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COMMÉMORATION DU CINQUANTIÈME ANNIVERSAIRE DE LA VICTOIRE HISTORIQUE DU 27 AVRIL 1958


Mesdames et Messieurs, Chers Participants,

Comment traduire la grande joie qui s’éprouve à commémorer la grande victoire du dimanche 27 avril 1958? Quel patriote, quel démocrate, quel militant anti-colonialiste n’admettraient pas que l’histoire du Togo, notre patrie, prit, en ce jour, un tournant inoubliable? Réjouissance, allégresse, exultation. Sonnez, trompettes, oui, sonnez trompettes, car en ce jour, vous les trompettes de la foi et de la détermination, avez fait tomber, après une longue traversée du désert, les murs étouffants et asservissants du colonialisme. David, sans grands moyens, a vaincu le riche Goliath.

Mesdames et messieurs, l’événement que nous commémorons aujourd’hui est celui d’une fête historique réelle que nous aurons encore la joie de commémorer dans cinquante ans, si notre souffle nous appartient toujours.

La victoire du 27 AVRIL 1958, c’est la consécration d’une mobilisation générale des masses: paysans, travailleurs des villes et des campagnes, étudiants sous tous les cieux, en des temps difficiles.

C’est l’aboutissement de plus d’une dizaine d’années de lutte et de sacrifices face à une administration coloniale qui employait tous les moyens. Comme le dit le Président Olympio dans un discours de 1951 devant la Quatrième Commission des Nations Unies, «dans notre propre pays, presque toutes les armes imaginables ont été utilisées contre nous: rumeurs, calomnies, constitution d’une opposition entièrement artificielle, élections contraires aux principes démocratiques, arrestations arbitraires et injustifiées, intrusions dans la vie privée, suppression de la liberté de parole et de réunion, provocations, et même emploi de la force armée. [Nos accusations] sont portées par des preuves.»

Le 27 AVRIL, c’est la victoire du front des partis nationalistes, le COMITÉ de l’UNITÉ OGOLAISE (CUT) et la JUVENTO, partis nationalistes qui ont osé chevaucher la tempête et arracher le Togo du joug du système colonial oppresseur et de son enfant, le néo-colonialisme naissant. Par cette victoire acquise sous la IVème République Française, alors, par la suite avec ou sans de Gaulle, le Togo l’instar du Maroc et de la Tunisie, s’acheminait à grands pas vers son indépendance totale véritable.

Mesdames et messieurs, vous demandez-vous, quels étaient donc les problèmes du Togo?

À ce stade, un bref rappel historique s’impose. Le Togo, ancienne colonie allemande, fut, après la première Guerre mondiale, divisé en deux territoires confiés l’un à la Grande-Bretagne et l’autre à la France, d’abord comme territoires sous mandat puis après la Seconde Guerre, comme territoire sous tutelle avec comme l’une des fins essentielles (article 76 b): «favoriser le progrès politique, économique et social des populations sous tutelle ainsi que le développement de leur instruction; favoriser leur évolution progressive vers la capacité à s’administrer eux-mêmes ou indépendance, compte tenu des conditions particulières à chaque territoire et à ses populations, des aspirations librement exprimées des populations intéressées, et des dispositions qui pourront être prévues dans chaque a

ccord de tutelle.» Les partis nationalistes, au Togo comme au Cameroun, auront à faire face à deux problèmes: la réunification du territoire et son accession à l’indépendance.

La réunion des deux territoires du Togo, ni la Grande-Bretagne ni la France, malgré leur Entente Cordiale, n’en voulaient. Une Commission Mixte Élargie comprenant les deux pays européens rejeta l’idée de la réunification en 1951, et un référendum organisé sous l’égide de l’ONU en 1956 aboutit à l’annexion du Togo sous mandat britannique à la Gold Coast (Ghana). Donc réunification impossible. Du moins impossible avant la libération du Togo sous tutelle de la France.

Alors la question se pose: le Togo «français» pourra-t-il se libérer? Et quelle libération? Et si la libération, la vraie, l’indépendance totale ABLODE BLIBO est-elle aussi impossible, les partis nationalistes ne courent-ils pas le risque d’avoir mené des années de lutte pour rien et être à jamais éliminés de la scène politique?

