Silhouette souple, moustache bien taillée, amateur de beaux costumes
importés, M. Edem Kodjo est un énarque : (promotion Blaise
Pascal de L’Ecole nationale française d’Administration, 1962). Il
a été longtemps et plusieurs fois ministre du général
Eyadéma à l’époque où l’argent du phosphate
togolais coulait à flot. Le Général dit de lui : «Edem
Kodjo a été l’un de mes plus proches collaborateurs. Il a
pris une part active à la création du Rassemblement du peuple
togolais en 1969. Il a été Secrétaire général
de ce parti - je passe sous silence les portefeuilles ministériels
qu’il a occupés dans mes gouvernements, notamment celui de l’Economie
et des Finances, et celui des Affaires Etrangères. Son élection
au poste de secrétaire général de l’OUA a été
surtout l’hommage des chefs d’Etat africains à notre diplomatie,
mise au service de la paix entre les Etats et les peuples. » [Jeune
Afrique, n° 1726, Point de vue, 3-9 février 1994, p. XVI.]
Edouard Kodjo est né en mai 1938 à Sokodé (Nord-Togo),
mais c’est un homme du Sud. Jeune étudiant à Paris, il a
milité au sein de la Fédération des Etudiants d’Afrique
Noire (FEANF) . A sa sortie de l’ENA en 1962, il sera administrateur à
l’Office de Radiotélévision Française (ORTF), avant
de rejoindre le Togo en 1967. M. Ayité Gachin Mivédor le
recommandera chaudement au général Eyadéma. Ce dernier
nommera d’abord Edem Kodjo au Secrétariat général
de l’Economie et des Finances. A la création du RPT, Kodjo en rédigera
le Livre vert.
Lorsqu’il est ministre de l’Economie et des Finances en 1973, Edem Kodjo
cumulera les fonctions de président de la Banque Centrale des Etats
de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et de Gouverneur du Fonds Monétaire
International. Avant l’ère de la «démocratisation»,
il terminera sa carrière au Togo en tant que ministre des Affaires
Etrangères. Après son passage à l’OUA, au Secrétariat
général, il sera longtemps exilé en France.
Là, il a été notamment enseignant à la
Sorbonne et a collaboré à l’hebdomadaire Jeune Afrique. C’est
à Paris qu’il fonde la revue Afrique 2000.
En 1991, il débarque à Lomé quelques mois avant
la Conférence nationale pour créer l’Union Togolaise pour
la Démocratie (UTD).
Toujours au sujet de Kodjo, Gnassingbé Eyadéma déclare
: «Il sait également que ma porte est ouverte à tous
ceux qui partent et qui reviennent.» [Jeune
Afrique, n° 1726, Point de vue, 3-9 février 1994, p. XVI.]
Edem Kodjo est revenu frapper à la porte du Général.
Ce dernier le nomme Premier ministre, le 22 avril 1994, après deux
mois d’attente (après le deuxième tour des législatives).
M. Kodjo a certes les qualités d’un Premier ministre, mais chez
Eyadéma, les calculs politiciens priment avant tout.
Me Agboyibo, le leader du CAR, annoncera la non-participation de son
parti au gouvernement d’Edem Kodjo. La passation de service aura lieu le
25 avril entre Koffigoh et Kodjo. M. «K» est remplacé
par M. «K». D’ailleurs après M. Kodjo, au poste de Premier
ministre, ce sera un autre «K» comme Klutsé.
Mais celui-ci est encore un autre cas.
«Les politiciens sont des gens avisés, dont les appétits
voraces aiguisent singulièrement la perspicacité, et chez
lesquels la chasse aux bonnes places développe des ruses d’apaches.
» [Sorel (G.) Réflexions
sur la violence, Edit. du Trident, Paris, 1987, p. 125.]
Edem Kodjo n’est pas sûr (vu l’audience de son parti UTD à
l’épreuve des législatives) de s’approcher une autre fois
d’aussi prêt du pouvoir. Il sera vivement critiqué, notamment
par Me Agboyibo qui estime qu’avec sa propre «quantité de
députés-CAR», le poste lui revient de droit.
Aussitôt nommé‚ M. Kodjo insiste lors de son discours
programme sur la lourdeur de la tâche qui le guette, et compte sur
la majorité parlementaire dont est issu son parti, pour soulever
les montagnes. «Certes, il s’agit de faire en sorte que tous les
Togolais s’entendent, que les réfugiés puissent un jour espérer
regagner leur pays. Que tous ceux qui se sont divisés puissent de
nouveau se donner fraternellement la main [...] Il faut que les forces
de sécurité, les forces de l’ordre, notre Armée, se
sentent constamment et totalement intégrées à ce processus
de démocratisation [...] Nous avons besoin très rapidement
de normaliser nos rapports avec les institutions financières et
d’entamer vigoureusement une oeuvre de reconstruction et de redressement
économique. » [Source
: archives audio.] Le RPT d’Eyadéma applaudit
à ce discours. La mouvance présidentielle déclare
en substance que «Me Agboyibo doit reconnaître humblement que
face à Edem Kodjo, le choix est clair. Les Togolais ont assez souffert
des avocats dans ce pays, et n’oublieront pas de si tôt le passage
catastrophique d’un certain Koffigoh à la tête du Togo. »
Propos pour le moins critique à l’égard de J. Koffigoh qui
a contribué au retour en force du général Eyadéma.
D’ailleurs, fort de son «1 siège» à l’Assemblée
nationale, Koffigoh peut constituer, et d’ailleurs constituera «l’appoint»
des voix RPT lors des votes.
