Bitchabé, Bandjéli, Kabou. Trois villes où Gilchrist
Olympio tient trois meetings successifs le 3 mai 1992. La délégation
de l’UFC aura des difficultés énormes pour tenir meeting
dans certaines de ces localités.
Déjà à Bitchabé, des militants du RPT ont
essayé d’entraver la tenue de la rencontre d’Olympio avec les habitants
des lieux. Puis, M. Olympio apprend que le meeting de Bassar est interdit
par les autorités de la préfecture, à cause de la
visite du Premier ministre le lendemain. Serait-ce un coup monté
du bureau du Premier ministre ? «En clair, Koffigoh a calqué
sa tournée dans le temps et sur le terrain pour contrer l’influence
de Gilchrist. », raconte des années plus tard, le Dr Ihou.
[Le Combat du Peuple, n° 95, 23-27
décembre 1996, p. 6.]
M. Olympio se rend sur les lieux du meeting à Bassar, pour informer
ses militants de sa décision de respecter l’interdiction préfectorale.
L’atmosphère sur place est tendue.
Après le départ de Gilchrist Olympio et de sa délégation,
une fusillade éclate. On compte un mort et quatre blessés.
Ce jour, avant les événements, des témoins auraient
remarqué la présence d’un véhicule à bord duquel
circulait le capitaine Ernest Gnassingbé, fils d’Eyadéma.
Ce même après-midi, le convoi de l’UFC de retour de Bassar,
a échappé à une tentative d’attentat. Des militaires
armés se seraient positionnés dans une teckeraie. Cette opération
a avorté. Pour les militaires, ce n’est que partie remise.
Le lundi 4 mai, Gilchrist Olympio et ses compagnons passent la nuit
à l’Hôtel Kédia à Sokodé. Le Premier
ministre Koffigoh avec une partie de son cabinet se trouvait aussi dans
la ville, mais à l’Hôtel Central.
Le mardi 5 mai, il pleut sur la ville de Sokodé et dans toute
la région. Ce qui perturbe quelque peu le programme des meetings.
Mais en fin de matinée le convoi des véhicules de l’UFC s’ébranle
de Sokodé en direction de Bafilo. Le convoi est précédé
de quelques minutes par un véhicule de sécurité avec
à son bord deux hommes. Au total, sept véhicules, qui tomberont
dans une embuscade entre Bafilo et Soudou.
Sur la route vers 12 heures, le convoi est attaqué. A quelque
200 mètres après avoir franchi le pont de la rivière
Sarah, une bombe explose devant la Nissan Patrol de Gilchrist Olympio.
Les véhicules précédant la Patrol n’ont pas été
inquiétés. «Aussitôt après l’explosion,
les trois derniers véhicules du convoi : le 4x4 Nissan à
bord duquel se trouvent Gilchrist Olympio et le Docteur Atidépé,
le 4x4 Mitsubishi et la Peugeot-404 sont pris sous un tir nourri que les
témoins identifient comme celui d’armes automatiques. » [Rapport
de la FIDH, n° 155, Togo, Mission d’enquête internationale, à
propos des événements de Soudou survenus le 5 mai 1992, p.
15.]
Patrick Lawson, un rescapé, raconte : «Embusqués
derrière un bois, nos assaillants ont tranquillement laissé
passer les véhicules en tête du cortège avant d’ouvrir
le feu. En immobilisant la voiture qui précédait la Nissan
Patrol de Gil, ils étaient assurés d’avoir une cible statique.
Devant le barrage de tirs, notre véhicule est tombé dans
un ravin. Même avec les pneus-avant crevés, notre chauffeur
a continué de rouler jusqu’au village de Soudou (préfecture
d’Assoli), où nous devions tenir un meeting régulièrement
autorisé. » [Jeune Afrique,
n° 1637, 21-27 mai 1992, p. 8.]
Gilchrist Olympio est atteint au poumon et à la hanche de plusieurs
balles explosives. Patrick Lawson et le chauffeur de la Nissan Patrol,
quoique tous les deux blessés réalisent qu’il faut immédiatement
quitter les lieux. Un habitant de la région leur affirme qu’il est
possible de se rendre rapidement au Bénin. Il leur indique le chemin.