Éliminer les partis nationalistes, le CUT et la JUVENTO de la scène, c’est ce à quoi l’administration coloniale s’emploie depuis bien des années en suscitant des partis administratifs fantoches dotés de grands moyens. Au sud, nous avons le PTP (Parti Togolais du Progrès) et au nord, une création fort artificielle aussi, l’UCPN (l’Union des Chefs et des Populations du Nord); tous ces deux partis se caractérisent par leur entière dévotion à leurs maîtres. S’ils parlent de l’indépendance et de l’essor du Togo, c’est pour rejeter tout cela aux calendes grecques, quand l’administration coloniale fatiguée de jouir de sa colonie, sera décidée à l’abandonner ou lorsque toutes les régions du pays seront parvenues à un développement équilibré. Le PTP et l’UCPN vont servir de véritables instruments de manœuvre aux Colons. À leur profit, à chaque consultation, l’Administration bourre les urnes.100% des voix, 100% des sièges. Le genre d’élections dans lequel les colons français disaient avoir tellement excellé qu’ils ont fini par perdre l’Algérie. Aux membres de ces partis, des voyages d’agrément en France, des invitations à la fête du 14 juillet et des tournées d’admiration de belles jambes aux Folies Bergère. Tout pour l’amour de la France.

Mais sur le terrain, au Togo, la situation est très tendue, explosive même. Le gouvernement français, pressé par l’ONU, va de concession en concession et cherche tous les moyens pour couper l’herbe sous les pieds des partis nationalistes. Projet de loi accordant au Togo une autonomie limitée en 1952, projet que le ministre Robert Buron fera voter en 1954. Ce projet sera étendu en 1956 pour donner la loi-cadre Defferre qui accorde aux colonies «le suffrage universel, le Collège Unique, les Conseils de gouvernement, la réforme de l’administration afin d’y faciliter l’intégration et la promotion des autochtones».

Pour éliminer les nationalistes, pour le Togo, la France va faire plus. En cette année 1956, elle donne son «indépendance» au Togo: le Togo devient la «République Autonome du Togo» avec son premier ministre, Nicolas Grunitzky, le chef du parti administratif, un drapeau, un hymne. Toutes les apparences de la souveraineté. On peut dire qu’il existe une pièce (de théâtre) française de la décolonisation, et elle s’est jouée entièrement au Togo.

Au Vietnam, face au Vietminh, on sort le pauvre Bao-Daï; au Maroc, face à l’Istiqlal, on sort Ben Arafa; au Cameroun, face à l’UPC, on sortira Ahmadou Ahidjo. Au Togo, pour les Français, l’homme qui compte, c’est Nicolas Grunitzky. On l’installe à Lomé et on va le défendre à New-York, aux Nations-Unies. Une sévère bataille diplomatique s’engage à l’ONU devant le Conseil de tutelle entre le front nationaliste conduit par Sylvanus Olympio et le groupe des représentants administratifs (Robert Ajavon, Mama Fousseni, Apedo Amah) incorporés dans la délégation française. Une bataille très rude où plus d’une fois le front nationaliste a frôlé l’échec. Par exemple, en ce jour de janvier 1957 où le débat au Conseil de tutelle – pour savoir s’il fallait oui ou non faire confiance à la France au Togo pour l’évolution du statut du territoire – se termina par un vote avec 7 voix pour et 7 voix contre.

Le thème central du débat – qui déterminait tout l’avenir du Togo – était assez simple: l’ONU, face à l’évolution rapide du Togo, doit-elle se retirer et laisser toute liberté à la France pour conduire le Togo vers son émancipation – c’est la thèse défendue par les pro-français – ou doit-elle veiller sur le Togo jusqu’à son indépendance totale après consultation sous sa supervision des populations – thèse défendue par le CUT et la JUVENTO –? Le Conseil de Tutelle, avec les manœuvres du gouvernement français a longtemps hésité. Suite au rapport de la Mission du Libérien King, l’Assemblée Générale, décida – ce que la France fit tout pour empêcher –: de la consultation sous supervision de l’ONU du Peuple togolais. Les résultats furent sans appel. Un vrai raz-de-marée nationaliste. Sur 317669 votants:
191 220 suffrages pour le CUT avec 29 sièges sur les 46 à pourvoir
56 517 suffrages pour l'UCPN avec 10 sièges
40 569 suffrages pour le PTP de Nicolas Grunitzky avec 3 sièges
22 611 suffrages pour les indépendants avec 4 sièges

