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DÉMOCRATISATION À LA TOGOLAISE

Tètè Tété, 1998

Table des matières
 

Troisième partie

CHAPITRE  II  -  LES ÉLECTIONS


Gilchrist Olympio n’a pas totalement adhéré à ces accords. Il aurait préféré à la tête du Comité de suivi : l’Allemagne et les Etats-Unis. L’accord de Ouagadougou aussitôt signé, le COD II envoie une délégation en rendre compte à Olympio à Accra (Ghana). Le COD II fait part de son intention de désigner comme candidat unique, Edem Kodjo, qui était plus toléré par la France qu’un autre leader de l’opposition au régime d’Eyadéma. Gilchrist est contre la candidature d’Edem. «Si Kodjo se présente, j’irai aussi », aurait-il fait savoir par l'intermédiaire de Léopold Gnininvi. M. Olympio avait pourtant fustigé ces accords-là.
Le 20 juillet, la Commission d’investiture du COD II approuve la candidature de M. Edem Kodjo. Le 23 juillet, l’UFC désigne aussi son candidat : M. Gilchrist Olympio.
M. Léopold Gnininvi revient à Lomé très déçu du comportement d’Olympio. Le leader du COD II sera doublement déçu, car sur place, Me Agboyibo (littéralement : Bélier-noir en langue éwé) piaffait. M. Yaovi Agboyibo ne comprend pas pourquoi, il n’est pas le candidat du COD II. Il est probable que Me Agboyibo savait que le candidat unique pressenti du Collectif était Kodjo. Raison pour laquelle Agboyibo aurait refusé de signer «Le Manifeste de Ouagadougou» qui est une sorte de gentleman’s Agreement, visant à sceller le pacte des leaders du COD II en vue d’une éventuelle candidature unique. Il est aussi vrai que la thèse défendue par Agboyibo, se résume ainsi : «Une lutte ouverte à tous au premier tour, et un regroupement sans faille autour du candidat (issu du COD) le mieux placé, au deuxième tour ».

Dans le camp du Général, on ne perd pas de temps. Koffigoh sait que sa propre transition à la «vie civile» serait mieux assurée à travers une étroite collaboration avec Eyadéma. Il va soutenir désormais à plein temps le Général. Koffigoh va organiser le scrutin en tant que chef de gouvernement. Éliminé par le code électoral de la présidentielle, Me Koffigoh a pensé tout de même à assurer son avenir politique, en créant sa propre formation : «La Coordination des Forces Nouvelles» composée de 3 factions politiques (UDR, SOLITO, ARENA) et de 3 associations (FONDER, COPEDO, UNIFED). Principal objectif avoué : préparer les législatives. Mais avant, Koffigoh va travailler contre l’Opposition dont il est originellement issu.

Le 3 juillet, début de la campagne présidentielle, M. Joseph Kokou Koffigoh appelle la population à prendre part massivement au vote. Mais avant, il refuse la correction des listes électorales. Koffigoh se serait aussi opposé à l’avis de la Commission électorale nationale, qui penchait pour un léger report. Cette Commission mise sur pied le 30 juillet est présidée par le nouveau président de la Cour d’Appel de Lomé, M. Francis Kué Gaba.
Quelques jours après l’Accord, le CSI appelle à la levée de la grève à partir du 2 août.
Le 27 juillet 1993, 70 militaires français arrivent à Lomé. Ils sont chargés comme leurs collègues burkinabè d’une mission d’observation.
Les candidats s’activent. Puis l’on apprend que Gilchrist Olympio est sous le coup d’un mandat d’arrêt international. Le 29 juillet, les autorités judiciaires togolaises décident de lever provisoirement ce mandat d’arrêt.
Le 5 août, la Cour suprême proclame les candidatures. Elle rejette celle d’Olympio Gilchrist pour non-conformité de certificat médical. En effet selon l’article 123, alinéa 9 du Code électoral, ce certificat médical est délivré au Togo par un collège de trois médecins assermentés. M. Olympio qui a peur pour sa vie se trouve au Ghana.
Le 12 août, la Cour suprême écarte définitivement la candidature d’Olympio, malgré la manifestation de ses partisans dans les rues de Lomé (7 août).
De son côté, Me Agboyibo prône la radiation d’Eyadéma de la liste des candidats. Raison : «Pas de mandat électif pour les militaires», dit en substance un article de la Constitution.
Le 19 août, 10 000 manifestants font un sitting à la Place de l’Indépendance. Ils trouvent injuste la décision de la Cour suprême à l’encontre d’Olympio.

