Une fois de plus, le général Eyadéma va démontrer
toute sa puissance. Ses militaires vont terroriser les Hauts Conseillers
de la République, au cours d’une opération inédite
dans l’Histoire du Togo. L’objectif de cette prise d’otage, le déblocage
des fonds de l’ancien parti unique, RPT. Ces fonds avaient été
gelés par une décision de la CNS en 1991.
Déjà le 25 septembre, Gnassingbé Eyadéma
avait déclaré à la presse, qu’il allait faire tout
ce qui est en son pouvoir pour obtenir le déblocage des fonds du
RPT. Selon le Dr Ihou, le Premier ministre était au courant des
préparatifs de la prise en otage des représentants du peuple
; ses ministres aussi. «Dès que j’ai eu la confirmation de
la prise d’otage pour le lendemain, j’ai donné l’ordre de mettre
toutes les lignes partant et aboutissant au Palais du Congrès sur
écoute téléphonique [...] Toutes les communications
téléphoniques ont été enregistrées et
pendant toute la durée de la prise d’otage ; du Président
de la République à Mgr Kpodzro et vice versa ; de Koffigoh
à Kpodzro et vice versa ; du Président aux preneurs d’otages
(en kabyè s’il vous plaît et que nous avons transcrit ! »
[Le Combat du Peuple, n° 95, 23-27
décembre 1996, p. 7.]
Jeudi 22 octobre 1992. Il est 9 h30. Début de la séance
plénière ; ordre du jour : étude du projet de loi
portant code de la presse et des questions en rapport avec les prochaines
campagnes électorales. Sur les bancs du gouvernement, trois ministres
RPT : Arégba Polo (Garde des Sceaux), Ouattara Fambaré Natchaba
(Affaires étrangères), Agbéyomé Kodjo (Administration
territoriale et Sécurité). Ces ministres avaient été
interpellés par le HCR pour la séance du 19 octobre, mais
le ministre des Affaires étrangères était en déplacement.
Les trois membres du gouvernement arguant qu’ils avaient été
invités à un débat à huis-clos, exigent la
sorties des observateurs.
Une heure plus tard, un groupe de militaires armes au poing, fait irruption
dans la salle. L’un deux s’avance et remet une lettre au président
du HCR, Mgr Kpodzro. Le militaire lui enjoint de la lire à l’assemblée.
Ce que fait le prélat.
En résumé, les Forces armées togolaises exigent
le vote par le HCR d’une loi en vue du déblocage immédiat
des fonds de l’ancien parti unique ; fonds gelés lors de la Conférence
nationale. Les FAT ordonnent que la quote-part de chacun d’eux leur soit
versée illico pour résoudre leurs problèmes
de financement de fournitures scolaires de leurs rejetons. Justement c’est
la rentrée des classes.
Les militaires menacent de dissoudre le HCR. A l’opposé ils
réaffirment leur «attachement indéfectible au Guide
Suprême de la nation – au Miraculé de Sarakawa, au Premier
de tous les Togolais, au Général d’Armée, Gnassingbé
Eyadéma».
Après concertation, la majorité des Conseillers décide
d'accueillir favorablement la requête des militaires. On improvise
un comité de rédaction ; à sa tête, M. Agbéyomé
Kodjo. Après visa des militaires, le président du HCR lit
le communiqué devant les caméras de télévision.
Durant la matinée, les véhicules de (Mgr Kpodzro, de
MM. Yaovi Agboyibo, Zarifou Ayéva, Edem Kodjo, M’Ba Kabasséma...)
vont être détruits, mis à sac et brûlés.
Les chauffeurs et les gardes du corps des membres du HCR sont battus.
Aussitôt le communiqué publié, les ministres RPT
quittent les lieux, à part M. Arégba Polo, arguant de sa
fonction de chargé des Relations avec le Parlement. Le document
rédigé est envoyé pour signature au Président
de la République et au Premier ministre. Puis une très longue
attente va s’ensuivre.
