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DÉMOCRATISATION À LA TOGOLAISE

Tètè Tété, 1998

Table des matières
 

CONCLUSION


Depuis la reprise des rênes du pouvoir par le Général, après la Conférence nationale, son souci est double : avoir la mainmise sur toutes les institutions de l’Etat, d’une part ; et d’autre part, redorer son blason terni par les assassinats en série et les coups de forces qui ont jalonné la transition démocratique.
Au plan interne, pour l’heure, c’est l’insécurité qui persiste. Des armes distribuées au cours des moments de tension de la transition refont surface. Des bandes armées s’en servent souvent pour faire au passage, quelques «petits prélèvements» aux dépens de la population, chez les riches commerçants, et parfois en pleine rue. Dans une interview que lui a accordée la télévision d’Etat (7 mai 1998), le président Eyadéma «pense» que les armes utilisées par les bandits, appartiennent à l’opposition. Celle-ci, affirme qu’elle n’a jamais disposé d’armes ; à plus forte raison, d’armes de guerre. Néanmoins, cette polémique mise à part, si une organisation peut lutter à armes égales contre les hors-la-loi, c’est bel et bien l’armée ; mais encore faudrait-il savoir si tel est son intérêt. Mais en attendant, ces armes occasionnent chaque jour des victimes. L’action la plus spectaculaire a été perpétrée contre un fourgon blindé de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) à Lomé. Les bandits ont tiré des roquettes sur le fourgon blindé. Plus récemment dans un quartier de la capitale, un riche commerçant nigerian a été dépossédé d’une somme de 7 millions de F CFA.
L’argent manque au Togo en général, après les huit mois de grève illimitée (1992-1993) imposée par l’opposition. Le gouvernement est sur tous les fronts. Le Premier ministre Klutsé est à Paris à la recherche d’aides. Mais l’Occident ne donne plus de fonds au Général pour cause de mauvaise gouvernance et de non-respect des droits de l’homme. Le patron du Togo est toujours considéré avec suspicion par la plupart des pays occidentaux. Le Canard enchaîné relate : «Le général Eyadéma, patron du Togo, avait invité Chirac à fêter en sa compagnie, le 13 janvier, ses trente années passées à jouer les dictateurs. Réponse : une fin de non-recevoir. Encore heureux... » [Le Canard enchaîné, 8 janvier 1997, p. 3.]
La France semble parier sur sa volonté de mener à bien une véritable démocratisation en organisant d’une façon transparente l’élection présidentielle de 1998, mais est-elle sincère ?
Le président Eyadéma se tourne donc vers l’Asie et les pays arabes. Un journal indépendant [Nouvel Echo, n° 22, 10 octobre 1997, p. 1]  écrit qu’au terme de secrètes tractations, le Togo (un pays où vit une majorité de chrétiens), tente de signer un acte d’adhésion à l’Organisation de la Conférence Islamique, afin de contourner les pressions occidentales.
Sur le plan interafricain, le Général se dépense sans compter pour retrouver sa «grandeur» perdue. Eyadéma déploie toute sa panoplie du «Monsieur Bons-offices». Il fut le spécialiste du conflit tchadien, aujourd’hui il «règle» le différend entre le Cameroun et le Nigeria !
Les 26 et 27 mars 1997, le président Eyadéma a tenu à trouver à Lomé une solution au conflit du Zaïre [Note de l’auteur. Malgré le Sommet extraordinaire de l’OUA chez Eyadéma, le maréchal Mobutu est bouté du pouvoir par M. Kabila (mai 1997). Mobutu mourra dans son exil marocain , le 7 septembre 1997.] ;  ceci, à grands coups de publicité et de médiatisation. Confidentiel de Jeune Afrique révèle qu’au total, la fête a coûté : «1 milliard de F CFA (10 millions de FF). L’essentiel de cette somme a été consacré à la logistique et aux travaux de réfection de l'Hôtel du 2-Février qui abrita les délégations. Très favorable à la tenue de cette réunion au sein de son «pré carré», la France a participé aux dépenses avec une enveloppe de 300 millions de F CFA. » [Jeune Afrique,  n° 1890, 26 mars-1er avril 1997, p. 14.] Le Général, sur cette question, a visiblement voulu avant toute chose, «épater la galerie». Jeune Afrique écrit : «En période de crise au Zaïre, certains ont trouvé que ce déploiement musical et artistique aurait pu être réduit au minimum. » [Jeune Afrique,  n° 1891, 2-8 avril 1997, p. 14.]  Le journal fait ainsi allusion aux danses des animateurs, que le pouvoir a fait venir à grands frais de l’intérieur du pays.

