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LA TRAGÉDIE DU GRAND CÉSAIRE


L’hommage funèbre, le vrai, ne pourrit pas, dit-on chez nous. Laissons pourrir l’hommage des discours récupérateurs, l’hommage de ceux qui ont voulu se servir de toi, ô Grand Césaire pour parler de valeurs de tolérance, leur tolérance à eux et non pas ta tolérance à toi, ceux qui ont voulu répéter sur tous les toits que tu ne réclamais pas l’indépendance, bien sûr dans leur compréhension à eux. Laissons pourrir l’hommage de ceux qui t’ont courtisé, vivant ou mort, non pas qu’ils t’aiment, mais parce que tu les gênais et qu’ils ont peur que tu les gênes aujourd’hui encore, même mort. Ceux qui précisément s’étaient empressés de te serrer la main, parce que tu refusais de les embrasser tant qu’ils n’auraient pas renoncé à voter une loi pour dire sans le dire que tu étais un bon nègre, que ton peuple et toi vous êtes de bons nègres, les bons nègres à leur maître, ceux qui s’inclinent pour saluer "les bienfaits de la colonisation" et pourquoi pas, de l’esclavage.

C’est dans ta "Tragédie du Roi Christophe"[1], ô Prince des poètes, qu’il faut aller chercher le véritable hommage à te rendre, la tragédie de Christophe rendant l’âme, Christophe qui demeure debout et libre, debout et grand, même s’il a échoué dans son entreprise de construction de la citadelle nègre, Christophe terrassé, plus par la traîtrise des siens que par la force des armes.
"Dieux d’Afrique,
Loas
Cordes du sang sanglé
Père attacheur de sang
abobo [2]
Afrique mon lieu de forces
abobo...
Congo, l’impétueux colibri dans la tubulure du datura, je me suis toujours émerveillé qu’un corps si frêle puisse sans éclater supporter le pas de charge de ce cœur qui bat." [3]
Xoxoa nu wo gbina yeyea do[4]. C’est sur l’ancienne corde qu’on tresse la nouvelle, à partir de la vieille corde de sang de l’Afrique que l’on tressera la nouvelle corde de l’unité du monde noir.

Césaire-Christophe, Père attacheur de sang, quand tu cries abobo dans ta langue des profondeurs, ta tragédie, ô Père, c’est que tous tes enfants ne te répondent pas wububuiii! Ne soient pas au rendez-vous. Et pourtant tu cries! Tu cries abobo abobo! Ce ne sont pas les discours hypocrites de ceux qui insultaient, insultent ton peuple, même portés par les plus puissants médias du monde qui pourraient couvrir ton cri de ralliement, ton cri attacheur de sang abobo si nous l’avions voulu. Et comme le Christ pleurant sur Jérusalem, nous t’entendons. Déchiré, ce sont ces récupérateurs qui seraient heureux d’emporter tes morceaux, d’en faire ce qu’ils veulent, eux qui ne veulent pas que tu sois un attacheur de sang. Ils disent que tu ne veux pas de l’indépendance. Est-ce vrai? Tu réponds: "je veux la dignité et l’identité. L’identité nègre, car je suis nègre de la tête aux pieds, nègre jusqu’aux os". Et la dignité, n’est-elle pas sœur de l’indépendance? Aurions-nous eu besoin de réclamer l’indépendance et aurions-nous encore aujourd’hui besoin de la réclamer si l’on avait respecté notre dignité, si on la respectait? Si on nous respectait en tant qu’hommes et peuple, ayant "puissance sur notre propre destin", pour te citer ô, Grand Césaire? Et aurais-tu eu besoin de réclamer l’identité si on n’avait pas voulu enfoncer dans ta cervelle, à coups de marteau négateur de ta personnalité, que tes ancêtres étaient des Gaulois?

Et tu nous appelles, dans la langue du sang:
"Mes hounsis![5] mes enfants! Quand je mourrai, le grand tambour n’aura plus de son."[6]
Ont-ils donc cru que tu es mort, enseveli sous les discours, les honneurs de la nation, les fleurs...?
Hounsis, nous ne sommes pas seulement enfants de sang, mais aussi serviteurs de l’autel, sacrificateurs et sacrifice pour que le grand tambour de ton cœur continue de battre! De battre! Au pas de charge. Pour que abobo retentisse. Mi kpa abobo! Abobo du poète visionnaire, plus qu’un simple cri, le message de réveil, de patriotisme, le rythme qui accompagne le travail, qui rassemble toutes les forces pour construire la nation africaine.