A 16 h30, deux femmes membres du HCR (Mmes de Gonzagues et Trénou)
sont autorisées à regagner leur domicile. Un autre petit
groupe sera libéré vers 17 heures. Quant aux autres membres
du HCR, une quarantaine de personnes, ils ne seront libérés
que le lendemain 23 octobre aux alentours de midi.
M. Zarifou Ayéva, membre du HCR, relate les faits : «Une
longue nuit commence alors, faite d’incertitudes en tous genres [...] A
partir de quelques indices, on savait que le coup avait été
organisé par des éléments du Régiment Para-Commando
(RPC) tant de Kara que de Lomé (CETAP) auxquels se sont joints des
unités de la FIR et probablement du Régiment Commando de
la Garde présidentielle (RPCP) [...] Le Président du HCR,
à plusieurs reprises, a été appelé au téléphone
ou a demandé à entrer en contact téléphonique
avec le Président de la République et le Premier ministre.
Chaque fois qu’il quittait la salle, c’était une longue épreuve
de conciliabules avec les militaires... Des insultes, des grossièretés
et des blasphèmes lui étaient constamment adressées.
En aucun moment, le Président du HCR n’en a tenu compte. En aucun
moment il n’a perdu son sang froid et en aucune manière, il ne s’est
laissé envahir par la colère [...] Vers 7 h30, apparition
de 2 ministres (M. Bouraïma Inoussa et M. Agbéyomé Kodjo).
Ils apportaient un document dactylographié qui devait être
immédiatement signé par le Président du HCR pour assurer
notre mise en liberté [...] Le document était une sorte de
mandat vague que le HCR donnait aux responsables du RPT de puiser à
volonté dans les comptes du parti-unique-parti-Etat, dès
lors que les comptes seraient débloqués [...] Trois soldats
(deux armés de ceinturons de para-commando et un autre d’un bâton)
s’avancent vers M. Ayéva [Note
de l’auteur. Dans son récit, M. Ayéva parle de lui-même
à la troisième personne.] et lui demandent
d’ôter sa veste et de se coucher à plat ventre. Nul ne peut
savoir le nombre de coups qu’il a reçus en quelques minutes sur
le dos, sur les cuisses, les soldats s’étant partagé ces
trois parties de son corps. L’officier s’avance alors vers Kodjo et Agboyibo
et ordonne de donner à chacun deux, une gifle. La gifle de M. Kodjo
part, violente, terrible, qui le déséquilibre et l’envoie
au sol. Un soldat profite de cette position de Kodjo pour lui appliquer
un violent coup de ceinturon dans le dos [...] Pour récupérer
300 millions qui ne régleront aucun problème particulier
à chacun des 12000 militaires des FAT, un commando de notre armée
nationale a réalisé l’irréparable. » [Courrier
du Golfe, n° 180, 2 novembre 1992, p. 6, 7 & 12.]
Pourtant quelques jours plus tôt, dans une interview de une émission
de RFI-Plus–Afrique, le Général déclarait : «Pour
ce qui concerne les actes de violence attribués à tort ou
à raison à l’Armée, je peux vous dire qu’aucune enquête
n’a produit de façon irréfutable des preuves des accusations
lancées contre l’Armée. Des règlements de compte entre
politiciens ne devraient pas être exclus dans tous les cas de violence.
» [Source : archives -audio.]
En guise de riposte à la séquestration de ses représentants
à l’Assemblée de transition, la population observera une
grève de 72 heures sur tout le territoire.
Avec sa «force de frappe» qui n’était plus à
démontrer, à défaut d’obtenir la dissolution du HCR,
le Général voulait rappeler aux Hauts Conseillers, qu’il
demeure le seul maître à bord de la barque Togo.
Me Koffigoh de son côté, a profité de l’événement.
Il a fait montre de la haine qu’il nourrissait à l’égard
des membres du HCR et néanmoins compagnons de lutte d’hier.
Le mariage de raison Koffigoh–Eyadéma semble réussir.
Néanmoins, les Togolais auront la surprise d’assister à une
«scène de ménage» entre le Général
et son Premier ministre.