Les conseillers d’Eyadéma, pour rehausser la côte du Président, savent à l’occasion, ouvrir grand, les caisses de l’Etat pour puiser des espèces sonnantes et trébuchantes en direction d’une certaine presse internationale. Le Nouvel Afrique-Asie relate : «A titre d’exemple, ce contrat de 4 800 000 FF accordé il y a quelques années par la présidence du Togo à l’agence française de communication BK2F, dirigée par Alexis Beresnikoff, somme sur laquelle ce dernier devait verser une commission de 10% à une association dénommée «Demain la France», placée sous l’égide de Charles Pasqua, ancien ministre de l’Intérieur et grand ami d’Eyadéma.» [Le Nouvel Afrique Asie, n° 105, juin 1998, p. 10.]  Ces organes n’hésitent pas à l'occasion à faire le premier pas, pour ensuite vanter des facteurs inexistants dans la réalité, comme : «l’avancée démocratique, la stabilité du pays et ses atouts quant à sa relance économique».
L’hebdomadaire togolais, Le Regard, écrit : «Lomé II ne lésine pas sur les moyens quand il s’agit de «financer» les journalistes des médias internationaux pour faire l’apologie de la dictature. Hamza Kaïdi de Jeune Afrique par exemple est devenu presqu’un attaché de presse du chef de l’Etat togolais et du parti au pouvoir. » [Le Regard, n° 30, 4-10 mars 1997, p. 3.]  Le journal fait sans doute allusion entre autres, au numéro 1726 du 3-9 février 1994, dans lequel le pouvoir togolais a négocié une trentaine de pages sous la rubrique commerciale. Le Regard, dans ce même n° 30, met en doute l’objectivité des commentaires de la radio Africa n° 1, lorsque par exemple au cours de l’installation de la Cour constitutionnelle, «Le pouvoir togolais n’a pas hésité à se payer les services de [...] Le rédacteur en chef adjoint de Africa n° 1, Jean-Claude Franck Mendome a été invité par les autorités togolaises alors que Africa n° 1 a un correspondant permanent à Lomé, en la personne de Jacques Douti Sourou. » [Le Regard, n° 30, 4-10 mars 1997, p. 3.]

Bien entendu, Eyadéma n’aime pas les journaux privés locaux. Plusieurs directeurs de publication sont en exil à cause de lui ; ceux de Courrier du Golfe, Forum Hebdo, Ibanou Express, La Lettre de Tchaoudjo, Sentinelle, Tribune des Démocrates, etc. Le Regard témoigne : «Rares sont des journaux au Togo qui ont un siège et pour cause, le Togo a battu le record en Afrique de l’ouest en matière de mise à sac de sièges de journaux. Le métier de journaliste privé au Togo est un véritable parcours du combattant. Nous sommes quotidiennement persécutés, nos parents avec, parce que nous osons critiquer le régime. » [Le Regard, n° 57, 30 septembre 1997, p. 5.]
Au cours de la période de transition, presque tous les sièges de journaux ont reçu la visite musclée des militaires.
M. Bertin Kangni Foly, directeur de publication de l'hebdomadaire La Parole, décédera en exil à Cotonou. Son journal satirique ne paraissait plus depuis 1992, suite à un procès que le régime voulait lui intenter pour diffamation. Il avait publié une information que le chef de l’Etat, aurait lui-même confirmée par la suite.
Le fondateur de Courrier du Golfe, Koffi Kpé Homawoo est poussé à l’exil au Ghana, depuis le début de la transition.
M. Katakpaou Touré de l’hebdomadaire, La Lettre de Tchaoudjo, a été sérieusement inquiété. M. Lucien Hounkanli (Sentinelle) a été condamné par contumace, pour avoir dévoilé le prix de revient du blindage de la Mercedes présidentielle, etc.
M. Martin Dossou Gbénouga directeur de publication de l’hebdomadaire La Tribune des Démocrates, affirme que la précipitation à organiser son procès quelques jours après son arrestation, le comportement des juges, démontrent son caractère expéditif. Martin Dossou Gbénouga, sera condamné à 12 mois de prison ferme et un million de F CFA d’amende pour «délit d’offense au chef de l’Etat». Il avait usé dans un article, des mots : «individu, prédateur, tirailleur», à l’endroit du Président de la République. Le 12 janvier 1995, la Cour d’Appel a révisé le procès qui l’avait condamné précédemment à 60 mois d’emprisonnement. Il est finalement grâcié par le chef de l’Etat, en janvier 1995. Pour Me Doe Bruce, l’un des avocats du journaliste, la loi d’amnistie couvre les faits reprochés à son client.
Malgré tout cela, ils osent. Ils sont souvent arrêtés. Ce directeur de publication d’un hebdomadaire privé aura de la chance comparativement à d’autres collègues. Eyadéma décide ainsi de son sort : «Moi je vais te libérer, mais Dieu va te punir », lui dit le chef de l’Etat ; puis il ajoute, s’adressant à ses collaborateurs : «Je le libère, dites-le au Procureur, mais si demain il récidive... » [Le Regard, n° 28, 18-24 février 1997, p. 3.]  Édifiant ! Malgré le «changement démocratique», le Général a en main tous les pouvoirs, surtout le judiciaire.

