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LA DISSERTATION DE M. HORTEFEUX


M. Brice Hortefeux, ministre français de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement a publié dans Le Monde du 24 avril dernier, un texte intitulé "Immigration: une politique juste et efficace", pour défendre sa politique et son action, face aux critiques qui lui sont adressées, allant de son obstination à ne "régulariser qu’au cas par cas" la situation des travailleurs sans papiers actuellement en grève jusqu’à la remise en cause du principe du lien entre immigration et identité nationale (cela est connu depuis la création de ce ministère), en passant par les centres de rétention, les rafles de la police et la hantise qu’elle engendre chez les clandestins, les poussant parfois au suicide, à la défenestration, correspondant peut-être à l’obsession fébrile du chiffre qui habite le ministre...

Au fond, l’argument de poids par lequel Hortefeux commence son article est largement suffisant pour sa défense:
"... Les diverses enquêtes d’opinion montrent que la grande majorité de nos concitoyens approuve et soutient la nouvelle politique d’immigration de la France..."
Dès lors, on peut se demander quel diable l’a poussé à continuer à se défendre, à disserter si longuement, pour parvenir à la péroraison que l’on savait déjà:
"J’affirme que la politique d’immigration de la France, dont le président de la République est à l’initiative, est la seule possible et responsable. Elle trouve sa cohérence dans sa triple vérité: elle est à la fois nécessaire, efficace et équilibrée".

Non, nous n’allons pas tomber dans le lieu commun qui consiste à dire que Nicolas Sarkozy élu notamment avec les voix d’un électorat d’extrême droite, se doit de satisfaire les aspirations de cet électorat, et que du moment où cet électorat est satisfait, le ministre de l’immigration n’a de compte à rendre à personne. Nous éviterons aussi le lieu commun qui voudrait qu’on reconnaisse que les enquêtes d’opinion n’ont qu’une valeur relative. Ce qui nous frappe, c’est plutôt le drame de ce ministre, contraint de se débattre comme un beau diable, usant précisément de tous les lieux communs pour tenter de construire une argumentation finalement inutile, pour ne pas dire ridicule, surtout lorsqu’il s’essaie à un certain jeu de l’esprit.

Prenons par exemple cette phrase qui répond à un éditorial du Monde du 8 avril qui assure que plusieurs pays européens - l’Espagne, l’Italie, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas - ont trouvé des solutions pour régulariser les sans-papiers. "Je (Hortefeux) m’étonne de la légèreté de votre conjugaison tant le passé composé n’est, en réalité que de l’imparfait". Or, quand M. Hortefeux emploie le même passé composé, se référant à sa propre action, c’est du plus-que-parfait: j’en ai compté au moins 8 dans ce texte qui tient à peine sur deux pages dactylographiées. Je ne les citerai pas tous, ce serait fastidieux:
"J’ai ainsi demandé que soit régularisée la situation d’une dame turque malade âgée de 89 ans. J’ai demandé qu’une femme béninoise, veuve d’un Français, bénéficie d’un titre de séjour... Le nombre de clandestins a diminué en France en 2007... Au total près de 110000 clandestins ont quitté la France..." J’ai dit que je ne citerai pas tous les emplois du passé composé de M. Hortefeux. L’essentiel, pour lui, c’est qu’il y a lieu d’être satisfait et de croire en même temps qu’une partie de l’électorat de Sarkozy est satisfait. C’est parfait et même plus que parfait.

Mais alors, pourquoi notre bon ministre ne dort-il pas sur ses lauriers? C’est parce qu’il est sensible, très sensible, non pas aux critiques, mais au drame humain que constitue l’immigration. C’est d’ailleurs pour cette qualité que Nicolas Sarkozy lui a confié ce ministère. C’est presqu’une croisade. Je l’entends chanter, de manière prosaïque et sans rime (retournez ce mot dans différents sens, s’il vous plaît), ces paroles d’un cantique protestant, lui qui pourtant doit se défendre de tomber dans un angélisme quelconque:
"Non, nous ne saurions nous taire
Devant tant de cœurs souffrants
Resterez-vous sans rien faire?
Serez-vous indifférents?
Sous la croix rien n’est pénible..."

Comparez ce chant évangélique à ces propos de M. Hortefeux:
"Lorsque 1 800 clandestins sont morts... faudrait-il rester les bras ballants..."
Hortefeux, missionnaire des temps modernes, part donc en croisade contre les réseaux, les passeurs, les esclavagistes d’aujourd’hui et autres marchands de sommeil "qui font de la misère humaine un juteux fonds de commerce", responsables de tous les maux. Il va même plus loin: il pleure le sort des 1800 clandestins embarqués sur des bateaux de fortune qui sont morts noyés en 2007. Encore plus loin, je vous ai dit qu’il est sensible: il ne peut pas ne pas tenir compte des appels des dirigeants africains qui demandent à la France de ne pas piller les forces vives de leur pays. Pour une fois, on parle de pillage, non pas du côté des populations pillées, des citrons que l’on presse et dont on jette ensuite l’écorce, mais du côté de ceux qui sont censés être les pilleurs, y compris pilleurs des travailleurs immigrés mal payés pour remplir les tâches les plus dures et les plus répugnantes pour les Européens... Pour une fois, on parle de pillage, mais comme dans la fable de La Fontaine, Les animaux malades de la peste, on n’ose trop approfondir les actes ni des dirigeants africains qui font main basse sur les richesses de leur pays, ni ceux des puissances coloniales et néo-coloniales que ces dirigeants ont remplacées ou avec la complicité desquelles ils continuent de s’enrichir sur le dos de leurs peuples, les uns soutenant les autres, non sans intérêt, bien entendu. Dirais-je que c’est là, l’une des causes de l’émigration? Comme si tous n’en étaient pas conscients!