C’est après la prise en otage des membres du HCR. Le ministre
Agbéyomé Kodjo traite le Premier ministre de menteur sur
les ondes de la Radio d’Etat et sur la British Broacasting Corporation
(BBC). De surcroît, Kokou Koffigoh sera privé de droit de
réponse (censuré) par Komlan Agbéka, son propre ministre
de la Culture et de la Communication.
Le 9 novembre 1992, le Premier ministre décide par un décret
de limoger les deux ministres rebelles. Le Président s’y oppose.
Koffigoh soumet le différend devant la Chambre constitutionnelle
de la Cour suprême. Le président de la Cour, Jacques Apaloo
recevra des menaces de mort. La discorde s’aggravant, le ministre Agbéyomé
Kodjo envisage de mettre purement et le plus simplement du monde, son Premier
ministre en état d’arrestation !
Koffigoh sortira perdant de ce bras de fer. Eyadéma maintient
les deux ministres dans leur fonction. Puis, les conflits de compétence
vont se multiplier.
Le 25 novembre, le ministre de l’Administration territoriale et de
la Sécurité lance une convocation à tous les préfets
pour discuter de listes électorales. Ceux des préfets qui
hésitent à répondre, vont être châtiés
de leur témérité par les militaires. Le ministre,
Agbéyomé Kodjo, va par ailleurs interdire les meetings de
l’Opposition. Pendant ce temps son collègue de la Communication
entreprend de confisquer les médias de l’Etat au profit de la mouvance
présidentielle
Perdant de son autorité, Koffigoh esquisse un ultime sursaut.
Il prend l’opinion internationale à témoin, au cours d’un
meeting à la Primature. Il va par la même occasion faire un
appel du pied aux leaders de l’opposition, les conviant à une réconciliation
dans le but de sauver la transition. Mais il est un tard, car l’opposition
n’avait cessé de réclamer la tête du Premier ministre,
mais le HCR n’avait jamais pu obtenir le quorum nécessaire afin
de « libérer » le Premier ministre de ses fonctions.
Nous sommes à la veille du lancement de la grève générale
illimitée suivant la persécution subie par les représentants
du peuple.
Face à la carence et à la division des dirigeants de l’opposition
au système d’Eyadéma, les syndicats vont entrer dans la danse.
Les leaders du CSI, MM. Aglame-Pape et Gbikpi expliqueront leur initiative
revendicative par le fait que : « Les travailleurs ont besoin avant
tout de sécurité pour vaquer à leur labeur, [...]
et d’un Etat de droit pour profiter des fruits de leur travail. »
Pour cette raison principale à leurs yeux, les travailleurs entament
le 16 novembre 1992, une grève générale illimitée.
La plus longue de l’histoire syndicale. Elle durera huit mois ! Au programme,
une liste de quatre exigences. Le CSI demande la traduction en justice
des auteurs et instigateurs de la prise en otage des Hauts Conseillers
de la République ; la proclamation solennelle par le chef de l’Etat,
chef suprême des armées, et par le ministre de la Défense,
de la neutralité et de l’impartialité politique de l’armée
; l’annonce et la constitution effective d’une force de maintien de la
paix (qui sera chargée de garantir la sécurité des
institutions, des personnes et des biens sur toute l’étendue du
territoire) ; la mise en place d’un gouvernement équitable. C’est
pour toutes ces raisons que «les organisations regroupées
dans le Collectif des Syndicats indépendants (CSI) lancent un appel
solennel à toutes les Forces vives de la nation et à l’ensemble
du Peuple togolais pour, pour qu’ils observent un mouvement général
de désobéissance civile, par la cessation complète
de toutes leurs activités sur toute l’étendue du territoire
national à compter du lundi 16 novembre 1992 à 6 heures.
