«L’essentiel maintenant pour le gouvernement français,
c’est de tout faire pour que les législatives soient démocratiques»
[Le Monde, 28 août 1993, p. 22.] affirme à Lomé, M.
Klaus Kübler, un député (SPD) allemand, vice-président
du groupe chargé de l’Afrique au Bundestag. Plusieurs observateurs
aboutissent à la même conclusion : «Paris doit se racheter
une conduite ». Mais l’Opposition n’a plus confiance : «Dans
l’immédiat, nous n’avons pas l’intention de participer aux législatives.
», déclare, Léopold Gnininvi. Le Collectif de l’Opposition
pour la Démocratie dans son ensemble n’y participera pas.
Mais deux partis, dits modérés de l’opposition iront
à la bataille des législatives. Il s’agit du CAR de Me Agboyibo
et de l’UTD de M. Kodjo.
Le Comité Togolais de Résistance (CTR) basé en
France, dans une énième Lettre au Peuple Togolais,
appelle au boycott des élections législatives. (Ce Mouvement
avait déjà appelé au boycott du référendum
constitutionnel et des présidentielles). Cette fois-ci dans sa «lettre»,
le CTR écrit : «Participer aux élections législatives,
c’est valider l’élection présidentielle
du 25 août 1993. » [Comité Togolais de Résistance
- France, Lettre au peuple Togolais, Paris, 20 septembre1993, p. 1.]
En résumé, les radicaux qui ne cessent de clamer que
le régime de Gnassingbé Eyadéma est intrinsèquement
pervers, ne prendront pas part aux législatives. Par contre, ceux
des Togolais qui se préparent à conquérir l’Assemblée
nationale, disposent d’arguments «solides».
Pour Me Agboyibo du CAR : «Selon la Constitution de la IVe République,
les présidentielles récentes n’ont rien à voir avec
les législatives à venir, et contrairement à la conception
de certains politiciens, les législatives ne légitimeront
en rien les présidentielles frauduleuses [...] Après les
législatives, les présidentielles seront remises en cause.
» [Crocodile, n° 29, 24 février 1994, p. 8.], souligne
le leader du CAR, Yaovi Agboyibo. Le CAR et l’UTD veulent un partage du
gâteau national. Ils iront aux législatives. Ceux qui appellent
au boycott sont quand même de tout cœur avec les «participationnistes»,
car nolens volens ces derniers défendent les couleurs de
l’opposition, d’une certaine manière.
Le 3 novembre 1993, à l’issue du conseil des ministres, le Premier
ministre Koffigoh fixe les législatives au 19 décembre 93
(1er tour) et 2 janvier 94 (second tour). Tollé du côté
de l’opposition. Le Comité International des Accords de Ouagadougou
qui ne tient plus à commettre les mêmes erreurs, organisera
le premier tour le 6 février 1994. Contrairement à la présidentielle,
pour les législatives, le CAR et l’UTD, ont surveillé quelque
peu les préparatifs. Il est aussi vrai que pour Eyadéma,
le pouvoir qui compte, c’est celui conféré au président
de la République par la Constitution de 1992.
Le premier tour des législatives s’est déroulé
dans un calme apparent. Le deuxième tour sera émaillé
d’incidents graves.
Après le premier tour (6 février), les partisans du général
Eyadéma remportent 35 sièges sur 81. Les partis d’opposition
obtiennent 22 sièges : (CAR : 19 ; UTD : 3 ). Cependant, le CAR
et l’UTD sont entre-eux en ballottage dans 13 circonscriptions. Restent
11 ballottages en vue, entre RPT et Opposition (CAR/UTD). Quant à
la Coordination des Forces Nouvelles (CFN) de Me Koffigoh, elle subit un
échec cinglant. Seul le Premier ministre lui-même, reste en
ballottage défavorable face à un candidat du RPT.
MM. Agboyibo (CAR) et Kodjo (UTD), décident de constituer un
front commun pour le second tour. Le deuxième tour s’annonce serré;
pour l’emporter, il va falloir, pour certains, y joindre d’autres moyens
d’action plus illégaux les uns que les autres : intimidations, violences,
meurtres en série...
Dans la cinquième circonscription électorale de Lomé
où s’affrontaient en ballottage un candidat RPT et un concurrent
UTD, Jean Karim Fall (RFI) promène son microphone. Réponse
de deux électeurs. L'un : «Je suis venu voter parce qu’on
a trop souffert, parce que sans la sécurité, tu ne peux pas
aller chercher du travail ni nourrir ta famille». L’autre : «
Je suis venu voter pour que le pays retrouve la sécurité...
». En conclusion : pour les Togolais, la sécurité est
primordiale. Ils en ont soif. La sécurité, le Général
l’a promise aux Accords mixtes paritaires (août 1992). La sécurité,
c’est l’organisation par MM. Eyadéma et Koffigoh, le 24 avril 1993,
d’une Journée de réconciliation « Armée-Nation
», au cours de laquelle les militaires sont passés «prendre
un pot» chez les habitants de quelque demeure où naguère,
ils firent passer des opposants de vie à trépas. La sécurité
? C’est pour elle que le COD II s’est compromise à Ouagadougou en
signant les Accords du 11 juillet 1993. La Sécurité, c’est
selon Me Koffigoh, la mise sur pied en mars 1993, d’une «Force Spéciale
de Sécurité (FORS 93).
