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DÉMOCRATISATION À LA TOGOLAISE

Tètè Tété, 1998

Table des matières
 

L’attentat contre Gilchrist Olympio


Bitchabé, Bandjéli, Kabou. Trois villes où Gilchrist Olympio tient trois meetings successifs le 3 mai 1992. La délégation de l’UFC aura des difficultés énormes pour tenir meeting dans certaines de ces localités.
Déjà à Bitchabé, des militants du RPT ont essayé d’entraver la tenue de la rencontre d’Olympio avec les habitants des lieux. Puis, M. Olympio apprend que le meeting de Bassar est interdit par les autorités de la préfecture, à cause de la visite du Premier ministre le lendemain. Serait-ce un coup monté du bureau du Premier ministre ? «En clair, Koffigoh a calqué sa tournée dans le temps et sur le terrain pour contrer l’influence de Gilchrist. », raconte des années plus tard, le Dr Ihou. [Le Combat du Peuple, n° 95, 23-27 décembre 1996, p. 6.]
M. Olympio se rend sur les lieux du meeting à Bassar, pour informer ses militants de sa décision de respecter l’interdiction préfectorale. L’atmosphère sur place est tendue.
Après le départ de Gilchrist Olympio et de sa délégation, une fusillade éclate. On compte un mort et quatre blessés. Ce jour, avant les événements, des témoins auraient remarqué la présence d’un véhicule à bord duquel circulait le capitaine Ernest Gnassingbé, fils d’Eyadéma.
Ce même après-midi, le convoi de l’UFC de retour de Bassar, a échappé à une tentative d’attentat. Des militaires armés se seraient positionnés dans une teckeraie. Cette opération a avorté. Pour les militaires, ce n’est que partie remise.

Le lundi 4 mai, Gilchrist Olympio et ses compagnons passent la nuit à l’Hôtel Kédia à Sokodé. Le Premier ministre Koffigoh avec une partie de son cabinet se trouvait aussi dans la ville, mais à l’Hôtel Central.
Le mardi 5 mai, il pleut sur la ville de Sokodé et dans toute la région. Ce qui perturbe quelque peu le programme des meetings. Mais en fin de matinée le convoi des véhicules de l’UFC s’ébranle de Sokodé en direction de Bafilo. Le convoi est précédé de quelques minutes par un véhicule de sécurité avec à son bord deux hommes. Au total, sept véhicules, qui tomberont dans une embuscade entre Bafilo et Soudou.
Sur la route vers 12 heures, le convoi est attaqué. A quelque 200 mètres après avoir franchi le pont de la rivière Sarah, une bombe explose devant la Nissan Patrol de Gilchrist Olympio. Les véhicules précédant la Patrol n’ont pas été inquiétés. «Aussitôt après l’explosion, les trois derniers véhicules du convoi : le 4x4 Nissan à bord duquel se trouvent Gilchrist Olympio et le Docteur Atidépé, le 4x4 Mitsubishi et la Peugeot-404 sont pris sous un tir nourri que les témoins identifient comme celui d’armes automatiques. » [Rapport de la FIDH, n° 155, Togo, Mission d’enquête internationale, à propos des événements de Soudou survenus le 5 mai 1992, p. 15.]
Patrick Lawson, un rescapé, raconte : «Embusqués derrière un bois, nos assaillants ont tranquillement laissé passer les véhicules en tête du cortège avant d’ouvrir le feu. En immobilisant la voiture qui précédait la Nissan Patrol de Gil, ils étaient assurés d’avoir une cible statique. Devant le barrage de tirs, notre véhicule est tombé dans un ravin. Même avec les pneus-avant crevés, notre chauffeur a continué de rouler jusqu’au village de Soudou (préfecture d’Assoli), où nous devions tenir un meeting régulièrement autorisé. » [Jeune Afrique, n° 1637, 21-27 mai 1992, p. 8.]
Gilchrist Olympio est atteint au poumon et à la hanche de plusieurs balles explosives. Patrick Lawson et le chauffeur de la Nissan Patrol, quoique tous les deux blessés réalisent qu’il faut immédiatement quitter les lieux. Un habitant de la région leur affirme qu’il est possible de se rendre rapidement au Bénin. Il leur indique le chemin. La piste est impraticable, mais ils n’ont guère le choix. Selon le rapport de la FIDH sur cet événement : «Aussitôt après l’attentat les différents véhicules sont rassemblés sur la place de Gandé, quelques kilomètres plus loin. Le véhicule Nissan dans lequel avaient pris place Gilchrist Olympio et le Docteur Atidépé est abandonné là après que ceux-ci, le premier gravement blessé, le second déjà mort, avaient été transportés dans un autre véhicule au Bénin. » [Rapport de la FIDH, n° 155, Togo, Mission d’enquête internationale, à propos des événements de Soudou survenus le 5 mai 1992, p. 16.]
Gilchrist Olympio sera opéré une première fois à Natitingou (Bénin). C’est un Grumman spécial de la présidence ivoirienne qui le transportera ensuite à Paris pour des soins à l’hôpital du Val-de-Grâce.
La suite sera une affaire de dures et multiples opérations chirurgicales pour G. Olympio. Quant à Marc Atidépé, le 10 juillet, jour de ses obsèques, un attentat à la grenade causera des dégâts matériels et provoquera un incendie à la Chambre des députés où devait être exposée sa dépouille mortelle. Les enquêteurs de la Commission internationale diligentée par la FIDH (8 au 13 juin 1992), au terme d’un rapport concluent :
«Que l’attentat du 5 mai 1992 survenu vers 12 heures sur la route de Bafilo à Soudou qui fit plusieurs morts parmi lesquels le Docteur Atidépé et plusieurs blessés parmi lesquels Gilchrist Olympio a vraisemblablement été préparé et exécuté par des militaires [...] Que la liberté de mouvement et l’autonomie d’action laissée au capitaine Ernest Gnassingbé permettent à celui-ci de se livrer à un activisme incompatible avec son statut militaire. » [Rapport de la FIDH, n° 155, Togo, Mission d’enquête internationale, à propos des événements de Soudou survenus le 5 mai 1992, p. 21 & 22.]
Après avoir donné son accord à la venue au Togo de la Commission internationale d’enquête, le président Eyadéma va tenter d’aiguiller l’enquête en proposant un collaborateur pour les recherches. La Commission de la FIDH déclinera l’offre.