Faute de satisfaire, dans un délai de sept (7) jours, les exigences
ci-dessus énumérées, le Président de la République
et le Premier ministre auraient fait preuve de leur incapacité à
prendre les décisions qui s’imposent aux fins d’assurer la sécurité
civile et la poursuite du processus démocratique. Le mouvement de
désobéissance civile serait alors, sans interruption, poursuivi
jusqu’à la démission de M. Gnassingbé Eyadéma,
Président de la République, chef de l’Etat, et de Me Joseph
K. Koffigoh, Premier ministre, chef de gouvernement.)
Il est bien évident que Gnassingbé Eyadéma n’est
pas homme à répondre à ce genre d’ultimatum. Mais
sait-on jamais, le Général n’avait-il pas cédé
en 1991 à une grève générale grâce à
laquelle le pays a organisé sa CNS ?
Les premiers mois, la grève générale illimitée
est largement suivie par une population mobilisée et déterminée.
Pendant la grève, si la vie économie reste paralysée,
la politique, elle continue son chemin.
Malgré un acte de foi désespéré qui disait
au mois de novembre, ceci : «Je n’ai aucun pacte ailleurs que celui
qui me lie au peuple dont je suis issu. Je suis avec vous [...] Je demeurerai
avec vous jusqu’à la mort ! », Me Koffigoh va être de
plus en plus, montré du doigt par la population qui lui impute la
cause de cette situation désastreuse. Quant aux dirigeant de l'opposition,
ils ont compris l’inconsistance et l’inconséquence du Premier ministre
qui est désespérément à la recherche d’allié
politique. Telle une girouette selon la provenance du vent, Koffigoh tourne
le dos à ses amis d’hier et épouse les idéaux du Général-président,
puis lorsque surgit une brouille avec Eyadéma, Koffigoh tente de
«retourner aux sources».
Mais à présent, Me Koffigoh comprend que les liens sont
rompus de façon irrémédiable avec ses compagnons d’hier
qui sont loin d’être des adeptes d’«un bout de chemin ensemble».
Koffigoh va alors se réfugier au grand jour, telle une dulcinée
dans les bras de celui qui peut lui apporter le confort et le réconfort.
Celui-là, c’est le Général d’armée, le Tout-puissant,
Gnassingbé Eyadéma.
Me Koffigoh ira jusqu’à défendre les mêmes thèses
que le général Eyadéma et la mouvance présidentielle.
Le Premier ministre exploitera les thèmes tels que : « La
conception divergeante entre les leaders politiques sur les bases de l’instauration
de la démocratie ; la manipulation des consciences par les leaders
de l’opposition ; l’impatience des chefs du Collectif de l’opposition de
s’installer au pouvoir ; etc. ».
Me Koffigoh a toujours mis l’échec de sa politique sur le dos
de l’opposition. Une partie de l’opposition, à son tour, va attribuer
à l’entourage du Premier ministre, les couacs de la politique de
ce dernier.
Le dimanche 30 août 1992, dans l’émission « L'Événement
», Me Agboyibo, le leader du CAR, déclare au sujet de la conduite
de la transition par Me Koffigoh : «Je suis un ami personnel et un
ami politique de Koffigoh que j’aime bien. Mais en ce qui concerne son
action et son comportement de Premier ministre, je crois que c’est son
entourage qui est responsable de ses erreurs. » [Courrier
du Golfe, n° 175, 28 septembre 1992, p. 6.]
Dans un article intitulé : «L’entourage de Koffigoh :
ceux qui le conseillent et qui le trompent » [Courrier
du Golfe, n° 175, 28 septembre 1992, p. 6.], Courrier
du Golfe écrit : « Autour de Koffigoh virevoltent : des parents
plus ou moins avisés ; des amis d’enfance, d’école ou de
travail ; des amis de «confréries spirituelles» ; des
conseillers occultes ou «non-résidents» ; des courtisans
et des flatteurs rusés ; des conseillers non officiels et «non-visibles
; et, enfin, les conseillers officiels nommés régulièrement...
». Et le journal de citer, en guise de conseiller officiel le nom
du chef de Cabinet, Yao Winny Dogbatsè, cousin du Premier ministre.
