Par:
Prosper Latevi Lawson Anani-Bo, Colombie Britannique, Canada, 7 mai 2008.
Source:
Présenté par le Président de l’OTM, Kasséré Pierre Sabi, Lomé, Togo, le 3 mai 2008.
(3 mai 2007 – 3 mai 2008)
Monsieur le Ministre de la Communication, de la Culture et de la Formation Civique,
Monsieur le Président de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC),
Excellence messieurs les Ambassadeurs et représentants des Organisations Internationales,
Monsieur le Chargé du programme du Togo représentant la représentante de la Fondation Friederic Herbetz,
Monsieur le Président du Conseil National des Patrons de Presse (CONAPP),
Monsieur le Secrétaire Général de l’Union des Journalistes Indépendants du Togo (UJIT),
Monsieur le Secrétaire Général du Syndicat des Agents de l’Information, Techniciens et Journalistes des Organes Publics (SAINTJOP),
Monsieur le Secrétaire Général du Syndicat Libre de la Communication (SYNLICO)
Chers confrères,
Chers invités,
Mesdames et messieurs,
Comme cela se fête dans la plupart des pays où les Droits de l’Homme et la Liberté de Presse sont respectés, ce jour est un jour très important pour nous journalistes, techniciens de la communication et responsables des médias. En effet, nous avons tous le devoir de marquer un arrêt en vue de jeter un regard rétrospectif sur notre métier, de relever les forces et les faiblesses de notre corporation. Bref, c’est l’heure du bilan. Ainsi nous allons nous atteler, ici au Togo sur ce que nous avons pu faire concrètement depuis le 03 mai 2007 à aujourd’hui. Dans quelles conditions les journalistes togolais exercent-ils leur métier? Quels sont leurs rapports avec le gouvernement, l’institution de régulation (HAAC), l’instance d’autorégulation (OTM); les rapports entre nous mêmes, journalistes etc...? Voilà quelques préoccupations auxquelles s’est intéressé le présent rapport.
La presse togolaise évolue dans un cadre juridique des plus libéraux d’Afrique avec son «code dépénalisé» depuis 2004 à la faveur des 22 engagements pris par le Togo devant l’Union Européenne. Avec78 stations radios, 12 chaînes de télévisions dont 9 à Lomé, 78 publications dont un quotidien d’Etat, deux tri-hebdomadaires, un bi-hebdomadaire, et 73 périodiques, (tabloïde et magazine), la presse togolaise continue de subir le contrecoup de la longue crise sociopolitique qu’a traversée notre pays.
Médias d’État
Le journaliste, agent de l’État est soumis aux statuts de la Fonction Publique et aux autres textes relatifs à la communication et à la profession.
Le journaliste fonctionnaire jouit donc d’une marge de manœuvre réduite. Mais bien que l’État contrôle les médias publics, il faut reconnaître que des efforts réels ont été faits pour améliorer la qualité des programmes et du traitement de l’information. Tous les courants politiques ont accès aujourd’hui aux médias publics. En revanche, on note le manque cruel de moyens et de matériels de travail. Les médias d’État emploient plusieurs agents temporaires et pigistes qui vivent dans la précarité.
Médias privés
La presse privée togolaise, qu’elle soit audiovisuelle ou écrite, est caractérisée par sa liberté de ton. La plupart des journalistes du privé qui ont embrassé ce métier, et qui y arrivent sont guidés parfois par des préoccupations politiques et mercantiles. Beaucoup travaillent dans l’ignorance totale des règles de la profession.
Les radios et télévisions confrontées à la rareté des annonces, doivent payer les redevances sur fréquence annuelles trop élevées. Ce qui les amène à vendre des temps d’antenne à des guérisseurs et à ceux que la HAAC qualifie «d’imposteurs, de pseudo pasteurs ou vendeurs d’illusions». Mais l’interdiction des interventions de ces derniers a porté un coup dur pour ces médias qui y tiraient l’essentiel de leurs recettes.
Quant à la presse écrite, en plus de la rareté des annonces, elle est confrontée à l’épineux problème de location de journaux par des vendeurs à la criée. On ne saurait passer sous silence le fait que les journaux, au lieu d’être achetés à 250 f sont plutôt loués à 50 f le matin et retournés le soir au vendeur, tous froissés. Une telle pratique enrichit plutôt les vendeurs au détriment des propriétaires de journaux.