La piste est impraticable, mais ils n’ont guère le choix. Selon
le rapport de la FIDH sur cet événement : «Aussitôt
après l’attentat les différents véhicules sont rassemblés
sur la place de Gandé, quelques kilomètres plus loin. Le
véhicule Nissan dans lequel avaient pris place Gilchrist Olympio
et le Docteur Atidépé est abandonné là après
que ceux-ci, le premier gravement blessé, le second déjà
mort, avaient été transportés dans un autre véhicule
au Bénin. » [Rapport de
la FIDH, n° 155, Togo, Mission d’enquête internationale, à
propos des événements de Soudou survenus le 5 mai 1992, p.
16.]
Gilchrist Olympio sera opéré une première fois
à Natitingou (Bénin). C’est un Grumman spécial de
la présidence ivoirienne qui le transportera ensuite à Paris
pour des soins à l’hôpital du Val-de-Grâce.
La suite sera une affaire de dures et multiples opérations chirurgicales
pour G. Olympio. Quant à Marc Atidépé, le 10 juillet,
jour de ses obsèques, un attentat à la grenade causera des
dégâts matériels et provoquera un incendie à
la Chambre des députés où devait être exposée
sa dépouille mortelle. Les enquêteurs de la Commission internationale
diligentée par la FIDH (8 au 13 juin 1992), au terme d’un rapport
concluent :
«Que l’attentat du 5 mai 1992 survenu vers 12 heures sur la route
de Bafilo à Soudou qui fit plusieurs morts parmi lesquels le Docteur
Atidépé et plusieurs blessés parmi lesquels Gilchrist
Olympio a vraisemblablement été préparé et
exécuté par des militaires [...] Que la liberté de
mouvement et l’autonomie d’action laissée au capitaine Ernest Gnassingbé
permettent à celui-ci de se livrer à un activisme incompatible
avec son statut militaire. » [Rapport
de la FIDH, n° 155, Togo, Mission d’enquête internationale, à
propos des événements de Soudou survenus le 5 mai 1992, p.
21 & 22.]
Après avoir donné son accord à la venue au Togo
de la Commission internationale d’enquête, le président Eyadéma
va tenter d’aiguiller l’enquête en proposant un collaborateur pour
les recherches. La Commission de la FIDH déclinera l’offre.
Une vive polémique entre le RPT et l’Opposition, suivra au sujet
des commanditaires de l’attentat et de la provenance des armes utilisées.
Le Secrétaire général du RPT, M. Amédégnato,
ouvrira le débat sur RFI : «Ni l’armée togolaise ni
le Général d’Armée Eyadéma, ne sont pour rien
dans l’attentat contre Gilchrist Olympio. »
J.–L. Aplogan. – On a dit que ce serait du matériel
de guerre qu’on a utilisé...
M. Amédégnato. – Les opposants aussi ont
du matériel de guerre. Il n’y a qu’à le vérifier chez
M. Edem Kodjo ; il a beaucoup de matériel de guerre. Même
Olympio avait du matériel de guerre. Il n’y a pas que l’armée
qui a du matériel de guerre ! »
L’opposition proteste. Dans l’après-midi, six partis politiques
expriment leur indignation en publiant un document. Aux accusations de
l’ancien parti unique, répondra le leader de la CDPA, L. Gnininvi.
Il pense que le «RPT est mal placé pour incriminer l’opposition
dans cette affaire». Et d’ajouter : «Nous savons depuis un
certain nombre de jours, que les leaders de l’opposition sont en danger
; les rumeurs circulent, les listes actualisées sortent tous les
jours. » [Sources : archives
audio.]
Cet attentat restera pendant longtemps au sein de l’opinion publique,
une source d’interrogations diverses au sujet de la coopération
militaire de la France avec ses néo-colonies africaines. Un lecteur
de J A s’indigne, sous la rubrique Vous & Nous. Dans une intervention
titrée : Togo : le service après-vente, le lecteur
invite le Ministre français de la Défense, à un réaménagement
de la coopération militaire avec les pays africains. Et le lecteur
de conclure : «Au lieu de prodiguer des soins dans des hôpitaux
parisiens à des hommes massacrés par des militaires entraînés
à travers la coopération, ne serait-il pas judicieux de la
part de la France, d’aider les autorités de la Transition à
désarmer la soldatesque d’Eyadéma ? » [Jeune
Afrique, n° 1649-1650, 13-26 août 1992, p. 84.]