A l’opposé, M. Francis Ekon serait l’un des conseillers non
officiels que l’hebdomadaire qualifie d’«obscurs». Il serait
un frère parmi les «frères» d’obédience
spirituelle de Koffigoh. Peu après son élection, Jo lui confie
quelque poste juteux de l’économie togolaise. Francis Mawuéna
Ekon est président du Parti d’Action pour le Développement
(PAD) ; il a été Haut Conseiller et vice-président
du HCR. Si l’on considère les multiples tensions entre Koffigoh
et l’Organe législatif de transition démocratique, on peut
se demander comment M. Ekon a pu se sortir de cette situation cornélienne.
Voici l’une des déclarations de M. Ekon à la presse,
à la veille de la formation du gouvernement issu des Accords mixtes
paritaires : «Le Premier ministre a d’énormes difficultés
à mettre les deux camps d’accord. Les ministères de souverainetés
sont difficiles à interpréter et à répartir
[...]. En ce moment-là, qu’on n’aille pas dire que c’est le Premier
ministre qui est responsable [...] Le Premier ministre a toujours dit qu’il
ne veut pas du tout composer un gouvernement sur des malentendus. C’est
le moment de le répéter encore une fois de plus. Et au niveau
du chef de l’Etat, il nous a dits, il nous a assurés, qu’en tant
que chef de l’Etat, il va faire tout ce qui est en son pouvoir pour que
les affaires togolo-togolaises soient réglées entre Togolais
de façon consensuelle ». Le moins qu’on puisse dire : cette
déclaration ne reflète pas ce que pense la majorité
des membres du HCR à ce moment précis du processus démocratique.
Visiblement, le Vice-président du HCR se présente non seulement
comme l’avocat de Koffigoh, mais en plus, il épouse les opinions
du Général. Si l’on considère que Mawuéna Ekon
a été le principal adjoint et conseiller de Mgr Kpodzro (qui
se dit lui-même novice en politique), on comprend mieux certaines
décisions de la Haute Assemblée.
Enfin lors de la prise en otage des Hauts Conseillers par les militaires,
les Togolais n’ont pas beaucoup entendu parler du Vice-président
du HCR. Était-il en mission ?
Parmi les conseillers «occultes» de Koffigoh, on peut citer
le Pasteur Franck Adoubra. On ne peut pas oublier «le Marabout»
camerounais, Philippe McCoy, logé pendant des mois et entretenu
par Koffigoh à Lomé. A en croire le Camerounais, le Premier
ministre recevait chaque jour, des instructions précises de l’ambassadeur
de France, M. Bruno Delaye. Foccart dit : « Delaye n’hésitait
pas à me téléphoner pour me demander mon avis sur
ceci ou cela, [...] Quand Delaye a quitté l’Elysée, en février
1995, pour devenir ambassadeur au Mexique, il m’a fait une visite pour
prendre congé, et j’y ai été très sensible.
» [Gaillard (Ph.), Foccart parle
2, Fayard/Jeune Afrique, Paris, 1997, p. 304.]
En conclusion, Delaye conseille Koffigoh, Foccart conseille Delaye.
C’est l’exemple-type d’une relation transitive mathématique qui
peut faire échouer une transition politique.
L’incapacité du Premier ministre d’avoir une emprise sur le
déroulement de la transition devient de plus en plus patente. Les
Togolais vont lui demander de démissionner. Déjà bien
avant le début de la grève générale illimitée
"Courrier du Golfe" avait titré sur cinq colonnes à la une
: «Qu’est-ce que Koffigoh attend pour rendre le tablier ? »
Puis le journal de développer : «A la Primature, tout le monde
reconnaît que Koffigoh est devenu une marionnette aux mains d’Eyadéma
qui n’hésite pas à lui arracher la scène pour jouer
certains rôles lui-même [...] Koffigoh doit démissionner
pour que le peuple se remobilise une fois pour de bon. Koffigoh doit démissionner
pour que le peuple sache qu’il n’a à faire qu’avec le dictateur
de Lomé 2 et ses sbires. »[Courrier
du Golfe, n° 179, 26 octobre 1992, p. 4.] A la veille
de la grève générale illimitée, «l’ami
de 30 ans» de Me Koffigoh, en l’occurrence Me Agboyibo, n’hésitera
pas à demander sa démission. Ce qui plongera Jo Ko Ko dans
un immense désarroi. Et avec Agboyibo, tout le COD II, sans oublier
Gilchrist Olympio. Les différents regroupements de Togolais à
l’extérieur du pays vont de leur côté faire entendre
aussi leurs voix.