En fin de compte, Me Yaovi Agboyibo va se retirer de la course par solidarité avec M. Olympio. Une des raisons de son retrait : la rumeur sur les éventuelles fraudes préparées par le gouvernement de Joseph Kokou Koffigoh et la mouvance présidentielle (gonflement des listes électorales, établissement en double et à des étrangers, de cartes électorales, etc.).
Les irrégularités sont manifestes ; les journaux télévisés ne respectent pas le principe de «l’accès équitable aux médias d’Etat». L’Opposition y est délibérément boudée, tandis que le général Eyadéma y dispose d’une place de choix à longueur de journée et de journaux. Le Monde remarque : «Mardi soir, les téléspectateurs ont pu suivre pendant une vingtaine de minutes un compte-rendu des activités du chef de l’état sortant, du gouvernement et du Premier ministre, J. K. Koffigoh - qui a appelé, il y a quelques jours à voter pour le général Eyadéma. Pas un mot sur le départ de Jimmy Carter. La veille, un long reportage avait permis à Me Jacques Vergès, de s’exprimer sur une affaire judiciaire, en défendant implicitement la cause du général Eyadéma. » [Le Monde, 26 août 1993, p. 7.]  «A cause des éventuelles fraudes », M. Edem Kodjo annonce le 20 août, la suspension de sa candidature.
M Jimmy Carter (ancien président américain), à la tête de la délégation de l’Institut national démocratique (NDI), demande au Comité international de suivi de revoir l’organisation du vote.
« En revanche, la France tient bon. Elle a fourni les cartes électorales (il y en aurait 500 000 en trop !), l’encre indélébile destinée à éviter les votes multiples (mais un huissier a constaté qu’un bon savon peut la faire disparaître)... » [Le Canard enchaîné, 25 août 1993, p. 3.]
Le 23 août, marche dans les rues de la capitale, à l’appel de Yaovi Agboyibo, de Gilchrist Olympio et d’un autre candidat, Djobo Boukari (Alliance pour la Défense des Intérêts du Peuple).
Ce même 23 août, le Premier ministre Koffigoh annonce la fin de la campagne officielle et le rejet de la candidature de M. Agboyibo. Probablement une «punition» de la part du gouvernement, (M. Agboyibo avait osé demandé la radiation du général Eyadéma de la liste des candidats).
Quant à M. Edem Kodjo, il demande le retrait des urnes de ses bulletins de vote, il n’est plus candidat. Il souligne : «l’état manifeste d’impréparation » et la «désorganisation du scrutin». Toute l’opposition appelle au boycott.
Le lendemain, l’observateur américain, Jimmy Carter s'indigne. Il lève l’index et prend les journalistes internationaux à témoin : «J’ai trempé mon doigt dans l’encre indélébile, regardez-le ! Cette élection n’est pas démocratique car elle n’est pas multipartite.» L’Institut National Démocratique, refuse «d'observer» les élections. Les observateurs allemands aussi quittent le Togo.
Quant aux observateurs français, rester ou quitter cette «dangereuse parodie d’élection au Togo» [Le Monde, 26 août 1993, p. 7.],  comme titrait un quotidien du soir, avec en prime une caricature de Pessin, son dessinateur-maison. Sur le croquis, un des observateurs pronostique et ironise : «Le candidat unique qui aura le plus triché devrait l’emporter». Quelques jours plus tôt le Quai d’Orsay a rejeté la possibilité d’un report de scrutin.
La discussion aurait été vive entre l’Elysée et le ministère français de la Coopération. Nous sommes en 1993, la droite est arrivée au pouvoir, mais le second mandat du président socialiste Mitterrand expire en 1995.
Le journal Charlie Hebdo résume : « C’est tellement pas un secret, que le parti politique au pouvoir en France est aussi celui qui dirige l’Afrique francophone que le Figaro dit tout haut que le RPR serait pour le maintien d’Eyadéma au pouvoir [...] Il n’y a que les formations politiques qui sont dans l’opposition ou qui n’ont pas le pouvoir en France qui peuvent se permettre de tirer la langue à Eyadéma. » [Charlie Hebdo, 1er septembre 1993, p. 3.]
La délégation des quatre parlementaires français refuse de prêter leur concours à la «mascarade» et d’apparaître comme «caution» à la réélection d’Eyadéma. Le député Serge Janquin va demander à être déchargé de sa mission. Les trois autres restent pour poursuivre leur mission d’observation afin de témoigner.
«La fête aura lieu, quelle que soit la physionomie du mouton». [Note de l’auteur. Cette expression est très prisée par les «militaires incontrôlés» togolais.]  Les candidats à la fête électorale s’appellent : MM. Adani Ifé (Indépendant), Amouzou Jacques (Indépendant) et Eyadéma Gnassingbé (RPT).
L’un des candidats, Adani Ifé se contentera d’une campagne limitée sur les médias d’Etat. A Kpalimé, Koffigoh va apporter son soutien à Eyadéma par l’intermédiaire de sa «Coordination des Forces Nouvelles».
Jour de vote. Premier verdict d’ensemble : les observateurs constatent une pagaille monstre émanant de l’impréparation. Deuxième verdict : une très faible participation : l’opposition avance le chiffre de 10%. Les officiels «arrondissent» ce chiffre à 39, 50%. Le parlementaire français, M. Gilles de Robien, estime la participation à 30% des électeurs. Il constate qu’en septembre 1992, 1 470 000 votants avaient participé au Référendum constitutionnel, contre 500 000 à la présidentielle. Il conclut en substance que «l’Opposition ayant appelé au boycottage représente grosso modo, les 900 000 voix manquantes». M. de Robien estime que «le déroulement de l’élection pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses. » [Le Monde, 28 août 1993, p. 22.]
En revanche, il y a d’autres «observateurs» français, des invités personnels du général Eyadéma, dont la conférence de presse est longuement retransmise à la télévision nationale. Ceux-là affirment devant les Togolais que cette élection présidentielle va «constituer un progrès important vers l'établissement d’un régime démocratique... » [Le Monde, 28 août 1993, p. 22.]  Ces «observateurs personnels du Général» avaient «A leur tête, Yves Guyon, professeur de droit privé à l’université Panthéon-Sorbonne. Dans la salle, au côté de Me Jacques Vergès, écoutait sagement Charles Debbasch, ancien président de l’université de droit d’Aix-Marseille-III et président du conseil de surveillance du Dauphiné Libéré. Les relations que les trois hommes entretiennent avec l’entourage présidentiel sont de notoriété publique. » [Le Monde, 28 août 1993, p. 22.]