Très peu de journalistes ont un salaire fixe et qui reste d’ailleurs dérisoire. Leurs conditions de recrutement ne sont pas clairement établies et ils sont soumis aux caprices des Patrons d’organes de presse. Cette situation pousse les journalistes à s’adonner à des pratiques qui n’honorent pas la profession. Plus particulièrement dans la presse privée écrite, la plupart des rédactions tendent à se limiter au seul Directeur de publication. Des rédacteurs d’organes de presse créent leur propre organe au point qu’il pourrait y avoir plus de Directeurs de Publication que de rédacteurs si l’on n’y prend pas garde. Les mêmes rédacteurs et reporters travaillent dans plusieurs journaux à la fois.
La plupart des journaux ne disposent pas de sièges. En conséquence, les directeurs de publication sont obligés de recourir à la sous-traitance dans certains centres informatiques. Peu d’efforts sont faits pour ériger des organes de presse en entreprises viables et fiables.
Sur la quarantaine de journaux et magazines qui paraissent plus ou moins régulièrement, seule une dizaine dispose de siège.
Les organisations de presse
Avec l’appui de (Organisation Internationale de la Francophonie) OIF, des associations de directeurs d’organe de presse écrite OREPI, ATOPAP, CTEP et audiovisuel URATEL se sont fusionnés pour créer une organisation unique dénommée CONAPP (Conseil National des Patrons de Presse) le 16 janvier 2008.
Si les patrons de presse ont réussi à s’entendre sans grande difficulté, il faut tout de même admettre que les choses n’ont été si faciles du côté des journalistes. Les discussions sont en cours entre l’UJIT, le SAINTJOP et le SYNLICO en vue de la fusion des trois organisations en une seule fédération ou union. Un appui de l’UJAO est attendu à cet effet. L’UJIT et d’autres organisations de la sous-région, œuvrent pour l’adoption d’une Convention Collective en vue d’améliorer le statut et les conditions de travail entre journalistes et patrons de presse.
L’OTM, Observatoire Togolais des Médias dont les membres ont été renouvelés et installés officiellement le 27 décembre 2007, organe d’auto-régulation se propose de s’inspirer des expériences de ses confrères de la sous-région (Bénin et Côte d’Ivoire), pour se donner les moyens de jouer pleinement son rôle de police des médias ou de tribunal des pairs. A cet effet, une mission de l’OTM s’est rendue à Cotonou du 23 au 25 janvier pour des échanges avec notre homologue du Bénin l’Observatoire de la Déontologie et de l’Ethique des Médias (ODEM).
Rapport avec les institutions
- Le Gouvernement
Il est vrai que les nouvelles autorités politiques du pays ont rompu avec la répression contre la presse qui prévalait par le passé. Le pouvoir exécutif actuel semble décidé à éviter de porter atteinte à la liberté de la presse. Le ministère public évite autant que possible de porter plainte contre les journalistes. Néanmoins, des membres du gouvernement saisissent directement par téléphone les organes de presse pour se plaindre de la diffusion ou de la publication de certaines informations jugées erronées ou tendancieuses ou saisissent la HAAC ou l’OTM qui ensuite interpellent et rappellent à l’ordre le responsable du média concerné. Dans l’ensemble, les autorités ont plutôt tendance à éviter tout conflit avec la presse.
- La HAAC
Les relations entre la presse privée togolaise et la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la communication sont souvent tendues. La HAAC, sur plainte des citoyens où des autorités se sentant offensés par les médias convoque souvent les responsables d’organe de presse, soit pour attirer leur attention, soit pour tenter une conciliation entre les plaignants et les responsables d’organes de presse. Mais généralement, les patrons de presse bafouent l’autorité de la HAAC qu’ils considèrent comme un instrument de répression du gouvernement contre la presse.
Considérée comme telle, la HAAC se voit souvent défiée par des responsables de presse qui, soit refusent de répondre à ses convocations, soit trouvent le moyen de se jouer d’elle. Lorsqu’elle arrive à persuader certains de leur faute, quelques fautifs promettent de fournir les preuves de leurs écrits mais malheureusement ne le font souvent pas. Les journalistes considèrent parfois la dépénalisation des délits de presse comme une licence qui leur donne le droit de tout faire impunément. Les critiques de la HAAC contre le comportement des journalistes sont considérés par ces derniers comme une offense. Ce qui fait que les décisions de la HAAC sont parfois difficilement acceptées par des organes incriminés.
La suspension définitive des films ibo à la télévision Zion et des éditoriaux de Lawson Drackey Daniel sur Nana FM le 19 février a envenimé les relations entre la presse privée et la HAAC.