En règle générale, les Togolais de l’étranger,
qu’ils soient salariés ou étudiants, sont par essence des
gens qui n’apprécient guère le comportement politique dictatorial
du Général-président. Bon nombre d’entre eux, doivent
leur exil à Eyadéma. D’autres sont tout simplement restés
à l’étranger après leurs études, car ils ont
pris goût à la liberté. Beaucoup ne sont pas fiers
de ce président, et feraient n’importe quoi pour que le nom de Gnassingbé
Eyadéma ne soit pas associé à leur discrète
et paisible existence. Ceux qui se présentent lors des séances
de distribution de billets (500 FF chacun) à Paris lors des passages
d’Eyadéma, se justifient par le fait que : «C’est l’argent
des Togolais que le Général distribue sans compter»,
et que par conséquent, ils y ont droit.
L’avènement de la Conférence nationale a suscité
un immense espoir parmi la gent togolaise expatriée. L’arrêt
brutal du processus de démocratisation va réveiller en chacun
d’eux un patriotisme jusque là latent. Au Sénégal,
au Mali, en Côte d’Ivoire, en Belgique, au Canada, en France, aux
Etats-Unis, etc., les associations se regroupent pour faire face à
l'usurpateur. Un exemple, le Comité Togolais de Résistance
(CTR) en France. Ce Comité regroupe partis, associations et individus.
Quelques mois après sa création et tout au long de l’existence
du CTR, certaines divergences vont surgir en son sein, laissant au passage
des traces. Ce sont les moyens matériels qui ont le plus manqué
à ces associations d’expatriés de France ou d’ailleurs au
cours de cette lutte. Cette insuffisance de moyens est à déplorer,
plus que les divisions qui existent au sein de toute organisation humaine.
Après avoir longuement critiqué le CTR et son président,
Isidore Latzoo, Me Dégli dans son livre, cite : «Ce ne sont
pas uniquement ceux qui portent les épées sanguinolentes
aux reflets éphémères de gloire militaires qui seront
choisis pour désigner le gouvernement d’un peuple qui veut se démocratiser:
ce droit appartient aussi à tous les citoyens qui ont lutté
dans la presse et dans les Tribunes, qui ont épousé les idéaux
de la Révolution et qui ont combattu le despotisme qui bafoue nos
lois ; ce n’est pas seulement en participant à la guerre ou en combattant
sur les champs de bataille que l’on balaie les tyrannies, c’est aussi en
ayant des idées de rédemption, des paroles de liberté
et des anathèmes terribles contre les bourreaux du peuple que s’écroulent
les dictatures et s’effondrent les empires... » [Deuxième
message de la Selva Lacandona, Armée zapatiste de libération
nationale. Cité par Dégli (J. Y.), Togo : La tragédie
africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris, 1997, p. 221.]
En plus bref, chacun à sa place a apporté ce qu’il a
pu dans le cadre de la lutte en faveur de la démocratie.
Mais à l’heure où Eyadéma a repris en main tout
le pouvoir politique, il convient de réfléchir à une
autre forme de lutte qui se situerait avant tout sur le terrain économique
et social. En tout état de cause, la misère au quotidien
ne disparaîtra pas avec la chute de la dictature. Le jour où
le «marcheur de soutien» d’Eyadéma et le «danseur-animateur-professionnel»
du R P T sauront où pêcher leur poisson, la dictature y perdra
beaucoup.
La grève générale a permis bon gré mal
gré aux Togolais de la diaspora, de se rendre à l’évidence.