Mais au second tour des législatives, les Togolais se demandent
encore : « Qui a fait irruption dans les salles des bureaux de vote
et qui a emporté les urnes avec une facilité‚ aussi criante
sous le regard des agents de FORS 93 ? » [Crocodile, n° 29, 24
février 94, p. 3.]
L’envoyé spécial de RFI souligne : «Les opérations
de vote ont débuté avec retard, car hier la Commission nationale
électorale a décidé de compléter le dispositif
anti-fraude. Tous les bulletins doivent en effet être signés
par des représentants des partis et par le président du bureau
de vote. Les électeurs et les électrices ont donc dû
patienter... ». Pourquoi ces précautions supplémentaires
? Y-a-t-il eu fraudes au premier tour ? Ou parlerait-on des fraudes de
la présidentielle ? Quoi qu’il en soit, les résultats d’une
Commission nationale électorale, chapeautée par un Président
de la Cour suprême, ne sont pas critiquables. Le 4 février,
le général Eyadéma dans une allocution télévisée,
proclamant la fin de la campagne pour les législatives, avait lancé
: « Que le meilleur gagne ! ». Preuve qu’il est adepte du fair-play.
Pourtant le jour-même, six opposants distribuant des tracts dans
le cadre de la campagne, sont arrêtés à Lomé
et à Blitta.
Le 11 février, la maison du ministre de la Communication, Benjamin
Agbéka est soufflée par une bombe : des dégâts
matériels.
Le 15 février, une bombe est déposée au domicile
d’un membre du Comité d’Action pour le Renouveau. Le CAR exige la
protection de ses candidats dans la préfecture du Haho (93 bureaux
de vote), où le RPT et le CAR sont en ballottage.
Le 20 février, jour de vote. Une mise à sac de bureaux
de vote, serait l’œuvre d’une vingtaine d’individus armés et vêtus
de tee-shirt au sigle de l’UFC d’Olympio. « Faux ! », répond
le représentant de l’UFC, M. Jean-Pierre Fabre : «Met-on des
tee-shirt pour signer des actes ? ». Une scène identique a
failli se produire à Sokodé dans le Nord, où le ministre
de la Défense, Inoussa Bouraïma, est en ballottage avec un
candidat de l’UTD.
Les 21 bureaux doivent fermer à 13 heures. Dans la capitale,
un incident a été noté au Collège protestant
de Lomé. Pour ne citer que ces cas.
Mais le crime politique le plus crapuleux d’entre les deux-tours, et
vivement ressenti par la population, est sans aucun doute, celui perpétré
à l’encontre de M. Gaston Edeh Aziandouvor du CAR. Il est retrouvé
mort, calciné, ainsi que deux de ses compagnons (Martin Agbénou
et Prosper Hillah), à Massouhoin (banlieue nord de Lomé),
le dimanche 13 février 1994. M. Aziandouvor venait d’être
élu député au premier tour des législatives,
dans la deuxième circonscription de Yoto. Les Forces Armées
Togolaises démentiront leur participation à ce meurtre.
Ce meurtre n’empêchera pas la tenue du deuxième tour.
Résultat des courses: Mouvance pésidentielle (RPT-35 sièges
/ UJD-2 sièges / CFN-1 siège) ; total, 38 sièges.
Opposition dite modérée (CAR-33 sièges / UTD-6 sièges)
; total, 39 sièges.
Le 18 mars, le RPT dépose un recours en annulation auprès
de la Cour suprême, des élections législatives dans
sept circonscriptions. Les scrutins de 4 circonscriptions finalement invalidés
pour fraudes seront reportés. Il s’agit de : 2 sièges dans
le Wawa, 1 dans le Haho, 1 dans la commune de Lomé.
En fait, la Cour suprême a longtemps « hésité
» avant la proclamation officielle des résultats (le 14 mars).
Elle aurait subie de fortes pressions. Paris et Washington ont dû
taper du poing sur la table, en exigeant (25 février), « la
publication rapide des résultats ».
21 mars 1994. Nouvelle donne politique à l’issue des législatives
à la togolaise ; le Premier ministre, Me Joseph Koffigoh remet sa
démission et celui de son gouvernement au général
Eyadéma.
La coalition CAR / UTD est majoritaire à l’Assemblée
nationale. Le chef de l’Etat, va entamer de longues, très longues
consultations en vue de choisir un Premier ministre.
Me Agboyibo (fort des 33 sièges du CAR + 6 de l’UTD, son allié
du moment), s’apprêtait dans sa tête, à investir officiellement
et en victorieux la Primature. Mais dès le 15 mars, M. Edem Kodjo
va se positionner. Dans une interview à la presse, il déclare
que son parti est une « entité charnière » située
au-dessus de la mêlée.
Suite: L’énarque et le «parti croupion»