Dans la perspective de ces accords dits paritaires, les Eyadémaïstes
suscitent revendications intempestives, tandis que la branche armée
du RPT soumet les leaders de l’opposition à rude épreuve
physique et psychologique.
Fin mai , au cours d’un conflit d’origine foncière opposant
Kabyès aux Kotokolis à Soutouboua, les militaires basés
à Kara, avec armes et munitions, ont prêté main forte
aux Kabyès de Soutouboua. Après avoir envoyé une expédition
punitive contre les Kotokolis, et avant que le gouvernement de Koffigoh
ait eu le temps de réagir, le Général fait disparaître
toutes traces compromettantes et règle le conflit à sa façon.
Ce qui irritera le ministre (Opposition) de la Transition, Me Jean Yaovi
Dégli. Lorsque le 3 juin au conseil des ministres, le sujet du mini-conflit
ethnique de Soutouboua est abordé, Me Dégli, excédé
par les injustices et les coups bas entraînant le blocage des institutions,
lâche : «Le Chef de l’Etat est de mauvaise foi ! »
Sacrilège ! Pour le ministre délégué aux
Forces armées, M. Assouma du RPT, c’est un crime de lèse-majesté
que de tenir de tels propos à l’endroit du «Guide bien-aimé,
l’Eclaireur de pointe, le Miraculé de Sarakawa, le Général
d’Armée Gnassingbé Eyadéma ». Par solidarité,
le ministre de l'Environnement, d’obédience RPT, Kpandja-Faré,
démissionne aussi. La guerre va être déclarée
à Petit-Jean. Le Président Eyadéma le convoque.
Il n’ira point. Le capitaine Biténéwé donne à
ses hommes l’ordre de ramener mort ou vif le Porte-parole du gouvernement.
Le sous-secrétaire d’Etat américain aux affaires africaines,
M. Hermann Cohen ; le Prix Nobel de la Paix, Mgr Desmond Tutu et d’autres
tentent d’intercéder en faveur de Jean Dégli. Rien n’y fait.
Les soldats de la Garde présidentielle le rateront dans les parages
de l’église d’Amoutivé.
Par manque de chance, en tant que porte-parole de l’équipe gouvernementale,
Jean Yaovi Dégli donne lecture le 16 juillet 1992 du rapport de
la FIDH, accablant (pour les militaires) sur l’attentat de Soudou. Le «cas
Dégli» s’aggrave.
Le 19 juillet 1992, le quotidien gouvernemental publie une lettre :
«Je voudrais en cette circonstance demander très humblement
à tous ceux que j’ai pu offenser de quelque manière que ce
soit dans l’exercice de mes fonctions de ministre et de trouver ici, l’expression
de toutes mes excuses et de considérer les faits incriminés
comme dus à l’erreur humaine et non à une volonté
délibérée de nuire à qui que ce soit... »
[Togo-Presse, n° 3735, 20 juillet
1992, p. 1 & 3.] Jean Dégli démissionne.
Dès lors il deviendra Président de la LTDH.
Le 15 juin, un communiqué émanant de la Primature annonce
l’enlèvement de M. M’Ba Kabasséma, président du Parti
Démocratique Togolais et membre du Bureau exécutif de la
Ligue Togolaise des Droits de l’Homme. Motif, il est du Nord et tout de
même démocrate. Ce qui pour un militaire de base est incompatible
et inacceptable. Le ravisseur confirme : «Grâce à Eyadéma,
vous êtes devenu riche ; aujourd’hui vous rentrez dans l’opposition
avec les gens du Sud. » [Courrier
du Golfe, n° 161, 22 juin 1992, p. 6.] Kabasséma
sera relâché, mais dans un très mauvais état.
Le 17 août, des hommes armés, à bord d’une Mercedes,
tentent de faire passer de vie à trépas M. Yao Améfia,
ministre de l’Equipement et des mines.
Fort de cette ambiance de terreur noire, la mouvance présidentielle
avec Eyadéma en tête, va contester énergiquement, pêle-mêle,
le recensement électoral (20-23 avril 1992) ; le découpage
électoral (la logique-Eyadéma voudrait qu’on prenne en compte
la superficie découpée et non la densité de la population)
; le calendrier électoral décidé par le gouvernement
; le système de bulletin unique du code électoral adopté
par le HCR ; l’art. 61 interdisant aux membres de l’Exécutif de
la période transitoire de participer aux prochaines présidentielles.
Pour toutes ces raisons, dans la nuit du 8 au 9 août 1992, une
trentaine d’hommes armés met à sac et incendie les locaux
du Centre d’Etudes et de Traitement Informatique du Togo (CENETI) où
sont centralisés les résultats du recensement électoral.
La veille Koffigoh avait signé et publié le décret
autorisant l’ouverture de la campagne pour le Référendum.
L'adoption éventuelle du Référendum du projet constitutionnel
prorogerait (article 152) la Transition de plein droit, mettant ainsi un
terme au désir du Général de siffler la fin de ce
qu’il appelle «la récréation».
L’imbroglio politique est total. Pour l’opposition, il faut coûte
que coûte trouver une solution. Les diverses tentatives internationales
de négociations sont rejetées en bloc par Eyadéma.
La dernière tentative de médiation en date, celle du Ghana
dans le cadre de la CEDEAO, a été mal accueillie par le Général.