Quel que soit le cours du franc CFA, on ne soutient pas au Togo ou ailleurs,
une grève générale illimitée avec des quêtes
sporadiques. Les Togolais en France, dans la grande majorité, sont
des «smicards» [Note de
l’auteur. SMIC : Salaire minimum de croissance en France créé
par la loi du 02-01-1970.] aux fins de mois hypothétiques,
mais dont les possibilités de crédits ou de découverts
bancaires autorisés, permettent lorsqu’ils débarquent sur
le sol natal, d’afficher un signe extérieur de mieux-être.
Mis à part, les manifestations de soutien moral à la grève
générale illimitée, telle la grande marche, par un
dimanche glacial, de la Place de la République à la Place
de la Nation (13 décembre 1992) ; hormis les meetings CTR-COD II
à Paris (Conservatoire des Arts et Métiers, 14 février
1993) et 27 avril 1993 ; les rencontres CTR – COD II- CAF (16 mai 1993)
et CTR-CSI (4 juillet 93), le Comité Togolais de Résistance,
malgré son dévouement, n’a pas pu observer un suivi matériel
adéquat de la grève en vue d’aider les populations du pays.
Durant six mois, une population qui croyait au bien-fondé de
ses revendications, a respecté de façon scrupuleuse le mot
d’ordre de grève générale. Mais la démission
réclamée des deux personnages de l’Exécutif, tardait
à venir.
Le 19 mai 1993, sur Radio Liberté (Radio privée d'opposition,
créée pour appuyer la grève et pallier aux privations
de parole infligée à l’opposition par le régime) M.
Aglamey-Pap du CSI affirme : «La durée insolite de cette grève
est la preuve de la carence, de la médiocrité et du manque
de civisme des dirigeants actuels, dévoré par une soif maladive
du pouvoir. »
En effet, le chef de l’Etat n’entreprendra rien pour arrêter
la grève ; plutôt si : la Sensibilité présidentielle
va susciter la création et le financement d’autres syndicats dits
libres, pour enrayer le mouvement lancé par le CSI. Aglamey Pap
déclarera dans une interview que ces syndicats sont crées
par l’argent.
Un autre moyen de faire croire à la fin de la grève consistera
de la part de la présidence de la République, à mettre
des militants du RPT ou des militaires en civil sur les lieux de certaines
administrations pour distiller en direction de l’opinion publique internationale,
l’idée d’une reprise effective. Ces «travailleurs non grévistes»
vont passer en réalité leur temps de présence à
jouer aux cartes, à la belote, au « ludo » ou à
« adito ». [Note
de l’auteur. Adito (en éwé): sorte de jeu habituellement
à douze trous creusés dans du bois. Chaque trou contenant
quatre billes. Le but, ramasser et être en possession de plus de
billes que l’adversaire, à la fin du jeu.]
La grève produit son cortège de malnutrition. La répression
et l’insécurité laissent sur le pavé des blessés
et des morts par balles militaires, sans oublier les enlèvements.
Le 13 décembre 1992, M. Amah Gnassingbé, un biologiste
est enlevé, puis relâché après passage à
tabac. Il lui est reproché d’avoir témoigné contre
le Président de la République au cours de la CNS.
Dans la nuit du 26 au 27 février 1993, un attentat est perpétré
contre le journaliste Léopold Ayivi, responsable de la communication
du COD II. Grièvement blessé par balles à la mâchoire
et au cou, il restera paralysé des deux membres.
La Transition tire à sa fin, le général Eyadéma
qui n'attendait que la fin de l’année 1992 pour s’accaparer de tout
le pouvoir, mettra en place un autre gouvernement. C’est le Gouvernement
d’Union National du Togo (GUNT 3e formule).
Il comporte 17 membres contre 19 pour le précédent. Ce
gouvernement fait suite à la rencontre du 6 janvier 1993, entre
le général Eyadéma et Me Koffigoh. Dans un communiqué
conjoint, les deux hommes constatent la vacance du poste de Premier ministre
de la Transition. Ils prennent ensemble la décision de former le
nouveau gouvernement.
Le 18 janvier, le Président de la République prend un
décret nommant Me Joseph Kokou Koffigoh, comme Premier ministre.