Une vive polémique entre le RPT et l’Opposition, suivra au sujet des commanditaires de l’attentat et de la provenance des armes utilisées. Le Secrétaire général du RPT, M. Amédégnato, ouvrira le débat sur RFI : «Ni l’armée togolaise ni le Général d’Armée Eyadéma, ne sont pour rien dans l’attentat contre Gilchrist Olympio. »
J.–L. Aplogan. – On a dit que ce serait du matériel de guerre qu’on a utilisé...
M. Amédégnato. – Les opposants aussi ont du matériel de guerre. Il n’y a qu’à le vérifier chez M. Edem Kodjo ; il a beaucoup de matériel de guerre. Même Olympio avait du matériel de guerre. Il n’y a pas que l’armée qui a du matériel de guerre ! »
L’opposition proteste. Dans l’après-midi, six partis politiques expriment leur indignation en publiant un document. Aux accusations de l’ancien parti unique, répondra le leader de la CDPA, L. Gnininvi. Il pense que le «RPT est mal placé pour incriminer l’opposition dans cette affaire». Et d’ajouter : «Nous savons depuis un certain nombre de jours, que les leaders de l’opposition sont en danger ; les rumeurs circulent, les listes actualisées sortent tous les jours. » [Sources : archives audio.]
Cet attentat restera pendant longtemps au sein de l’opinion publique, une source d’interrogations diverses au sujet de la coopération militaire de la France avec ses néo-colonies africaines. Un lecteur de J A s’indigne, sous la rubrique Vous & Nous. Dans une intervention titrée : Togo : le service après-vente, le lecteur invite le Ministre français de la Défense, à un réaménagement de la coopération militaire avec les pays africains. Et le lecteur de conclure : «Au lieu de prodiguer des soins dans des hôpitaux parisiens à des hommes massacrés par des militaires entraînés à travers la coopération, ne serait-il pas judicieux de la part de la France, d’aider les autorités de la Transition à désarmer la soldatesque d’Eyadéma ? » [Jeune Afrique, n° 1649-1650, 13-26 août 1992, p. 84.]
Le Premier ministre va s’illustrer, en prenant partie pour la première fois ouvertement en faveur de Gnassingbé Eyadéma dans la polémique au sujet des armes de guerre. Son Gouvernement d’Union Nationale de Transition (GUNT) va proposer après l’attentat de Soudou, une trêve de quelques mois, destinée à ramener la sécurité. Ce que rejetteront les partis politiques de l’opposition, à l’instar du Comité d’Action pour le Renouveau (CAR). Ce dernier avait d’ailleurs dénoncé violemment l’accord entre Eyadéma et Koffigoh, accord instituant le «Nouveau Contrat social». En revanche, les syndicats répondront peu ou prou favorablement à l’appel du Premier ministre, à la reprise du travail. Mais le travail sera de nouveau interrompu, car un nouvel attentat viendra secouer le monde politique togolais et l’opinion publique internationale en ce mois de juillet 1992 ; deux mois à peine après l’attentat de Soudou.