Nonobstant tout ce pouvoir, Eyadéma a besoin d’être soutenu. «Marches de soutien» au Président, sont de nos jours, une autre caractéristique de ce régime «démocratique».
«Dans les résidences universitaires de la capitale, certains étudiants se réjouissent de ce job bien rémunéré qui consiste à prendre part, de temps à autres, à des manifestations de soutien au président. «Ils viennent louer nos services, comme on loue des figurants pour un film», assure un jeune homme de vingt-deux ans, en troisième année de droit. » [L’Autre Afrique, n° 55, 1er –7 juillet 1998, p.13.]
Selon les confessions d’un autre jeune mais tout aussi expérimenté «souteneur du Général» : «Il suffit d’organiser une marche ou une conférence de presse contre l’opposition et vous gagnez de l’argent [...] Non ! Ce n’est pas aussi facile. Vous concevez des révélations fictives, vous élaborez un projet de mensonges sur le dos des opposants, que vous soumettez au patron de Lomé 2, par un intermédiaire, ministre ou autre, qui peut facilement le voir et c’est celui-là qui négocie l’audience pour vous [...] Il arrive souvent que des bagarres éclatent au moment du partage de l’argent ». [Le Regard, n° 82, 5-11 mai 1998, p. 6.]  Ainsi, «100 millions de nos francs auraient été débloqués pour encourager le HACAME [Note de l’auteur : HACAME est la branche estudiantine armée proche du pouvoir]  à fustiger l’Opposition. » [Tingo-Tingo, n° 26, 22 octobre 1997, p. 5.]  Nouvel Echo surenchérit en parlant d’une marche de soutien des jeunes manipulateurs qui «ont escroqué et cherché à rouler dans une belle farine le Chef de l’Etat lui-même. Selon un agent de nos services de santé publique, le million jeté par les fenêtres par le chef de l’Etat lui-même, suffit largement pour vacciner plus de la moitié de la population de l’Oti contre la méningite. » [Nouvel Echo, n° 21, 3 octobre 1997, p. 3.]
Le général Eyadéma se préoccupe peu de social, son rayonnement international passe avant tout. La 25e Assemblée paritaire ACP-UE (Octobre 1997) arrachée de haute lutte par Eyadéma, n’a pas servi son pouvoir. Eyadéma s’est fait piéger. La communauté internationale a eu l’occasion de toucher du doigt les violations des droits de l’homme de la part du régime. «Un appel au président de la République du Togo», du 27 octobre, émanant de la délégation du Groupe du Parti Européen des Libéraux, Démocrates et Réformateurs à l’Assemblée paritaire ACP-UE, réunie Lomé, demande à Eyadéma de donner des éclaircissements sur une longue série de disparitions et d’exécutions sommaires.
Une autre résolution de l’Assemblée paritaire ACP-UE, estime que «Les élections doivent être organisées, conformément aux normes internationales reconnues, et doivent exprimer la libre expression de la volonté des électeurs en leur donnant un véritable choix politique ».

A l’approche de l’élection présidentielle anticipée de juin 1998, l’opposition togolaise se réveille. Quelques «marches de protestation contre la préparation d’élections frauduleuses par le gouvernement», sont organisées par le CAR, le PDR , l’UFC, etc. Exemple, les marches du 3 mai et 26 octobre 1997, ont rassemblé des milliers de Loméens. En tête de cortège, des responsables de l’Opposition.
Une autre institution, l’Eglise catholique jusqu’alors muette, sort de sa léthargie en rendant publique, une lettre pastorale à l’issue d’un congrès des évêques à Atakpamé, le 2 février 1998. La lettre de l’Eglise constate que : «Les citoyens vivent dans la peur. Peur des actes de violence, peur des dénonciations gratuites, peur de faire connaître son parti politique... » Abordant le volet économique et social, les évêques constatent : «La situation économique est aggravée par la corruption, les détournements, au détriment du bien commun et des moins nantis, le partage inégal des biens publics, la malversation, le chômage...»
En revanche, le général Eyadéma et son gouvernement ont besoin de présenter un autre bilan à l’extérieur ; celui-là, globalement positif.
Dans un publi-document commandé au magazine français, Le Nouvel Economiste, le gouvernement de K. Klutsé avance ses chiffres : «Le Togo, avec une croissance réelle moyenne de son PIB de 8,3% sur la période 1994-1997, est très supérieure à la croissance démographique [...] En ce qui concerne le taux d’inflation, celui-ci s’est établi à 7,2% en 1997. » Cet amalgame de chiffres, avancés par le Premier ministre dans un dossier économique : «Le Togo sur la route du progrès » [Le Nouvel Economiste, n° 1104, 20 mai-4 juin 1998, p. 99/III.],  constitue avant tout un message politique destiné à l’étranger. Sur place la réalité économique s’impose. Elle est faite de misère au quotidien ; de salaires versés avec difficultés aux fonctionnaires.