Le HCR de son côté, a pris acte de la vacance du poste
de Premier ministre de la Transition. Le HCR déclare illégale
la nouvelle nomination de Koffigoh ; la Transition étant toujours
en vigueur, selon la Constitution approuvée par la population le
27 septembre 1992 et promulguée le 14 octobre 1992.
En effet, les Dispositions transitoires (Constitution de la IVème
République, Titre XV, article 152) stipulent que : «Le Haut
Conseil de la République et le Gouvernement de Transition continuent
d’exercer leurs prérogatives dans leurs domaines de compétence
jusqu’à la mise en place des nouvelles Institutions prévues
par cette Constitution. »
Eyadéma vient une fois de plus de violer la Constitution, Me
Koffigoh est complice. Le 19 janvier, une manifestation monstre (prévue
avant la reconduction de Koffigoh) est organisée devant les ambassades
occidentales pour prendre à témoin l’opinion et demander
instamment à la Communauté internationale de ne pas reconnaître
ce gouvernement présumé illégal. Même les femmes
de Lomé qui ont un certain mal à déchiffrer les textes
de loi, chanteront à l’occasion de cette marche, à l’unisson
: « Koffigoh blé mi loo, éeh blémi loo !
Koffigoh sami loo, gnamagnama sami lo ooh ! » [Note
de l’auteur. Improvisation en langue mina : grosso modo : «Koffigoh
nous a trahis, Koffigoh nous a vendus ! ».]
Le gouvernement présenté par Joseph Kokou Koffigoh, le
vendredi 12 février est dit «Gouvernement de crise »
; 18 personnalités désignées en dehors des partis,
«à titre individuel » ; 8 ministres proches du général
Eyadéma, conservent : la Défense, les Affaires étrangères,
la Justice, la Communication, etc.
A peu de chose près, en cette même période, la
France recentre son jeu politique au Togo. Le mentor de Koffigoh, l’ambassadeur
de France Bruno Delaye est rappelé à Paris. Les officiels
français ne croient plus en Koffigoh comme le poulain capable de
ramener la victoire en leur camp : « A Paris, confirmant ce qu’il
avait dit quelques jours auparavant et qui m’avait été rapporté
au siège du Parti Socialiste, Bruno Delaye, alors conseiller aux
affaires africaines de Mitterrand, se plaignit en ma présence à
l’Elysée de l’incapacité notoire et de l’impéritie
du Premier ministre togolais. Après un instant de choc et d’étonnement,
dû à ma connaissance des relations qui unissaient les deux
hommes et du soutien qu’accordait Delaye à Koffigoh, je commençais
à réaliser la portée de l’erreur grave commise et
le danger que représentait Koffigoh à la tête de l’Etat.
» [Dégli (J. Y.), Togo
: La tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris, 1996, p. 73.]
Cependant Jo Ko Ko va bénéficier d’un soutien symbolique,
celui des FAT. Le 21 janvier 1993, les officiers de l’armée apportent
leur soutien au général Eyadéma et au Premier ministre
Koffigoh. Le «Gouvernement de crise» va agir dans deux directions.
En premier lieu, il va procéder à des nominations aux fonctions
de l’Etat et prendre des dispositions relatives aux consultations électorales.
En second lieu, il va prendre des mesures de rétorsions à
l’encontre des travailleurs grévistes de la fonction publique.
Entre-temps, sur le plan des relations avec l’extérieur, le «Gouvernement
de crise» se sent mal soutenu. Le Parlement européen adopte
une résolution condamnant la violence et le non-respect des institutions
au Togo. Il appelle les gouvernements à apporter leur soutien au
HCR et aux forces démocratiques. L’Allemagne, les Etats-Unis ont
suspendu leur coopération avec le gouvernement togolais ; la France
aussi (sa coopération militaire, en octobre 1992), ceci à
son corps défendant. Mais de fil en aiguille, la France finira par
imposer celui qui a toujours compris la partition à jouer : Gnassingbé
Eyadéma.
Suite: Les amis de Gnassingbé