Après les conclusions de la FIDH, l’armée a décliné toute responsabilité dans le crime de Soudou. Dans une mise au point datée du 18 juillet 1992, elle déclare dans le quotidien officiel : «Les FAT n’ont pris aucune part à l’attentat de Soudou [...] les FAT rejettent catégoriquement toutes les conclusions de la commission d’enquête internationale en ce qu’elles sont partisanes, fantaisistes et dénuées d’objectivité. » [Togo-Presse, n° 3735, 20 juillet 1992, p. 3.]
Moins d’une semaine après la publication de ce communiqué de protestations énergiques des FAT, un jeune leader du camp démocrate est victime d’un attentat. Il s’appelait Tavio Amorin. Il est atteint de plusieurs balles d’armes automatiques un soir de juillet dans un quartier-nord de Lomé.
 

Le jeudi 23 juillet 1992, il est près de 21 heures à Tokoin-Gbonvié, banlieue proche de la capitale. Deux gardiens de la paix en civil : Yodolou Boukpessi et Kossi Karéwé, tapis dans l’ombre attendent. A la vue de Tavio Amorin qui sort de chez l’une de ses tantes, le policier Kossi Karéwé vide à bout portant le chargeur de son pistolet-mitrailleur sur le leader du Parti Socialiste Panafricain (PSP). Le criminel s’enfuit laissant ses armes sur le trottoir ainsi que sa carte d’identité professionnelle. Pour une fois l’acte est signé. Involontairement. Tavio Amorin, grièvement blessé est transporté au CHU de Tokoin avant d’être évacué le lendemain sur Paris. Mais entre l’hôpital de Lomé et celui de Paris, son corps et sa tête ont été lardés de coups de couteau par une main mystérieuse. Il décède à Paris des suites de ses blessures, le 29 juillet 1992.