C’est dans cette atmosphère d’indigence de jour en jour généralisée, et dans un pays en crise énergétique [Note de l’auteur : Le barrage d’Akossombo (Ghana) qui fournit de l’énergie électrique au Togo, est touché par la sécheresse ; ce qui entraîne des délestages de courant électrique.],  que Gilchrist Olympio, revient officiellement à Lomé, depuis l’attentat de Soudou en 1992. Officieusement, il aurait souvent franchi la frontière ghanéo-togolaise.
Le plus connu des opposants au régime du général Eyadéma, M. Gilchrist Olympio, tient à être de la «fête» des présidentielles, malgré les risques qu’il encourt. A son retour au Togo, le leader de l’UFC est accueilli par des milliers de sympathisants de l’opposition toutes tendances confondues. « Ma garantie de sécurité, c’est le peuple togolais ! » dira Olympio.
Eyadéma quant à lui, à cette occasion, s’apercevra que la plupart de ses « marcheurs de soutien » sont en fait des sympathisants de l’opposition. C’est pourquoi, quelques jours plus tard, au cours de la manifestation de soutien des agents permanents de la Fonction publique à son endroit à Lomé 2, Eyadéma fera passer à tabac les manifestants venus profiter de la distribution de billets de F CFA.

La date des présidentielles a été rapprochée par le bon vouloir du Général, (après de multiples reports, le 21 juin sera la bonne, au lieu de l’échéance du mois d’août 1998). Fin mars 1998, le secrétaire général de l’UFC, Jean-Pierre Fabre proteste contre cette décision unilatérale. Dans une conférence de presse tenue à Lomé, il avance, en substance comme argument que le mois de juin est un mois de saison des pluies. Le Général lui-même a fait la même constatation en 1993, lorsqu’il s’est agi de fixer la date des présidentielles. Il faut aussi souligner que l’élection coïncide avec la période des examens de fin d’années.
L’opposition proteste. Eyadéma décide. Il met toutes les chances de son côté pour rempiler ad libitum sur le trône de la République du Togo. En décembre 1997, il a fait adopter par l’Assemblée nationale un code électoral en l’absence de nombreux députés de l’opposition. Quant à la Commission électorale nationale (CEN), l’UFC en a été d’office écartée, sans compter la révision des listes électorales qui s’est fait dans une réticence perceptible de la part du ministère de l’Intérieur.

Le gouvernement met en marche le gonflement de cartes d’électeurs dans certains bureaux et l’insuffisance de cartes dans d’autres. En guise d’exemple, dans la préfecture de Tône (Dapaong), à Nanergou, sur 5 bureaux de vote prévus, seuls 3 bureaux ont reçu des cartes d’électeurs avec leurs registres. Enfin, dans sa marche vers la fraude, le pouvoir refuse l’accréditation des 500 observateurs nationaux formés grâce au financement de l’Union européenne.
Dans une lettre en date du 5 juin 1998, M. Léopold Gnininvi fera part à la présidente de la CEN, Mme Awa Nana, des constats suivants : «A ce jour, la liste des bureaux de vote n’est pas connue. Et pourtant, aux termes de l’article 46 du code électoral, elle devrait être arrêtée et publiée trente (30) jours au moins avant le jour du scrutin ».

Pendant ce temps, persécutions et insécurité commandées d’en haut, règnent en maîtres. Les grandes victimes en sont les chefs de partis politiques. Déjà en novembre 1997, le leader du CAR, Me Aboyibo, a été agressé avant un meeting à Bafilo (nord du pays). Toujours dans le Nord, des responsables de la CDPA sont inquiétés après le meeting de ce parti à Sokodé. Les préfets de ces régions ont reçu pour ordre d’interdire les réunions des partis de l’opposition dans le Nord. Par contre, lorsque la campagne officielle débutera le 5 juin, Eyadéma effectuera un déplacement à Vogan et Tabligbo, deux principales localités du Sud.
Gnassingbé Eyadéma a, en pratique, ouvert la campagne électorale avant l’heure, en profitant de la télévision d’Etat, le 7 mai 1998, pour rejeter tous les maux dont souffrent les Togolais depuis la Conférence nationale, sur le dos de l’opposition. Le président Eyadéma aura de même le privilège de délivrer un message sur les ondes d’Africa n°1, soixante-douze heures avant le scrutin.