Hortefeux se défend d’être un ayatollah (ne pas confondre avec missionnaire) des chiffres, et en même temps, il nous en bombarde: le nombre de clandestins a diminué de 6%, 1564 employeurs de clandestins ont été interpellés en 2007 contre 1 077 en 2006, soit une augmentation de 45%. Quelque 96 marchands de sommeil ont été arrêtés, soit une hausse de 15 %... Et, son ministère "consacre encore cette année 3,88 millions d’euros pour financer la présence d’une association, la Cimade, au sein des centres de rétention." Là aussi, des emplois du passé composé qui ressemble au plus-que-parfait, sauf que..., dans un article publié le même 24 avril 2008 dans le même journal Le Monde "La Cimade (en question) dénonce les atteintes aux droits des étrangers dans les centres de rétention".

Et dans sa rhétorique si bien structurée, M. Hortefeux qualifie le raisonnement de ceux qui le critiquent de "construction intellectuelle bizarre et contradictoire". Vous me direz, peut-être, chers lecteurs, où se trouve la contradiction et surtout en quoi consiste vraiment la cohérence des propos de M. Hortefeux. L’homme s’interroge chaque matin et chaque soir, il repart avec la même conviction. C’est lui-même qui le dit. Et pourquoi continue-t-il de s’interroger chaque matin? Bien sûr, pour repartir le soir avec la même conviction. Le syllogisme est à imputer, non pas à Hortefeux qui est un grand penseur, mais à moi, bien sûr! Et comme tout penseur, il pense! Il pense! Il pense à la défenestration d’une Chinoise prise de panique en voyant des policiers entrer dans son logement, à la mort d’un Malien qui s’est jeté dans la Marne parce que poursuivi par des policiers... actes que la Cimade considère comme liés à la détresse des clandestins... Il pense, Hortefeux, mais, attention, "touche pas à ma police!". "Quelle est cette méthode ignoble, écrit-il, qui consiste à imputer la mort d’immigrés clandestins à la police alors que celle-ci était présente sur les lieux du drame pour de toutes autres raisons que la lutte contre l’immigration irrégulière?". Pour sa défense, la police française a réellement trouvé un bon avocat en la personne de M. Hortefeux, le meilleur que l’on puisse trouver en France, État de droit et mieux, patrie des droits de l’Homme. Par cette belle formule, M. Hortefeux qui, avoue-t-il lui-même, avance avec des principes simples (attention, il n’a pas dit "simplistes", sur un sujet aussi complexe) a déjà répondu aux esprits chagrins ou malintentionnés qui critiquent sa politique, ceux en particulier qui ont réagi sur Internet à son texte par l’indignation:
"Belle tentative pour justifier le versant le plus hideux de la politique sarkozienne".
"Incompétent! Honteux! Vide d'humanité! Criminalité politique organisée! Embarquez, qu'ils disaient! Notre honte à tous, Monsieur Hortefeux! Quand quitterez-vous ce gouvernement?"
"Pourquoi cet article dans Le Monde aujourd'hui? Pour désamorcer les questions gênantes qui pourraient être posées à notre Président "du pouvoir d'expulsion"? Monsieur Hortefeux a des tournures de phrases bizarres..."
"La "chasse à l'immigré" opérée depuis un an n'est ni juste, ni efficace (que veut dire le terme "efficace", ici, ça fait froid dans le dos!!!)."
"Quelle horreur. Tant de mensonges dans un seul point de vue, quelle honte! B. Hortefeux ne s'est jamais posé la moindre question sur son action. Apparemment, il dort tranquillement la nuit. Il se pique même de faire des gestes humanitaires. J'ai la nausée."

Cela vaut-il la peine de continuer à citer les réactions à l’article de M. Hortefeux dans lesquelles les mots "honteux", "cynique", "hypocrite" "inhumain", "ignoble"... reviennent souvent? Ceux qui réagissent ainsi font-ils peut-être, eux aussi partie de la grande majorité des Français qui approuve la nouvelle politique d’immigration? Oh, pardon! J’oubliais que ce sont des esprits chagrins et malintentionnés comme moi.

Mais je dirai quand même une chose: quelle est cette méthode ignoble qui consiste à ne pas comprendre Hortefeux? Ne me dites pas que c’est lui-même qui ne se comprend pas, qui ne comprend pas que dans sa position, au poste où il a accepté d’être, lorsqu’on se mêle de raisonner, on fait forcément piètre figure.


Allemagne, 25 avril 2008
Sénouvo Agbota Zinsou

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