Le Premier ministre va s’illustrer, en prenant partie pour la première
fois ouvertement en faveur de Gnassingbé Eyadéma dans la
polémique au sujet des armes de guerre. Son Gouvernement d’Union
Nationale de Transition (GUNT) va proposer après l’attentat de Soudou,
une trêve de quelques mois, destinée à ramener la sécurité.
Ce que rejetteront les partis politiques de l’opposition, à l’instar
du Comité d’Action pour le Renouveau (CAR). Ce dernier avait d’ailleurs
dénoncé violemment l’accord entre Eyadéma et Koffigoh,
accord instituant le «Nouveau Contrat social». En revanche,
les syndicats répondront peu ou prou favorablement à l’appel
du Premier ministre, à la reprise du travail. Mais le travail sera
de nouveau interrompu, car un nouvel attentat viendra secouer le monde
politique togolais et l’opinion publique internationale en ce mois de juillet
1992 ; deux mois à peine après l’attentat de Soudou.
Après les conclusions de la FIDH, l’armée a décliné
toute responsabilité dans le crime de Soudou. Dans une mise au point
datée du 18 juillet 1992, elle déclare dans le quotidien
officiel : «Les FAT n’ont pris aucune part à l’attentat de
Soudou [...] les FAT rejettent catégoriquement toutes les conclusions
de la commission d’enquête internationale en ce qu’elles sont partisanes,
fantaisistes et dénuées d’objectivité. » [Togo-Presse,
n° 3735, 20 juillet 1992, p. 3.]
Moins d’une semaine après la publication de ce communiqué
de protestations énergiques des FAT, un jeune leader du camp démocrate
est victime d’un attentat. Il s’appelait Tavio Amorin. Il est atteint de
plusieurs balles d’armes automatiques un soir de juillet dans un quartier-nord
de Lomé.
Le jeudi 23 juillet 1992, il est près de 21 heures à Tokoin-Gbonvié,
banlieue proche de la capitale. Deux gardiens de la paix en civil : Yodolou
Boukpessi et Kossi Karéwé, tapis dans l’ombre attendent.
A la vue de Tavio Amorin qui sort de chez l’une de ses tantes, le policier
Kossi Karéwé vide à bout portant le chargeur de son
pistolet-mitrailleur sur le leader du Parti Socialiste Panafricain (PSP).
Le criminel s’enfuit laissant ses armes sur le trottoir ainsi que sa carte
d’identité professionnelle. Pour une fois l’acte est signé.
Involontairement. Tavio Amorin, grièvement blessé est transporté
au CHU de Tokoin avant d’être évacué le lendemain sur
Paris. Mais entre l’hôpital de Lomé et celui de Paris, son
corps et sa tête ont été lardés de coups de
couteau par une main mystérieuse. Il décède à
Paris des suites de ses blessures, le 29 juillet 1992.
Un hebdomadaire de la place écrira : «Tavio, lié
à Gilchrist par un même destin, a pris comme son aîné
la route de Paris sur une civière à bord d’un avion médicalisé
français. Drôle de France ! A défaut de pouvoir (ou
de vouloir) aider Lomé 1 [Note
de l’auteur. Lomé 1 désigne la Primature. Lomé 2 est
la résidence d’Eyadéma.]
à mettre K.O. le dictateur, elle se rachète en sauvant la
vie aux victimes du monstre. » [Ibanou
Express, n° 8, 28 juillet 1992, p. 1.]
Comme de nombreux démocrates opposants à la dictature
de Gnassingbé Eyadéma et du RPT, Tavio Amorin figurait sur
la liste noire des militaires. Tavio Amorin avait tout juste trente-quatre
ans. Ingénieur informaticien de formation, il a fait ses études
universitaires en France notamment.
Précoce politiquement, M. Amorin était secrétaire
général du PSP, secrétaire général du
COD II, membre du Haut Conseil de la République dont il était
président de la Commission politique.
On le disait extrémiste. Dans une mémorable «Lettre
ouverte à Etienne Eyadéma», il concluait en ces termes:
«Votre maintien nous est pénible. Nous avons mal au Togo.