Pendant ce temps, les candidats d’opposition se disent victimes d’ostracisme de la part des médias d’Etat. Arrivé au Togo bien avant le début de la campagne officielle, «Reporter sans Frontières» constate que : «Gnassingbé Eyadéma a profité de près de trois fois plus d’antenne que Gilchrist Olympio ou Yaovi Agboyibo, et de douze fois plus de temps que Jacques Amouzou ou Léopold Gnininvi».
En effet, en vue des présidentielles du 21 juin 1998, à la clôture officielle des candidatures, ils seront six, à être retenus : Yao Agboyibo (Comité d’Action pour le Renouveau), Jacques Amouzou (Union des Libéraux Indépendants), Zarifou Ayéva (Parti Démocratique pour le Renouveau). Gnassingbé Eyadéma (Rassemblement du Peuple Togolais), Léopold Gnininvi (Convention Démocratique des Peuples Africains), Gilchrist Olympio (Union des Forces du Changement). Un grand absent : Edem Kodjo. Il n’est pas candidat. Il espérait une union de l’opposition avec un seul candidat.

Les partis d’opposition, à l’instar du CAR et de l’UFC, contestent les listes électorales, exigent l’utilisation de bulletin unique. Mais ils conviennent : «Nous savons que la situation ne sera jamais parfaite. Mais si nous parvenons à avoir un bon pourcentage de transparence, nous participerons et je crois que nous allons gagner. » [Le Regard, n° 81, 29 avril – 4 mai 1998, p. 3.]
C’est ainsi qu’avec des «si», l’opposition va s’engager sur le chemin des présidentielles dont les résultats sont programmés à l’avance. Les sources proches du pouvoir parlent d’une victoire d’Eyadéma au premier tour avec 55% des voix. Puis pour ne pas trop attirer l’attention de l’opinion publique internationale sur les fraudes, certains conseillers du régime opteraient pour une victoire du Timonier national au second tour.
La partie présidentielle avait bien conçu et préparé son coup de force électoral. En guise de préliminaires, les hommes du Général, Koffi Panou, Kokou Koffigoh, Ouattara Natchaba, etc., ont fait le tour des capitales occidentales pour sensibiliser les gouvernements. L’objectif : faire croire à leurs différents interlocuteurs, que l’Opposition togolaise a peur des élections libres. Puis, en démocrate modèle, le gouvernement de Kwassi Klutsé sollicitera auprès de l’Union européenne, l’envoi d’une mission d’évaluation des conditions d’organisation d’élections transparentes au Togo. C’est ainsi qu’après leur visite dans le pays, deux experts européens rédigent : «Le Rapport Stroux», sur les conditions d’organisation du scrutin. Mais aussitôt le financement (accordé par l’UE.) des élections, obtenu, le gouvernement togolais passera outre les recommandations de transparence préconisées par l’Union européenne.
La veille du scrutin, les observateurs africains délégués par l’OUA et la Francophonie, arrivent à Lomé. A leur tête, M. Isaac N’Guéma. Ceux-là, salueront le degré de mobilisation des électeurs. Sur la transparence de l’élection, M. N’Guéma affirmera de façon sentencieuse : «Qui dit élection, dit nécessairement fraude.» ! Après la publication des premiers résultats, il sera obligé de reconnaître : «l’empressement, l’improvisation et la confusion au cours de la centralisation et la proclamation des résultats provisoires.»
Le jour de vote, il y a une forte mobilisation de la part des électeurs. Dans la capitale, à midi, certains bureaux de vote n’étaient pas ouverts (Bè, Kodjoviakopé, Nyékonakpoé...) qui sont réputés appartenir à l’opposition. Par contre, dans les bastions du RPT : quartier Adéwi, Agbalépédo, on a commencé à voter depuis le matin. C’est le même problème à l’intérieur du pays.
Dans la nuit du 21 au 22 juin, sur ordre du ministre de l’Intérieur, certaines urnes seront enlevées et stockées dans les locaux de l’Hôtel de ville de Lomé. Les observateurs UE ne laisseront pas faire. Ils se relayeront devant les portes de la Mairie.
La mauvaise surprise dans le camp présidentiel va venir du fait que, les électeurs sur lesquels comptait le RPT, vont voter pour l’Opposition. Au cours des dépouillements au lendemain de l’élection, les procès verbaux n’étaient pas du tout favorables au président Eyadéma. Partout, l’opposant Gilchrist Olympio vient en tête. La victoire de l’opposant Olympio est écrasante dans la commune de Lomé ; ce que reconnaîtra le porte-parole du RPT, M. Natchaba lui-même.
 