L’Opposition aurait pu l’emporter affirment les amateurs de fiction politique. Pas si sûr; à la même période, le chef de l’Etat centrafricain, le général André Kolingba, n’avait-il pas modifié par ordonnance le Code électoral, alors qu’il arrivait, en quatrième position du premier tour des élections présidentielles à Bangui ? La réaction de la France à l’égard de Kolingba s’est résumée en un mot : fermeté. Bref, c’est Paris qui apprécie.

Selon les estimations de la Commission électorale nationale, le général Eyadéma aurait obtenu 96,5% des suffrages. Le taux global de participation serait de 36,16%. (Au référendum de 1992, le taux de participation était de 74,24%).
L’opposition crie à la fraude. Le 28 août, des milliers de manifestants du COD II protestent contre les résultats provisoires de l’élection présidentielle du 25 août. Le 4 septembre, l’UFC organise une nouvelle marche de protestation. Elle demande l’annulation du scrutin et la reprise de négociation pour aboutir à des «élections libres et transparentes».
Le 26 août, des échos d’une bavure politico-militaire font le tour du pays. Les autorités font état de la mort à la gendarmerie de Blitta, de jeunes militants qui appartiennent au CAR. Me Agboyibo proteste aussi : « Les jeunes gens ont été battus et entassés dans une petite cellule ! ». L’un des jeunes accusés d’avoir empoisonné ses camarades, clame son innocence.

Le 9 septembre, la Cour suprême proclame officiellement les résultats. Le général Eyadéma est réélu avec 96,49% des suffrages, mais c’est un autre chiffre qui retient l’attention : 36% seulement des Togolais se sont rendus aux urnes. L’opposition brandit d’autres chiffres : «On ne peut pas être élu avec moins de 10% du corps électoral du Togo. Ce n’est pas un président élu, c’est un président qui s’est couronné ! », s’indigne Gilchrist Olympio.
Le 24 septembre 1993, Eyadéma prête serment au Palais des congrès, devant la Cour suprême, en l’absence du Parlement. Notons que le HCR, «la bête noire» des militaires est passée à la trappe au cours des «négos de Ouaga». La France «prend acte de l’élection» du président de la République togolaise. Quant aux Etats-Unis, ils ne remettent en cause la victoire du général Eyadéma, mais l’ambassadeur américain a critiqué les conditions de déroulement du scrutin.
Le Département américain regrette que le gouvernement togolais n’ait pas accepté un bref report du scrutin afin que soient réglés les problèmes techniques non négligeables. Il invite l’opposition à rétablir le contact avec le pouvoir, en prévision des législatives.
 

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