Malgré les protestations des organisations de presse, la HAAC maintient sa décision. Les journalistes considèrent que la HAAC n’a pas le pouvoir d’interdire ou de suspendre un journal ou une émission sauf à abuser de son autorité mais la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication, en revanche évoque des dispositions de la loi organique N° 2004-021 relative à la HAAC en son article 53. Il faut tout de même reconnaître que si la décision de la HAAC est fondée sur des dispositions légales, la légitimité d’une telle décision reste à prouver car elle est intervenue au moment même ou notre pays se bat pour soigner son image à l’extérieur en matière de respect de Droits de l’Homme et de liberté de presse.
À cet effet, l’OTM a mené une démarche vers la HAAC en vue de la levée de cette sanction punitive contre nos confrères Nana FM et TV Zion. Les pourparlers sont en cours. Dans sa mission de garantir et d’assurer la liberté et la protection de la presse, la HAAC est souvent amenée à s’autosaisir des cas d’atteinte à la déontologie suite à des plaintes. Si elle prend une sanction à l’encontre d’un organe de presse, elle est accusée de se substituer à la justice. Pourtant elle est habilitée à concilier les organes de presse et les plaignants pour éviter le recours aux tribunaux.
Aide de l’État à la presse
La subvention de l’État à la presse privée est prévue dans notre Constitution. Bien que le Code de la Presse et de la Communication fixe les modalités d’octroi de cette aide, le décret d’application n’a toujours pas vu le jour. Néanmoins, un appui à la presse privée de 37,5 millions de francs CFA (en lieu et place de cinquante millions prévus dans le budget national exercice 2007) a été accordé en décembre à l’ensemble de la presse privée. Cet appui financier de l’Etat à la presse obtenu sur présentation de projet de construction d’une annexe de la maison de la presse, maison achetée grâce à un appui antérieur de 50 millions FCFA a donné un coup de souffle à la presse qui dispose désormais d’une maison en propre et qui abritera toutes les associations des médias du Togo, une fois les travaux exhaussés.
Dans leur discussions et rencontres avec les autorités, les patrons de presse ont toujours demandé une aide à la presse qui soit plus conséquente. Cette doléance n’est toujours pas prise en compte. Au vu de la pléthore de radios, de télévisions et de journaux, la répartition d’une éventuelle subvention pourrait poser problème. A moins que des critères stricts et objectifs ne soient établis. Devant une situation économique défavorable à l’épanouissement des médias, une aide consistante de l’Etat à la presse privée devient une nécessité impérative comme c’est le cas dans la plupart des pays de la sous-région.
Dérapages après l’embellie
Depuis la signature de l’Accord Politique Global le 20 août 2006 jusqu’aux législatives du 14 octobre 2007, la presse togolaise tant publique que privée s’est, dans l’ensemble bien comportée. Dans le cadre du scrutin, un code de bonne conduite élaboré par la HAAC a été signé par les organes désireux de couvrir les élections. Les journalistes ont reçu des formations spécifiques avec l’appui des partenaires du Togo UE, PNUD, OIF, Ambassade des États-Unis, de la France, de l’Allemagne, bref la Chancellerie occidentale; Les observateurs internationaux et les autorités togolaises ont reconnu le rôle important joué par la presse dans la bonne tenue de ces élections. Mais les dérapages ont malheureusement repris aussitôt après l’installation de la nouvelle Assemblée Nationale plurielle.
La presse écrite en prend le gros lot avec des publications d’informations non vérifiées, parfois commanditées, invention des faits divers attentatoires aux bonnes mœurs, sans tenir compte de la protection des mineurs et pourtant l’article 15 du Code de Déontologie des Journalistes du Togo interdit d’identifier les mineurs victimes ou auteurs des infractions: «Le journaliste respecte et protège les droits des mineurs en s’abstenant de publier leurs images et de relever leur nom» . Récemment, certains confrères de la presse écrite se sont adonnés à la violation gratuite de la vie privée d’honnêtes citoyens et des personnalités; ce que proscrit l’article 04 de notre Code de Déontologie qui dispose: «Le journaliste respecte le droit des individus à la vie privée et à la dignité. La publication des informations touchant à la vie privée d’autrui, ne peut se justifier que par l’intérêt du public. Il s’interdit la calomnie, la diffamation, l’injure et les accusations sans fondement.»
Du côté de la presse audiovisuelle, on a noté des dérapages dans la conduite des débats qui sont parfois non pluriels et pas contradictoires. C’est surtout à l’occasion des émissions interactives que ces dérapages s’illustrent à merveille. Certains organes ne respectent pas le cahier des charges. Tous ces manquements aux règles professionnelles sont dus, soit à l’ignorance des règles déontologiques, soit à la volonté délibérée de nuire ou de régler des comptes ou de servir des intérêts d’un protagoniste moyennant espèces sonnantes et trébuchantes.