On connaît la suite. Le ministre de l’Intérieur, Séyi Mémène, va ordonner aux préfets de bloquer les résultats.

Les électeurs togolais espéraient une défaite d’Eyadéma par les urnes. En général, seule une minorité, plus perspicace, sait que dès l’annonce de la date des élections, les fraudes ont commencé dans le camp présidentiel. Les informaticiens spécialement venus de Paris avec des consignes précises, sont sur le pied de guerre, pour ajuster les fichiers-commandes des ordinateurs aux résultats escomptés. L’histoire montre qu’en août 1992, c’est pour mieux maîtriser l’informatique électorale, que le Général a envoyé ses hommes détruire le CENETI (Centre National d’Etude et du Traitement Informatique).
«Les bulletins glissés dans l’urne ne sont plus que la matières première pour tripatouillage informatique en vue de parvenir à un résultat programmé. On vit une époque formidable ! » [Le Nouvel Afrique Asie, n° 105, juin 1998, p. 8.]
La réélection de Gnassingbé Eyadéma en juillet sera une belle farce électorale destinée à conférer à ce régime vieux de 30 ans un nouveau « certificat de démocratie », selon l'expression d’un journaliste de Nouvel Afrique Asie.
Nonobstant le pessimisme de certains, le bon peuple lui, espère : « Les gouvernements américains et allemands sont du côté de la démocratie togolaise, et la CEE aussi. La preuve : les remontrances à l’égard du régime d’Eyadéma avant la tenue des élections ! »
Et les ONG ? Certains démocrates togolais pensent que les Organisations non-gouvernementales se dépensent, elles aussi sans compter, en faveur de la démocratie au Togo. Mais un hebdomadaire constate au sujet de certaines : « Des ONG conduites par des observateurs occultes, dont le but est de transmettre à leurs correspondants parisiens, sous couvert de leurs «activités humanitaires », tous les renseignements susceptibles de permettre au pouvoir et à sa logistique française de maîtriser au mieux le terrain des élections, de mesurer l’humeur des électeurs, de cerner au plus près les faits et gestes des opposants. » [Le Nouvel Afrique Asie, n° 105, juin 1998, p. 9.]
Samedi 20 juin, la veille du scrutin. Le pouvoir a fait arrêter certains militants de l’opposition. Surtout des représentants de Commissions électorales locales (CEL). Pour exemple, dans l’Est-Mono, M. Okouta Biayéwa Koffi Antoine, directeur de campagne du CAR dans cette préfecture, a été immobilisé à Lomé. La presse locale en conclut que c’est pour mieux falsifier les résultats. Le jour de vote, les bulletins de certains candidats (cas du PDR) manquaient à l’appel dans les bureaux de vote. Dans certains bureaux de vote, il n‘y avait pas d’enveloppes en quantité suffisante.
Toujours dans la préfecture de l’Est-Mono, à Mono et à Morétan, alors que le dépouillement des bulletins s’achevait, «Le député Allagbé du RPT, entouré de trois militaires en civil surgirent et firent lancer du gaz lacrymogène sur les membres des bureaux de vote et les délégués. Ceux-ci prirent la fuite. M. Allagbé fit ramasser les urnes et les amena à la préfecture où les fiches des résultats et les procès-verbaux de dépouillement ont été repris pour donner plus de 90% de suffrage au RPT. [Le Regard, n° 91, 14-20 juillet 1998, p. 5.]
Dès le lendemain de l’élection, le ministre de l’Intérieur, Séyi Mémène affirme de façon partisane, que les résultats dégagent une tendance en faveur d’Eyadéma. Le porte-parole du RPT, Ouattara Fambaré Natchaba confirme : «Je suis convaincu que mon candidat a gagné». Au vu de ces affirmations, l’opposition s’étonne. Me Agboyibo met l’accent sur la précipitation du ministère de l’Intérieur à publier des résultats non vérifiés ; selon les sources du leader du CAR, le général Eyadéma aurait récolté moins de 15% des voix. En toute vraisemblance, l’opposition dispose de procès-verbaux de presque tous les bureaux de vote. Malgré leur différence tous les candidats de l’opposition s’accordent à dire que Gilchrist Olympio sort largement gagnant de cette élection.
L’hebdomadaire parisien, L’autre Afrique écrit : « La vérité est que tout ce petit monde, qui pouvait craindre de se voir reprocher d’avoir mal fait son travail et d’affronter l’ire du général, a préféré prendre les devants, y compris en créant une confusion qui risque de valoir au Togo d’être sevré pour cinq ans encore de la coopération internationale. » [L’Autre Afrique, n° 55, 1er -7 juillet 1998 , p. 13.]
Ce qui change de cette élection présidentielle par rapport à celle gagnée en 1993 par le même Eyadéma, c’est qu’il y a cinq ans, les candidats de l’opposition (nous ne comptons pas les deux candidats financés par Eyadéma et se présentant comme opposants), n’avaient pas eu accès aux procès-verbaux. Cette fois-ci, l’opposition est présente. Elle exhibe donc des preuves provenant de la majeure partie des centres de vote. Mais la majorité présidentielle sortante a plus d’un tour dans son sac.
Eyadéma va faire démissionner en bloc ses représentants à la Commission électorale nationale, y compris la présidente de la dite Commission, Mme Awa Nana. Cette dernière est la présidente de la Cour d’Appel de Lomé. Elle estime être victime de pressions et d’intimidations, sans préciser de la part de quel camp. M. Ouattara Natchaba (RPT), en profitera pour en déduire que les intimidations viennent de l’opposition. De son côté l’opposition déclare à travers ses représentants qu’elle n’est pas responsable de la démission des membres-RPT de la Commission électorale nationale.
Les observateurs de la Communauté Economique Européenne pensent quant à eux, que le processus n’est plus transparent, que ce processus évolue désormais en dehors du cadre des dispositions du code électoral. La démission de la présidente de la CEN et des quatre autres membres issus du RPT, met fin au fonctionnement normal de cet organe de neuf membres. Le chef de la délégation des observateurs de la CEE, Paolo Salvia et d’autres membres de la délégation, seront interpellés par la police et gardés à vue dans le hall d’un hôtel de la capitale. Ils seront relâchés moins d’une heure plus tard.
Sur les ondes, Gilchrist Olympio (UFC) demande quant à lui, si «Le Togo est devenu un pays où les agneaux terrorisent les loups ?» Le porte-parole de l’UFC surenchérit : «Les membres RPT de la CEN exécutent un plan élaboré par le pouvoir, plan destiné à confier la direction des opérations au ministère de l’Intérieur, surtout la proclamation des résultats !»
Le 24 juin, sans attendre la fin de la polémique le ministère de l’Intérieur, court-circuitant la CEN, va proclamer des résultats qu’apparemment, même la Commission électorale nationale ne disposait pas en totalité la veille au soir. Le vice-président de la CEN, M. Diabacté, au nom des membres non-démissionnaires, portera à l’attention de la communauté internationale que : «tous résultats des élections présidentielles du 21 juin 1998 qui seraient proclamés en violation de l’article 71 du Code électoral seraient nuls et de nul effet. »
 