Le chemin vers l’indépendance totale est désormais grand ouvert, Le Togo va accéder à l’indépendance véritable quel que soit la couleur politique du gouvernement français. Explosion de joie dans les milieux nationalistes, chez les étudiants togolais et africains et dans les milieux anti-colonialistes. Lisons Jean de Menthon, cadre français, ancien directeur de la Caisse Centrale de Coopération Économique et du Crédit du Togo, auteur du livre «À la rencontre du Togo»:
«À Lomé, dès les résultats connus, ce fut la joie et la fierté, une joie déferlante, légère, fraîche parce que sans haine chez la plupart des Togolais… Pour le peuple, c’était l’indépendance ou, plutôt c’était l’Ablodé, mot éwé voulant dire «le bras libre de ses mouvements»… La couleur de l’Ablodé, c’était le blanc qui symbolise la fête, la joie. Très vite, beaucoup de Togolais, surtout les jeunes, eurent leur calot blanc; À Lomé, un grand défilé fut organisé le 1er mai suivant. Les participants s’étaient habillés de blanc autant qu’ils le pouvaient et chacun brandissait un feuillage. Une interminable forêt se mit en mouvement, dansant, chantant, clamant «Ablodé, Ablodé, Ablodé,…»»

Et à Paris? Grande inquiétude à Paris. Les partis néo-colonialistes kollaborationnistes sont battus, éliminés de la scène, du moins pour un temps. La France reviendra plus tard en recourant à un parti néo-colonialiste armé, le RPT. Mais en cette année 1958, «pour Paris, ce triomphe du CUT était une très mauvaise nouvelle. À nouveau [quatre ans après Dien Bien Phu], la France était bousculée outre-mer, et cette fois par les urnes. Après tout ce qu’on a fait pour lui, ce petit Togo se montrait insupportable.» (Jean de Menthon).

Inquiétude dans les rangs des dirigeants africains pro-français. Seul le Guinéen Sékou Touré a osé se réjouir de l’issue du vote au Togo et envoyer ses félicitations en ces termes: «Nous souhaitons la constitution en AOF et au Togo d’une unité africaine liée à la France par un contrat d’association.»

En ce mois de mai 1958 très agité en France, l’Association des Étudiants Togolais (Jeune Togo) et la Fédération des Étudiants Africains en France (FEANF) ont de leur côté organisé une conférence de presse que le journal français Le Monde rapporte ainsi: selon les orateurs, la leçon du scrutin du 27 avril est «qu’aucun Africain n’a accepté le bluff que constituent la loi-cadre et la prétendue communauté franco-africaine. Quand ils ont la possibilité de s’exprimer librement, tous les Africains votent pour l’indépendance de leur patrie» et d’ajouter dans une déclaration commune: «Nous demandons au peuple de France de méditer l’enseignement de ce scrutin et d’en tirer les conclusions. Il ne doit pas se laisser abuser par les Bao-Dai, les Ben Arafa, les Houphouet-Boigny. Car aucun peuple ne saurait renoncer à son indépendance nationale, et ce n’est qu’en acceptant cette nécessité inéluctable que le peuple de France verra s’ouvrir des perspectives de coopération véritable entre une Afrique libre et la France.».

Et pourquoi pas l’indépendance du Togo aussitôt après la victoire d’avril 58? Cela ne pouvait se faire sans un accord préalable entre l’ONU, la France et le Togo. De Gaulle arrive au pouvoir en juin 1958 et il a fallu négocier avec de Gaulle.

La victoire du front nationaliste a eu pour conséquences:
- la stimulation du désir d’indépendance dans les autres colonies;
- le refus de la France d’organiser une consultation sous supervision de l’ONU au Cameroun;
- en Afrique Noire, après le Ghana et le Togo, impérieuse nécessité pour les impérialistes de prendre les devants en accordant précipitamment les indépendances fictives.
- avec de Gaulle, le Togo perdra, avec le coup perpétré en 1963, son indépendance. Mais la lutte continue.

Mesdames et messieurs,
Quelles réflexions pouvons-nous tirer de la victoire de 1958?
Le Togo d’aujourd’hui vit sous un régime pire que le régime néo-colonial de Grunitzy que nos grands-pères, nos pères et nos grands-frères ont affronté en 1958. Comme en 1958, nous avons besoin de la même foi et de la même détermination qui les animaient. Comme en 1958, nous avons besoin de leur consistance politique et de la constance dans la défense de nos lignes, de nos stratégies.
«Sentinelle, que penses-tu de la nuit?
- La nuit est longue mais le jour vient.»

Mesdames et messieurs, je vous remercie.


Discours prononcé à Paris
PLe dimanche 27 avril 2008
KAD
Le CTR

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