Bien sûr, tu nous as prévenus: "Ce qui vous guette, c’est, mous de corps, insatiables de gosiers, l’armée des chasseurs nocturnes.
Des termites, tous des termites, voilà ce qu’ils sont.
Est-ce que vous ne défendrez pas la bâtisse qui vous abrite,
votre arbre tutélaire,
votre roi,
contre l’armée triste des termites?"[7]

Les mous de corps, les vers, rampants, destructeurs de la nation, armée dévoreuse du sacrifice, du travail de tes enfants, ceux qui engloutissent tout dans leur ventre sont parmi nous. Les chasseurs nocturnes de nos richesses, voleurs du pouvoir et du trésor public rôdent, s’introduisent dans l’édifice de la nation que tu voulais citadelle et s’en emparent et en usent, usent de la nation comme de leur propriété.

Ils ont dit que tu ne veux pas de l’indépendance, parce que l’indépendance véritable serait une citadelle dressée en face d’eux, qui narguerait leur puissance, leur prétention à être les maîtres du monde, qui les effrayerait. Mais, ce n’est pas cela que tu as dit. Tu as dit: "Je ne peux pas imposer l’indépendance à mon peuple". Il faut que ton peuple comprenne, prenne avec soi l’indépendance, tout le sens de l’indépendance, tous les devoirs, tous les sacrifices qu’implique l’indépendance. D’abord. Avant la pleine jouissance de l’indépendance.

Et quand tu dis "mon peuple", nous t’entendons parler, non seulement de la Martinique, mais aussi de ton peuple tout entier, ton peuple de la Négritude, qui aujourd’hui a besoin de se débarrasser des vers rampants et destructeurs, des voleurs, des pilleurs de tout bord pour être réellement indépendant.

Quand tu dis mon peuple, nous t’entendons parler comme Christophe mourant qui souhaite revenir à Agoué,[8]] Ahue[9]:
"Afrique! Aide-moi à rentrer, porte-moi comme un vieil enfant dans tes bras et puis tu me dévêtiras, me laveras. Défais-moi de tous mes vêtements, défais-m’en comme, à l’aube venue, on se défait des rêves de la nuit... De mes nobles, de ma noblesse, de mon sceptre, de ma couronne.
Et lave-moi! Oh, lave-moi de leur fard, de leurs baisers..."[10]

Ainsi nu et pur après le bain rituel de la mort, ô Grand Césaire, encore plus grand que quand tu étais vivant, comme le page africain le jure sur la dépouille de Christophe:
"Père, nous t’installons à Ifè sur la colline aux trois palmiers
Père, nous t’installons à Ifè dans les seize rhombes du vent".[11]
Ile-Ifê, la maison de l’oracle.

Ainsi nous te voyons et tu nous vois à jamais, et nous t’entendons à travers l’oracle de ta poésie.


Allemagne, 2 mai 2008
Sénouvo Agbota Zinsou

[1] Aimé Césaire La tragédie du Roi Christophe, Présence Africaine 1963
[2] Abobo: cri de ralliement dans les rituels religieux en pays adja-ewe
[3] op.cit., p.143
[4] Xoxoa nu wo gbina yeyea do: proverbe ewe-mina déjà traduit dans le texte. Césaire connaît-il ce proverbe?
[5] Hounsi, littéralement épouse ou adepte du sang dans le culte vodou adja-ewe
[6] op.cit., p.144
[7] ibidem.. p.145
[8] Agoué, petite ville aujourd’hui située en République du Bénin, à la frontière avec le Togo où beaucoup d’esclaves et de descendants d’esclaves affranchis revenus en Afrique se sont installés. C’est également l’un des noms par lesquels les Haïtiens désignent l’Afrique. Sylvanus Olympio, le premier Président du Togo assassiné le 13 janvier 1963 repose dans cette ville.
[9] Ahue: mot mina signifiant la maison, le pays des origines.
[10] op.cit. p.147
[11] ibidem.p.152

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