Le ministère de l’Intérieur proclame les résultats. Le candidat Eyadéma est réélu avec 52,13% des voix. Suivrait G. Olympio 34,10%. En troisième position, Me Agboyibo : 9,57% des voix. Viendraient ensuite Zarifou Ayéva, Léopold Gnininvi et Jacques Amouzou.
Le peuple crie à la triche. Les jeunes Loméens dressent des barricades. Des manifestations ont lieu un peu partout dans le pays.
Le 24 juin, un millier de manifestants descend dans les rues de la capitale. Aux cris de : «Eyadéma voleur ! », les Togolais protestent contre la fraude électorale.
Les observateurs de la Communauté économique européenne, eux aussi trouvent ces résultats tendancieux et fallacieux. Ils émettent des doutes sur la transparence du scrutin. Ils conseillent aux candidats de l’opposition de déposer des requêtes en annulation devant la Cour constitutionnelle. Ce à quoi Edem Kodjo répond : «Les voies de recours semblent tout à fait bouchées. La Cour constitutionnelle a une composition telle, qu’on ne peut en espérer rien de bon en matière de recours. »
Dans son refuge d’Accra Olympio affirme que selon ses résultats, même dans le Nord, Eyadéma n’arrive pas en tête de scrutin. Le 25 juin, la Communauté économique européenne et le Département d’Etat américain conseillent la reprise des dépouillements pour aboutir à un résultat qui doit réfléter scrupuleusement le choix des électeurs.
Pendant ces jours, les sujets de philosophie au baccalauréat étaient en substance : « La raison du plus fort est-elle toujours la meilleure ? » ou bien encore « Faut-il toujours dire la vérité en toutes circonstances ?»
Bilan des journées d’émeutes, deux morts et plusieurs blessés, dont des éléments des forces de l’ordre.
Le ministère de l’Intérieur, transmettra les résultats au Conseil constitutionnel. Ce dernier entièrement acquis à la cause du dictateur, rejettera la requête de l’opposition. Le 26 juin, après une série de manifestations et de répressions (des responsables de l’UFC seront tabassés au siège de ce parti, et les documents du parti, brûlés), le ministère de l’Intérieur interdira les manifestations sur toute l’étendue du territoire national. Pourtant l’UFC organisera un meeting le samedi 4 juillet à Lomé, tandis que l’observation dans tout le pays, d’une journée ville-morte suivra le 17 juillet 1998.