Gnassingbé Eyadéma veut trouver «une solution togolaise
au problème togolais».
Des négociations entre Togolais débutent donc le 28 juillet
1992. Elles ont pour nom : La Commission mixte paritaire. Eyadéma
promet la sécurité. Les huit partis de l’Opposition proposent
au Général la possibilité de se présenter aux
élections, sans avoir à démissionner de l’armée,
en plus du recouvrement d’une bonne partie de ses prérogatives d’avant
la CNS.
Le Premier ministre Koffigoh ne faisait pas partie des négociations.
En tout état de cause, officiellement, il est censé être
un homme sans parti, comme le voulait l’esprit de la CNS. Mais on lui reprochait
déjà la création (par l’intermédiaire de ses
amis) de quelque faction, tel l’association FONDER, considérée
par ses adversaires comme un embryon de parti politique.
Néanmoins le Premier ministre espérait encore qu’on évoquerait
son cas aux négociations, en ce qui concerne l’article 61, afin
qu’il se présentât aux présidentielles. Ce que d’ailleurs
ne souhaitait pas l’immense majorité de la population qui n’osait
pas encore prononcer à l’encontre de Koffigoh, le qualificatif de
«traître». Après une courte embellie à
l’issue de l’attaque de la Primature, la côte du Premier ministre
que la CNS a donné aux Togolais chuta bien vite. Le Collectif des
Associations féminines (CAF) fera observer au Premier ministre sa
mollesse dès le début des attentats contre les chefs de l’opposition.
Un camion acheminant du matériel électoral est attaqué
dans le Nord par des militaires. Un des véhicules est intercepté
à Kara (380 km au nord de Lomé). Le semi-remorque contenant
le matériel de vote est vidé de son contenu. Les urnes et
les isoloirs sont détruits, les bulletins de vote sont saccagés.
Les policiers sensés accompagner le convoi n’ont pu rien faire.
Le 19 août, le gouvernement est obligé de reporter le Référendum
constitutionnel. Le Président de la République et le Premier
ministre publieront un communiqué condamnant ces actes. Ils décident
de confier dorénavant ce genre de transport aux ... Forces armées.
M. Léopold Gnininvi conteste cette éventualité. Pour
le leader de la CDPA , «Le problème de fond, demeure. »
Il constate à haute voix, que ceux qui ont intercepté les
colis électoraux la dernière fois étaient assurés
d’impunité et qu’il conviendrait de les dissuader de recommencer.
Ces faits coïncident à peu de chose près avec la
mise en place de la Commission mixte paritaire, Mouvance présidentielle/Opposition.
Dans le cadre de la recherche de solutions au problème de l’insécurité,
la Commission paritaire Présidence/Opposition, met sur pied un groupe
de réflexion. L’opposition souhaite et propose le prélèvement
d’un contingent de 3000 hommes sur l’armée nationale. A cette «Force
spéciale de la Paix » serait confiée la mission de
ramener la sécurité sur le plan des activités politiques
: superviser les élections et aider à l’installation des
nouvelles institutions. La Mouvance présidentielle est d’abord réticente
à cette initiative. Un accord politique sera finalement conclu entre
les représentants des «Huit» et la Mouvance présidentielle
sous le regard des chancelleries occidentales. L’accord est présenté
au Premier ministre Koffigoh et nécessite l’approbation formelle
du HCR avant l’expiration de la période de transition.
La fin de la période de transition suscite une vive polémique.
L’opposition se réfère à l’article 66 de l’Acte 7
qui stipule : «La mission des organes de la Transition prend fin
à la date de la mise en place des nouvelles institutions de la République.
»
Le raisonnement de la Mouvance RPT est plutôt empirique. Pour
le camp d’Eyadéma, la Transition doit durer un an (ce qui n’est
notifié dans aucun texte). La Mouvance-RPT-Eyadéma constate
que : la transition a débuté un 28 août, donc elle
doit s’achever le 28 août 1992, quel que soit l’état de l’Etat
ou celui des avancées de l’installation des institutions nouvelles.
En tout état de cause, le Général regrette la
tenue de la CNS. Il est contre la transition. A cet égard, on comprend
mieux les différentes entraves dressées par les hommes de
Gnassingbé Eyadéma sur le chemin de la transition.
La perspective d’interruption en queue de poisson de l’expérience
démocratique au Togo, constitue la principale crainte de l’opposition.
La délégation présidentielle, les huit partis de l’opposition
et une délégation des FAT tomberont d’accord sur le renforcement
de la sécurité pendant la période transitoire. «Il
s’agit d’impliquer davantage le Général et son armée
dans les problèmes sécuritaires», affirment les leaders
de l’opposition. «Les Huit» vont en outre obtenir la prolongation
de la période transitoire jusqu’au 31 décembre 1993. Le HCR
entérinera la décision.
Eyadéma pourra aussi désormais représenter l’Etat
togolais à l’étranger. Pour le président du CAR, Me
Agboyibo, ceci ne constitue pas un fait nouveau : «C’est la CNS elle-même
qui a attribué au chef de l’Etat, la prérogative de représenter
le pays à l’étranger. » [Ibanou
Express, n° 16, 22 septembre 1992, p. 3.]
C’est le retour en force du général Eyadéma au
premier plan de la scène politique nationale et internationale.
Suite: TROISIÈME PARTIE