2, vient s’ajouter une terreur noire contre les leaders de l’opposition ou tout simplement contre tous ceux qui se sont illustrés à la CNS dans des discours anti-Eyadéma. La majeure partie de l’opposition a pris le maquis depuis les événements sanglants du 3 décembre. L’autre partie qui a eu le courage de refaire surface, va être soumise à rude épreuve par la soldatesque éyadémiesque.
Les informations sur les basses besognes de l’ancien parti unique, RPT et son bras armé : les FAT, franchissaient rarement le cadre des frontières togolaises. Les radios internationales (Africa n°1, BBC, RFI) s’en faisaient parfois l’écho.
L’attentat qui a fait le plus couler d’encre est sans nul doute, celui perpétré contre Gilchrist Olympio, le leader de l’Union des Forces du Changement (UFC). Il est le plus ancien et le principal opposant au régime du général Gnassingbé Eyadéma.
Longtemps exilé, Gilchrist, fils de l’ancien président Olympio, est revenu au pays à la faveur de l’amnistie générale précédant la CNS en 1991.
 

Dimanche 7 juillet 1991. Il est dix heures lorsque Gilchrist Olympio foule le sol togolais, après près d’un quart de siècle d’exil en Europe et au Ghana. Les Togolais ne l’avaient jamais vu, mais il est populaire.
Dès l’annonce de son retour, des milliers de Togolais ont pris d’assaut les alentours du poste-frontière d’Aflao jouxtant le Togo au Ghana. Sous la pluie, des jeunes brandissaient des pancartes : Ablodé Gbadja [Note de l’auteur. Ablodé Gbadja [(de l’éwé), signifie : Liberté, indépendance totale.]Tonton Gil, on t’aime !
Il franchit la frontière à pied, tout de blanc vêtu, s’incline, se redresse, puis tend les bras en «V » de la victoire. C’est un dimanche de fête de retrouvailles. Olympio traverse la ville en Toyota jusqu’à la maison paternelle sise en bordure de la mer. C’est la villa où son père a vécu jusqu’à son assassinat en 1963. La maison à étage est vieille. Eau et électricité y sont coupées depuis des années sur ordre d’Eyadéma. Dans l’après-midi, Gilchrist sera à Agoué (Bénin) où son père repose depuis 1963. Gilchrist regagnera Accra dans la soirée.
M. Olympio ne sera pas à l’ouverture de la Conférence nationale, le 8 juillet 1991. Par contre, il y fera une apparition quelques jours après, avec un discours plutôt économique que politique.

Gilchrist Olympio est né à Lomé le 26 décembre 1936. Etudes primaires et secondaires studieuses au Togo et au Ghana. Au sortir du collège, tradition familiale oblige, le jeune Gilchrist Olympio est parfaitement bilingue. Il fait des études universitaires en Angleterre, aux Etats-Unis. Diplômé de la London School of Economics and Political Sciences, il est aussi nanti d’un doctorat en sciences économiques de la prestigieuse université d’Oxford. Professionnellement, G. Olympio a été haut fonctionnaire aux Nations-unies à New-York dans les années 60 (Services des études fiscales et financières). Puis il passe cadre au Département-Afrique du FMI. De 1965 à 1969, il a dispensé des cours à l’Institut du FMI. Depuis il se consacre aux affaires dans le secteur privé : Africa Mining and Finance Company Limited, MIDCO International , etc.
Beaucoup de Togolais voient en Gilchrist Olympio le candidat idéal pour la magistrature suprême. Dans une interview accordée à JAE, Madeleine Aduayom, présidente de l’Alliance des Femmes pour la Démocratie au Togo, a tracé le «profil type» du présidentiable : «Il faut qu’il soit un homme mûr (45-55 ans) [...] une culture universitaire ; et qui ne soit pas au début de sa carrière professionnelle. J’ai peur de choquer en disant le fond de ma pensée, mais je le dis : j’estime que pour avoir la gestion d’un Etat, il ne faut pas être acculé par des problèmes matériels quotidiens. » [Jeune Afrique Economie, n° 153, mars 1992, p. 123.]
Gilchrist Olympio serait à la tête d’une grosse fortune. Fortune acquise dans les affaires et qui par le passé aurait servi pour tenter de déstabiliser le général Eyadéma. Ce pourquoi il sera condamné à mort plus d’une fois par contumace. Le frère de Gilchrist, Bonito Olympio, est aussi souvent cité comme commanditaire des mercenaires ayant semé la panique dans les rangs des Forces armées de Gnassingbé Eyadéma en 1979 et en 1986. Le Président togolais a dû faire appel à la France pour pouvoir contrer ces quelques poignées de mercenaires. C’est ainsi qu’en septembre 1986, quatre Jaguar français et cent cinquante parachutistes avaient été dépêchés à Lomé. Mobutu aussi expédia quelque cinquante soldats au secours d’Eyadéma. Affaire des mercenaires oblige, G. Olympio sera interdit de séjour en France en 1986. L’interdiction sera entre-temps levée. Mais six années plus tard, grièvement blessé par balles, G. Olympio sera convoyé en France par avion sanitaire.

Vingt-neuf ans après l’assassinat du père Olympio, Gilchrist, le fils, a lui aussi failli perdre la vie au cours d’un attentat perpétré par des hommes en armes. Le fils, sans pour autant être président de la République, en a les prédispositions. L’accueil qui lui a été réservé à son retour au pays (juillet 1991) en constitue l’un des signes. C’est le même accueil qui jalonnera son parcours dans la partie nord du pays.
 

Suite:   L’attentat contre Gilchrist Olympio
 
 


Suggestions ou critiques à diastode@diastode.org