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AFRIQUE DU SUD: UNE AUTRE HONTE


56 morts, plus de 30 000 déplacés et 500 arrestations, tel est le triste bilan provisoire peut-être, des émeutes xénophobes dont les victimes sont principalement des ressortissants africains (Zimbabwéens, Mozambicains, et autres Ougandais) accusés d’être des voleurs d’emplois. Comme si les emplois, ça pouvait se voler! Dans les années dures de l’apartheid, ne nous faisions-nous pas l’illusion que nous étions tous Sud-Africains, c’est-à-dire solidaires dans la lutte pour la fin de ce régime inhumain? Les dirigeants politiques africains, sauf ceux dont on connaît les couleurs affichées comme Houphouet-Boigny et Mobutu, avaient décidé de boycotter toutes les manifestations sportives et culturelles auxquelles participerait officiellement la République Sud-Africaine. Des écrivains et artistes, par leurs œuvres surtout, s’étaient engagés aux côtés des combattants de la liberté. Dans le monde francophone, la plus grande œuvre dans ce sens était sans doute le "Chaka" de Senghor dans lequel le héros zoulou du 17ème siècle répliquait à la "Voix Blanche" qui l’accusait d’être un roi sanguinaire:
"Ah, ah, te voilà, Voix Blanche, tu es la voix des forts contre les faibles, la conscience des possédants de l’outre-mer."

Et nous pouvions tous nous identifier à ce Chaka, tous sans être Zoulous, sans être Sud-Africains, et même sans être Noirs, mais tout simplement comme victimes et sympathisants des victimes de l’oppression. Et notre avocat Chaka poursuivait ainsi dans le poème dramatique de Senghor:
"Peuples du Sud dans les chantiers, les ports, les mines, les manufactures et le soir ségrégés dans la misère
Et les peuples entassent des montagnes d’or noir, d’or rouge et ils crèvent de faim...".
Ils crevaient de faim sous l’apartheid malgré les montagnes d’or noir, d’or rouge et de diamants qui faisaient la richesse de l’Afrique du Sud, ils crèvent encore de faim aujourd’hui malgré la croissance économique de ce pays qui peut être considérée comme enviable dans un environnement régional marqué par la misère et la pauvreté, avec surtout au Zimbabwe de Robert Mugabe un taux de chômage élevé à 80% de la population et une inflation que certains n’hésitent pas à évaluer à 100.000 %.

Mais au lieu de s’en plaindre au gouvernement de leur pays, au lieu de s’en prendre à Thabo Mbeki et aux dirigeants de l’ANC dont la politique sociale et de l’emploi, si elle existe, n’est pas un succès, loin de là, les Sud-Africains pauvres, c’est-à-dire majoritairement noirs, s’acharnent sur des ressortissants des pays voisins dont le sort chez eux n’est pas meilleur que le leur.

L’explication des émeutes par un journaliste du Monde qui les attribue au manque de fermeté de Thabo Mbeki à l’égard de Mugabe n’est que très partiellement fondée. Les complaisances faciles d’un chef d’Etat africain pour un autre ne sont pas le fait du seul Thabo Mbeki. L’exemple le plus inquiétant et même le plus meurtrier est celui des complaisances observées par presque tous à l’égard d’Omar El Béchir, le président soudanais dans la crise du Darfour. On peut tout inventer pour punir Mugabe, mais on ne peut pas comprendre que dans cette punition, Mozambicains, Ougandais, et ressortissants d’autres pays africains soient pêle-mêle confondus.

Tout récemment, mon compatriote et confrère Kossi Efoui nous disait dans une réunion qu’il ne croit pas, ou plus, à l’unité africaine parce qu’il a été dans un contrôle d’identité en Afrique du Sud, traité plus rudement que le collègue français avec qui il voyageait. La solidarité africaine à laquelle beaucoup croyaient et croient encore vole-t-elle ainsi en éclats? Il est vrai qu’à l’épreuve d’une tragédie de ce genre, on ne peut s’empêcher de s’interroger. J’ai entendu des propos dénués de sens comme celui-ci: "Les Africains ne sont unis et solidaires que contre l’ennemi commun, le Blanc". Un homme est-il ennemi des Africains, simplement parce qu’il est blanc? Ou certains hommes, quelles que soient la couleur de leur peau ou leur nationalité, nous poussent-ils à la révolte parce qu’ils s’arrogent le droit d’opprimer, d’humilier et d’exploiter les autres en se basant sur de prétendus privilèges que leur conféreraient leur "race", leur nationalité, leur appartenance ethnique...?