Comme toute profession, la presse togolaise est aussi infestée de brebis galeuses. Un groupe de journalistes désigné sous le vocable du G20 ou G16 usent du titre de journalistes pour harceler les organisateurs des conférences de presse en vue d’obtenir des jetons de présence appelés dans notre jargon (communiqué final). D’autres se livrent aux chantages pour extorquer de l’argent à leurs victimes sous prétexte qu’ils auraient des informations sensibles contre elles.
Comme si tout cela ne suffisait pas, le contexte actuel de la vie chère vient renforcer certaines pratiques très peu recommandables. Face à la baisse vertigineuse des recettes de la presse écrite, la recherche du sensationnel et de l’alarmisme apparaît comme l’ultime recours avec des titres ronflants au contenu creux annonçant parfois l’enfer pour le pays. Curieusement des lecteurs se plaignent d’être floués alors qu’ils sont les premiers à se bousculer pour se procurer des journaux aux titres accrocheurs.
Certaines radios non confessionnelles vendent des temps d’antenne à des pasteurs tapageurs nocturnes. On a également noté la diffusion des publicités choquantes sur des télévisions privées. Les bandes passantes exhibent des SMS avec des fautes de grammaire et d’orthographe dans certaines télévisions.
Il faut noter également que les règles de la confraternité ont été violées par certains confrères. Certains se sont attaqués par le truchement de leur organe respectif parfois dans le but de défendre un parrain et ceci en foulant au pied l’article 16 de notre code de déontologie qui pourtant dispose clairement: «Le journaliste doit rechercher et entretenir la confraternité. Il n’utilise pas les colonnes des journaux ou des antennes à des fins de règlements de compte avec des confrères. Le journaliste ne sollicite pas la place d’un confrère, ne provoque non pas son licenciement en proposant de travailler à sa place à des conditions inférieures.»
Liberté de la Presse
En dehors des cas d’anicroche dus aux malentendus entre forces de l’ordre et journalistes, aucune atteinte majeure à la liberté de la presse de la part des pouvoirs publics n’a été enregistré depuis le 03 mai 2007 jusqu’à nos jours.
Tableau récapitulatif des médias du Togo (fourni par la HAAC)
|
Nombre Existant |
Nombre Emettant ou Paraissant plus ou moins régulièrement |
| Radios |
79 |
78 |
| Télé |
12 Dont 9 à Lomé et 3 à l’intérieur |
11 |
| Titres: Hebdomadaires, Mensuels, Magazine et autres formes de Publication |
78 |
43 |
RECOMMANDATIONS
Au vu du présent rapport et dans le but d’apporter des améliorations, l’OTM recommande:
Au Gouvernement
- Accorder une attention particulière à la presse en l’intégrant comme un instrument de développement et d’utilité publique;
- Équiper les médias d’État et améliorer les conditions de travail des journalistes du secteur public pour que les journalistes puristes et temporaires deviennent des journalistes fonctionnaires;
- Organiser les États généraux de la presse en vue de trouver des approches de solutions aux problèmes qui minent les médias togolais;
- Prendre le décret d’application en ce qui concerne la subvention de l’État à la presse sur la base des critères définis par le Code de la Presse et de la Communication;
- Accorder une aide substantielle à la presse en vue de transformer les organes de presse à de véritables entreprises de presse;
- Instituer un prix d’excellence en vue d’inciter les journalistes au respect de la déontologie;
- Mettre un accent particulier sur la formation des journalistes qu’ils soient publics ou privés;
- Revoir le décret portant cahier de charges des médias audiovisuels en vue de diminuer le montant de la redevance des radios et télévisons privées.
À la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication
- Privilégier la pédagogie plutôt que la répression en vue d’améliorer les rapports avec la presse;
- Accélérer la procédure d’obtention de la carte de presse en vue de faciliter la tâche aux journalistes, ce qui éviterait les couacs entre les reporters et les agents de sécurité sur les lieux de reportage;
- Mettre un mécanisme de consultation entre la HAAC et les associations des médias en vue de faciliter une meilleure compréhension et application des décisions touchant à la corporation.
À la Presse
- Faire preuve de respect des règles déontologiques de la profession de journaliste et éviter tout acte de nature à porter atteinte à l’honorabilité de la profession;
- Œuvrer (organisations de professionnels des médias) à l’amélioration des conditions de vie des journalistes et mettre le G16 ouG20 hors d’état de nuire
- Observer le principe noble de la confraternité;
- Éviter à tout prix de s’immiscer dans la vie privée des citoyens conformément à l’article 4 du code de déontologie des journalistes du Togo.
Fait à Lomé (Maison de la Presse), le 02 mai 2008
Pour l’OTM, Le Président
Kasséré Pierre Sabi