Mais puisque vous y êtes, tentez de jouer le rôle qui vous
est dévolu. Ou dans un sursaut d’orgueil, de dignité et dans
l’intérêt supérieur de la nation, DEMISSIONNEZ ! »
[Courrier du Golfe, n° 128, 18
novembre 1991, p. 6.] Pourtant, il était contre
la condamnation à mort d’un homme : «Quel que soit l’homme
! », clamait-il.
Des années après la mort de Tavio, ses assassins, connus
des services de Police, courent toujours. Le sous-brigadier Yodolou Boukpessi
aurait été l’organisateur de la grève des policiers.
Après son forfait, le gardien de la paix Karéwé
se réfugie à Lomé 2. Puis, il sera convoyé
en lieu sûr parmi les siens à Pya.
«L’attentat a eu lieu le 23 juillet. Tavio est mort le 29 juillet
à Paris. Le 1er septembre 1992, Boukpessi est parti toucher son
chèque de fin de mois à la BTCI de Kara, alors qu’au Conseil
des ministres extraordinaire du 24 juillet, le Conseil avait donné
l’ordre de suspendre les émoluments de Boukpessi et Karéwé,
en attendant la fin de l’enquête. » [Le
Combat du peuple, n° 95, 23-27 décembre 1996, p.6.]
Dès le décès de Tavio Amorin, des messages de
compassion affluent à la Télévision togolaise. Celui
du Parti socialiste retient l’attention. Les socialistes français
exigent que toute la lumière soit faite sur cet attentat et «demande
au gouvernement français de renforcer son soutien au gouvernement
de la Transition. ».
Au plan intérieur, le RPT dénonce la récupération
politique que certains partis tentent de tirer de la mort de Tavio Amorin.
Dans le même temps, l’ancien parti unique reproche au défunt
d’avoir fait adopter l’amendement prévoyant l’âge minimum
de 45 ans pour tout candidat aux futures élections présidentielles.
Il est vrai que M. Amorin dirigeait la «Commission politique et des
Lois » du HCR. Le RPT constate que cet amendement est d’une manière
ou d’une autre, «le point de départ d’une nouvelle forme de
violence, dont l’attentat est le piège qui s’est refermé
sur Tavio Amorin, le 23 juillet 1992 ».
En toute vraisemblance Tavio, à 34 ans, était lui-même
concerné par le problème d’âge minimum requis pour
les présidentielles. Le RPT en insinuant que cet amendement «est
le point de départ d’une nouvelle forme de violence», pointerait-il
un doigt accusateur en direction de Koffigoh ? En effet, le Premier ministre
est au premier chef concerné par cette affaire. Cela, la mouvance
présidentielle le sait et l’exploite à souhait. «Pour
attirer le Premier ministre de leur côté, le chef de l’Etat
et ses partisans mettaient au rang de leurs revendications le fait qu’il
soit toujours interdit au Premier ministre d’être candidat aux élections
présidentielles ainsi que la fixation de l’âge minimum des
présidentiables à 45 ans. » [Dégli
(J. Y.), Togo : La Tragédie africaine, Edit. Nouvelles du Sud, Paris,
1997, p. 125.]
Certains groupuscules vont profiter de la TVT pour effectuer une percée
sur le terrain politique. La Fédération des Jeunes Rénovateurs
(FJR) critique l’appel à la grève qui, «risque d’aggraver
la situation économique et d’entraver les négociations entre
le chef de l’Etat et l’ensemble de huit partis politiques de l’opposition.
»
En effet, vers la mi-juin 1992, débute une longue suite de concertations.
Elles vont déboucher en août sur un accord qui remettra pratiquement
tous les pouvoirs dans les mains du général Eyadéma.
L’assassinat de Tavio Amorin permet aux militaires d’éliminer des
négociations un radical réticent au compromis. Il sert par
la même occasion à faire baigner les négociateurs de
l’opposition dans un climat de peur favorable à toute renonciation
de leurs acquis constitutionnels et politiques.
Les partis de l’opposition démocratique vont entamer dans un
climat de terreur et dans une atmosphère d’insécurité
totale, des négociations visant à ramener un brin de quiétude
pour eux-mêmes, contre le partage avec Eyadéma des pouvoirs
conquis au sortir de la CNS.
Suite: Les accords paritaires