Un hebdomadaire de la place écrira : «Tavio, lié à Gilchrist par un même destin, a pris comme son aîné la route de Paris sur une civière à bord d’un avion médicalisé français. Drôle de France ! A défaut de pouvoir (ou de vouloir) aider Lomé 1 [Note de l’auteur. Lomé 1 désigne la Primature. Lomé 2 est la résidence   d’Eyadéma.]  à mettre K.O. le dictateur, elle se rachète en sauvant la vie aux victimes du monstre. » [Ibanou Express, n° 8, 28 juillet 1992, p. 1.]
Comme de nombreux démocrates opposants à la dictature de Gnassingbé Eyadéma et du RPT, Tavio Amorin figurait sur la liste noire des militaires. Tavio Amorin avait tout juste trente-quatre ans. Ingénieur informaticien de formation, il a fait ses études universitaires en France notamment.
Précoce politiquement, M. Amorin était secrétaire général du PSP, secrétaire général du COD II, membre du Haut Conseil de la République dont il était président de la Commission politique.
On le disait extrémiste. Dans une mémorable «Lettre ouverte à Etienne Eyadéma», il concluait en ces termes: «Votre maintien nous est pénible. Nous avons mal au Togo. Mais puisque vous y êtes, tentez de jouer le rôle qui vous est dévolu. Ou dans un sursaut d’orgueil, de dignité et dans l’intérêt supérieur de la nation, DEMISSIONNEZ ! » [Courrier du Golfe, n° 128, 18 novembre 1991, p. 6.]  Pourtant, il était contre la condamnation à mort d’un homme : «Quel que soit l’homme ! », clamait-il.
Des années après la mort de Tavio, ses assassins, connus des services de Police, courent toujours. Le sous-brigadier Yodolou Boukpessi aurait été l’organisateur de la grève des policiers.
Après son forfait, le gardien de la paix Karéwé se réfugie à Lomé 2. Puis, il sera convoyé en lieu sûr parmi les siens à Pya.
«L’attentat a eu lieu le 23 juillet. Tavio est mort le 29 juillet à Paris. Le 1er septembre 1992, Boukpessi est parti toucher son chèque de fin de mois à la BTCI de Kara, alors qu’au Conseil des ministres extraordinaire du 24 juillet, le Conseil avait donné l’ordre de suspendre les émoluments de Boukpessi et Karéwé, en attendant la fin de l’enquête. » [Le Combat du peuple, n° 95, 23-27 décembre 1996, p.6.]
Dès le décès de Tavio Amorin, des messages de compassion affluent à la Télévision togolaise. Celui du Parti socialiste retient l’attention. Les socialistes français exigent que toute la lumière soit faite sur cet attentat et «demande au gouvernement français de renforcer son soutien au gouvernement de la Transition. ».
Au plan intérieur, le RPT dénonce la récupération politique que certains partis tentent de tirer de la mort de Tavio Amorin. Dans le même temps, l’ancien parti unique reproche au défunt d’avoir fait adopter l’amendement prévoyant l’âge minimum de 45 ans pour tout candidat aux futures élections présidentielles. Il est vrai que M. Amorin dirigeait la «Commission politique et des Lois » du HCR. Le RPT constate que cet amendement est d’une manière ou d’une autre, «le point de départ d’une nouvelle forme de violence, dont l’attentat est le piège qui s’est refermé sur Tavio Amorin, le 23 juillet 1992 ».

En toute vraisemblance Tavio, à 34 ans, était lui-même concerné par le problème d’âge minimum requis pour les présidentielles. Le RPT en insinuant que cet amendement «est le point de départ d’une nouvelle forme de violence», pointerait-il un doigt accusateur en direction de Koffigoh ? En effet, le Premier ministre est au premier chef concerné par cette affaire. Cela, la mouvance présidentielle le sait et l’exploite à souhait. «Pour attirer le Premier ministre de leur côté, le chef de l’Etat et ses partisans mettaient au rang de leurs revendications le fait qu’il soit toujours interdit au Premier ministre d’être candidat aux élections présidentielles ainsi que la fixation de l’âge minimum des présidentiables à 45 ans. » [Dégli (J. Y.), Togo : La Tragédie africaine, Edit. Nouvelles du Sud, Paris, 1997, p. 125.]

Certains groupuscules vont profiter de la TVT pour effectuer une percée sur le terrain politique. La Fédération des Jeunes Rénovateurs (FJR) critique l’appel à la grève qui, «risque d’aggraver la situation économique et d’entraver les négociations entre le chef de l’Etat et l’ensemble de huit partis politiques de l’opposition. »
En effet, vers la mi-juin 1992, débute une longue suite de concertations. Elles vont déboucher en août sur un accord qui remettra pratiquement tous les pouvoirs dans les mains du général Eyadéma. L’assassinat de Tavio Amorin permet aux militaires d’éliminer des négociations un radical réticent au compromis. Il sert par la même occasion à faire baigner les négociateurs de l’opposition dans un climat de peur favorable à toute renonciation de leurs acquis constitutionnels et politiques.
Les partis de l’opposition démocratique vont entamer dans un climat de terreur et dans une atmosphère d’insécurité totale, des négociations visant à ramener un brin de quiétude pour eux-mêmes, contre le partage avec Eyadéma des pouvoirs conquis au sortir de la CNS.
 

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