Après l’opération «Togo mort» [Note de l’auteur. Certains superstitieux préfèrent le mot «Pays mort», plus général ; à bon escient, puisque l’on dit «Ville morte»] des 10 et 11 août 98, observée par l’opposition en grande partie, et suite au meeting du 15 août à Lomé, à l’appel de l’UFC, l’armée aussi va tenir à se manifester.
Le dimanche 16 août 98, des coups de feu ont crépité durant une bonne partie de la matinée au camp militaire et à la frontière avec le Ghana. Officiellement, des assaillants auraient attaqué le Togo par une incursion à partir du territoire ghanéen. Le gouvernement d’Accra va manifester sa solidarité au gouvernement togolais, en envoyant quatre hélicoptères en patrouille dans la zone frontalière. L’opposition voit dans ces manoeuvres militaires : un montage fallacieux destiné à occulter les revendications de l’heure et à «casser de l’opposant». Le lendemain, les résidences de Zarifou Ayéva et de Jean-Pierre Fabre seront détruites. Les sièges du PDR et de l’UFC, seront mis à sac et incendiés...

Au lendemain des élections, le Premier ministre K. Klutsé et son ministre des Affaires étrangères, K. Panou s’envoleront respectivement pour Bruxelles et Paris, en vue d’une campagne d’explication en faveur de la coopération avec les pays occidentaux. Ainsi donc, l’élection «gagnée», Eyadéma va de nouveau se mettre en quête de retrouver une respectabilité internationale. En ce qui concerne sa quiétude personnelle et la politique intérieure, son armée et les réseaux français continuent d’y veiller. Mais jusqu’à quand ?

Le retour au pouvoir en France, d’un gouvernement de gauche avec Lionel Jospin à sa tête en 1997, constituait un espoir pour une «défoccartisation» des relations franco-africaines. Ceci tarde à venir. Du côté des dirigeants africains, ce genre de relations qui permet la conservation du pouvoir et le contrôle des richesses, reste très prisé. Du côté de Paris, «La guerre civile au Congo-Brazzaville, de juin à octobre 1997, et la victoire par KO de l’ancien président Denis Sassou Nguesso sont un bon indice de la vitalité persistante de l’hydre françafricaine après la mort de Foccart, et des plongées qu’elle opère ...» [Verschave (F-X), La Françafrique, Le plus long scandale de la République, Stock, Paris, 1998, p. 309.]
 

Dans La Françafrique, François-Xavier Verschave, souligne : «Combien de Mandela, de Jean Moulin, de Soljenitsyne, de Sakharov, de Sankara, de Vaclav Havel ? Peu et beaucoup : ce sont des catalyseurs de consciences, des révélateurs, des éclaireurs. Et puis un jour, à force d’insister, de lutter encore et encore, parfois de tomber, dans l’indifférence, une brèche s’ouvre dans les murailles de Jéricho, effondrant la suffisance et la bonne conscience des puissants. Le sourire triomphant des asssassins, l’impunité des complices ne sont plus aussi assurés. Pour un temps, les pendules sont remises à l’heure. » [Verschave (F-X), La Françafrique, Le plus long scandale de la République, Stock, Paris, 1998, p. 337.]

Après sa victoire présidentielle présumée face au général Eyadéma, Gilchrist Olympio, visiblement, a senti venir pour lui l’heure d’accéder aux plus hautes responsabilités dans son pays. Pendant que Gnassingbé Eyadéma poursuit sa fuite en avant dans l’inconstitutionnalité, Gilchrist Olympio mène une action diplomatique à travers les capitales occidentales. Au lieu de traditionnelles sanctions économiques, il réclame des sanctions visant à frapper directement Eyadéma et ses proches collaborateurs. M. Gilchrist Olympio compte sur l’impartialité de Paris, dans le bras de fer politico-juridique qui l’oppose à Eyadéma, son ennemi de trente ans. D’ailleurs les autorités françaises ont l’intention de s’aligner sur les décisions de l’Union européenne en la matière.
Dans le cadre de ses relations avec Paris, le fils Olympio semble avoir mis de l’eau dans son vin. Il n’est plus le «patriote radical» que l’on a connu par le passé. Mais s’il accède un jour au pouvoir (ceci est valable pour tous les autres prétendants), la paix dans le pays, dépendra de sa manière d’aborder avec objectivité et sans rancoeur, le problème de l’armée pléthorique et tribale que lui léguera Eyadéma.
 

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