Et quel honnête homme, blanc, noir, rouge..., ne serait pas révolté par la souffrance imposée injustement par une catégorie d’hommes à une autre catégorie? Quel honnête homme ne serait pas indigné devant le spectacle affligeant, honteux, déshumanisant d’un groupe d’hommes qui pourchasse, massacre, brûle vif un autre groupe d’hommes?

En 1994 à la fin de l’apartheid qui correspondait aussi au terrifiant génocide du Rwanda, Wole Soyinka déclarait:
"L’Afrique du Sud est notre fierté et le Rwanda est notre honte."
Quel est l’honnête homme, africain surtout, puisque c’est en Afrique que cela se passe, qui ne dirait pas que nous avons perdu cette fierté de l’après-apartheid que représentait pour nous l’Afrique du Sud? Est-il exagéré de dire que chaque fois que l’on peut assister à des pogroms du genre de celui auquel se livrent les Sud-Africains noirs contre Zimbabwéens, Mozambicains, Ougandais, c’est toute l’Afrique qui perd une partie de sa fierté, qui ajoute une nouvelle honte à la chaîne de hontes, d’ailleurs vraies ou fausses, dont on l’accable?

Hier c’était en Côte d’Ivoire avec ce concept vide de sens d’ivoirité inventé de manière irresponsable par des dirigeants politiques qui voulaient éliminer de la course à la présidence un concurrent redoutable dont il fallait remettre en cause l’ivoirité: résultat, des milliers d’Africains pourchassés, battus, massacrés ou "rapatriés" dans leur pays d’origine. Il faut dire que ce n’était pas la première fois que ce déchaînement de passion xénophobe sévissait en Côte d’Ivoire. En 1958, Togolais et Dahoméens (Béninois), tous indistinctement appelés par l’Ivoirien de la rue "Dahomey", avaient été violemment chassés de ce pays. Les Ghanéens ont à leur tour expulsé les ressortissants togolais, béninois, nigérians de leur territoire, puis ce fut le tour des Nigérians de faire de même avec les citoyens des pays voisins. À cela il faut ajouter des vagues successives d’expulsions opérées à l’encontre des résidants africains du Gabon alors que dans le même temps, comme pour justifier que de telles mesures ne s’appliquent pas contre les Européens, ceux-ci étaient qualifiés d’"étrangers d’honneur". Alors la question est de savoir quel est le prochain pays africain qui chassera les ressortissants étrangers de son territoire. On disait déjà depuis longtemps que l’Organisation de l’Unité Africaine, aujourd’hui Union Africaine, n’est qu’un organe de procédés de bons échanges entre chefs d’Etat africains, "tu me soutiens, je te soutiens", principe qui s’applique dans le cadre des relations entre Robert Mugabe et Thabo Mbeki. Mais que ce genre de relations n’est jamais entré dans les mœurs et la mentalité de nos peuples. Dira-t-on aussi que le panafricanisme n’est qu’un luxe d’intellectuels ou d’utopistes africains? À Kossi Efoui dont l’intervention était faite dans une réunion à Ouagadougou, je répliquais en évoquant des danses vues la veille dans des costumes traditionnels, puisque nous étions dans une rencontre culturelle et artistique, que, symboliquement, la preuve de l’unité africaine était que je me retrouvais grâce à ces danses en pays Moba, Kotokoli et Bassar (ethnies du Togo). Ne retrouverait-on pas des points communs entre les cultures d’Afrique du Sud, du Zimbabwe, de l’Ouganda... qui ouvriraient les yeux aux agresseurs sur le fait qu’ils sont très proches de ceux qu’ils agressaient, qu’ils appartiennent tous à une même grande famille? Où sont les grandes rencontres culturelles pour rapprocher davantage nos peuples? Où sont les actions d’éducation pour éveiller en eux la conscience d’appartenance à la nation africaine?

Thabo Mbéki a réagi trop tard en déclarant que le traitement réservé aux expatriés africains par ses concitoyens était inhumain. Faudra-t-il toujours attendre que le mal soit fait avant de le déplorer, que la honte nous couvre avant de la laver?


Allemagne, 28 mai 2008
Sénouvo Agbota Zinsou

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