Ne pouvant pas compter sur Me Agboyibo, le nouveau Premier ministre,
Edem Kodjo, va gouverner avec la mouvance présidentielle. Il va
aussi contribuer malgré lui à de nouveau, asseoir le pouvoir
d’Eyadéma sur le Togo. Jacques Foccart dira de Kodjo : «Il
a dû s’allier avec le parti d’Eyadéma, qui est cinq fois plus
fort que le sien. Ainsi, le président de la République a
retrouvé‚ l’essentiel de ses pouvoirs. » [Gaillard
(Ph), Foccart parle 2, Fayard/Jeune Afrique, Paris, 1997, p. 404.]
Certains leaders politiques, gouailleurs, se demandent si «Edem Kodjo
a de nouveau adhéré‚ au Rassemblement du Peuple Togolais.
»
Quoi qu’il en soit, Edem Kodjo convoitait une parcelle de pouvoir. Il
l’a eue. Et s’il en été ainsi, c’est que le Général
l’a voulu. Eyadéma avait laissé entendre, qu’il lui fallait
un technocrate, un économiste expérimenté pour redresser
le pays. Son choix influencé par la France, penchait du côté‚
d’Edem Kodjo, en tant qu'énarque.
En France, la critique est vive depuis des années à l’encontre
de l’ENA qui a fourni pourtant de grands administrateurs à l’Etat.
Au cours de la campagne électorale des législatives anticipées
du mois de mai 1997 en France, le Premier ministre, Alain Juppé,
énarque lui-même, a émis l’idée de dissoudre
ou de réaménager la grande Ecole.
Bon nombre de Togolais, Eyadéma en premier, pensent que disposer
d’un Premier ministre issu de l’ENA, seul suffirait à sortir le
Togo de la crise économique. Quoique les efforts en ce sens ont
été salués par les Togolais. « Lors du passage
de Kodjo à la Primature les salaires ne traînaient pas trop.
», disent certains fonctionnaires avec un brin de nostalgie.
Mais qu’est-ce donc que l’ENA ? Michel Debré ancien Premier
ministre français, qui fut chargé de rédiger le projet
de loi visant à créer l’ENA et à l’organiser, écrivait
dans son rapport officiel que cette école doit conférer à
ses élèves, certaines compétences clés : «
un sens de la décision qui permet d’opter et un sens de l’imagination
requis pour créer avec originalité. »
Dans son ouvrage intitulé : Les bâtards de Voltaire, John
Saul‚ écrit qu’à partir de 1950, « Cette nouvelle fournée
d’élèves arrivait tout droit des salles de classe et du giron
familial. Les résultats furent pour le moins divergents. Chaque
promotion différait selon les modes en cours ; mais d’une manière
générale les diplômés quittaient l’établissement
lestés d’une ambition personnelle galopante. » [Saul
(J.), Les bâtards de Voltaire, Editions Payot, Paris, 1993, p. 139.]
John Saul poursuit : «L’apparence remarquable que leur éducation
leur a donnée est vide, sauf quand elle est comblée par le
travail qui les occupe. Lorsqu’on critique leur manière de gérer
ce travail, ils se cramponnent à leurs positions, incapables du
moindre compromis car ils n’ont pas les bases nécessaires pour pénétrer
plus avant dans la matière. Ils deviennent les défenseurs
obstinés, totalitaires, de choses dont ils n’ont strictement rien
à faire. Ce déracinement psychologique les incite à
confondre le pouvoir avec des notions telles que la morale et la compréhension
des réalités. » [Saul
(J.), Les bâtards de Voltaire, Editions Payot, Paris, 1993, p. 145.]
L’auteur conclut qu’il faudrait commencer par éliminer ce mépris
envers le public, profondément ancré dans l’éducation
de ces élites.
A propos de la nomination de l’énarque Kodjo, M. Jacques Foccart
explique : « En effet, Eyadéma mène le jeu politique,
mais il a eu besoin de Kodjo, qui a mis à contribution ses relations
internationales pour faciliter le rétablissement de l’aide de la
France et d’autres pays européens, bloquée depuis 1993. C’est
ainsi que le Togo a renoué avec le FMI et a obtenu l’annulation
des deux-tiers de sa dette publique extérieure. En dépit
des tensions, il y a donc eu, entre les deux hommes, une collaboration
réelle, dont le résultat est apparu dans la reprise économique.
» [Gaillard (Ph.), Foccart parle
2, Fayard/Jeune Afrique, Paris, 1997, p. 404.]
Si un jour, les Togolais doivent appeler démocratiquement Kodjo
au-devant de la scène politique, ce sera sans aucun doute pour cette
simple et unique raison économique pratique.
Les compétences économiques de Kodjo n’empêcheront
pas Eyadéma, à la première occasion, d’attribuer la
Primature à un homme plus dévoué politiquement. On
se souvient qu’en mars 1994, la Cour suprême avait annulé
les résultats des législatives dans trois circonscriptions
gagnées par le CAR et l’UTD. (Ces deux partis avaient d’ailleurs
protesté en suspendant leur participation aux commissions de l’Assemblée
nationale.)
Après avoir retrouvé la majorité à l’Assemblée
en 1996, à la faveur des législatives partielles et des défections
au sein de l’opposition, le président Eyadéma nommera un
Premier ministre bien acquis à sa cause : M. Kwassi Klutsé.
C’est ainsi que le général Eyadéma a repris le
pouvoir, tout le pouvoir qui était le sien avant la Conférence
nationale souveraine. Il ne lui reste plus qu’à convaincre sur le
plan international.
Suite: CONCLUSION