Monsieur F. Gnassingbé a accordé à Kodjo Epou, une interview diffusée sur Radio FM Liberté le samedi 21 et le dimanche 22 juin. À l’annonce de cette diffusion, un compatriote m’a dit qu’il ne perdrait pas son temps à l’écouter, car ce monsieur ne lui apprendrait rien qu’il ne sache déjà. Moi, je l’ai écoutée et j’avoue que j’y ai beaucoup appris, en particulier l’art avec lequel monsieur Gnassingbé manipule les tournures négatives. Il le fait, il faut le dire, avec une élégance que plus d’un lui envieraient, en particulier, pour parler comme lui-même M. Gnassingbé, "le Père de la Nation" (entendez le père de la maison Gnassingbé).
Cependant, c’est ce père de la nation (encore une fois père de la maison Gnassingbé) qui semble avoir inauguré cet art de la tournure négative comme réponse aux questions brûlantes d’actualité quand, au plus fort de la crise togolaise, alors que ses militaires ainsi que les miliciens de son parti, le RPT, massacraient les populations civiles, il avait déclaré le plus simplement du monde qu’il n’était au courant de rien. Peut-être même bien avant, dès le début du règne, au lendemain du coup d’État du 13 janvier 1963, quand les membres du Comité insurrectionnel le désignaient pour le fauteuil présidentiel et qu’il leur répondait non, sans savoir que le "destin" l’avait déjà décidé ainsi, ou quand dans les années 74 à 80, des foules allaient pleurer pendant plusieurs jours pour le supplier de rester au pouvoir et qu’il répondait toujours non jusqu’au moment où il dut se soumettre au verdict populaire.
Le fils et successeur a peut-être introduit une nuance dans cette rhétorique, bien sûr, puisque sa ligne de conduite est de se démarquer par rapport à son père, tout en se réclamant de son héritage: à la différence du père donc, il sait, il est au courant, mais, ce n’est pas lui qui...
Je commencerai par la phrase affirmative la plus forte de l’interview, au superlatif, celle qu’il clame avec une certaine insistance: la question concerne la situation de pauvreté dans laquelle vit la population togolaise. M. Gnassingbé répond qu’elle est plus que pauvre: elle est très, très pauvre. Mais, il y a un "mais" qui paraît introduire une phrase plus importante que l’affirmation de la première proposition: ce n’est pas de lui, monsieur Gnassingbé, que cela dépend de sortir les Togolais de cette situation. De qui alors? Eh bien, des organismes internationaux comme le FMI qui nous ont imposé des contraintes. Vous voyez bien que ni M. Gnassingbé, ni son gouvernement ne sont responsables de la pauvreté et de la misère des Togolais. Seulement la question du journaliste reste sans réponse ou la réponse de M. Gnassingbé reste en suspens, puisque l’auditeur attendait l’annonce de mesures prises par le gouvernement pour lutter contre cette pauvreté et les résultats de cette lutte, engagée au moins depuis avril 2005 quand M. Gnassingbé s’est installé au pouvoir au Togo, ou depuis la signature de l’APG en 2006, ou depuis les législatives de 2007. M. Gnassingbé sait tout. Il sait peut-être aussi que dans cet océan de misère où la population se débat chaque jour pour ne pas être complètement noyée, où certains Togolais ont à peine un repas par jour, où par manque de médicaments et de soins à l’hôpital, hommes, femmes et enfants souffrent et meurent comme des bêtes, la corruption et l’absence de justice sociale véritable ont permis à une minorité de citoyens d’être très, très riches, au détriment de la très grande majorité. Est-il besoin de préciser que les Gnassingbé sont au premier rang de ces citoyens très, très riches qui mènent un train de vie des plus insolents, que personne au Togo ne pourra leur demander de quelle manière ils ont amassé leur richesse? M. Gnassingbé sait-il que quand on est dans sa position, il est indécent et honteux de s’ingénier à plaindre les très, très pauvres, que cela ressemble plutôt à des larmes de crocodile? Il sait en tout cas que cette pauvreté est la faute à la crise qui a duré 15 ans, depuis le déclenchement du mouvement de démocratisation jusqu’à la mort de son père. Nommerait-il les responsables de cette crise sans citer son père, en premier lieu, qui s’est entêté à rester au pouvoir et aussi sans indexer certains de ceux qui, aujourd’hui font partie de sa cour, après avoir pris la tête du mouvement de grève générale, après avoir conduit des milliers de Togolais à se faire massacrer par les militaires et les miliciens du RPT, à s’exiler, perdre leur temps, leur emploi et leurs biens...? Bien sûr que là, monsieur F. Gnassingbé n’est pas du tout responsable de la crise. Il faut par ailleurs, savoir gré à monsieur F. Gnassingbé de "savoir" et de ne pas se faire louanger par les animateurs qui du temps de son père chantaient, alors que la situation n’était pas tellement différente de ce qu’elle est aujourd’hui:
«Heureux, le peuple togolais...
Pour tout cela, le peuple togolais dit trois fois merci
À son Timonier, G.G. Eyadema.»
Disons donc trois fois merci à monsieur F. Gnassingbé de savoir. Disons-lui aussi merci du sentiment qu’il exprime en répétant dans l’interview au sujet de chaque situation désastreuse, intolérable: "Je ne suis pas satisfait". Il le dit du SIDA qui ne cesse de ravager le pays, alors que les moyens de lutte n’augmentent ni ne s’améliorent. Il le dit de son gouvernement qu’il aurait souhaité plus élargi... Mais, qui l’empêche donc de réaliser son souhait, lui le chef de l’État? Ce sont les "autres" qui ne veulent pas. N’allez pas lui dire que c’est à lui de rendre les conditions de nomination et de révocation des ministres acceptables par les autres, les conditions même de travail des membres du gouvernement conformes aux exigences de liberté dont ils devraient jouir pour réaliser des projets qui leur tiennent à cœur. N’allez pas lui dire tout cela. Il vous répondrait: "Je ne suis pas un homme d’exclusion". Une autre belle tournure négative entendue dans l’interview. Il nous faut dire qu’à l’origine de ce nouveau pouvoir Gnassingbé, comme du règne du père d’ailleurs, il y avait l’exclusion: où était Natchaba, ancien président de l’Assemblée Nationale qui devait assurer l’intérim de la présidence de la République à la mort d’Eyadema? Et où, après la mascarade du 24 avril, les 2000 concitoyens tués (400 pour être plus modeste, comme la Commission de l’ONU), les 40.000 exilés au Bénin et au Ghana? Monsieur Gnassingbé n’est pas l’homme de l’exclusion comme c’est souligné dans l’annonce de l’interview, et ce n’est pas lui qui empêche plus d’un million de Togolais de la Diaspora de participer aux élections organisées dans leur pays, pour décider du sort de leur pays. Non, ce n’est pas lui. Ce sont les conditions matérielles et techniques qui ne le permettent pas. Ce n’est pas à lui, depuis avril 2005 qu’il "sait", de faire prendre les mesures qui s’imposent pour que les Togolais de l’étranger puissent voter en 2007. Il ne les fera pas prendre non plus pour 2010, ni peut-être jamais. Non! Ce sont les conditions matérielles et techniques qui refusent de tomber du ciel. D’ailleurs, c’est un peu leur faute, à ces Togolais de l’extérieur, si les conditions matérielles et techniques ne tombent pas du ciel: ils manquent d’amour pour leur pays (monsieur Gnassingbé l’a dit lui-même, d’une manière péremptoire comme un vrai Président républicain). Il sait donc aussi qui aime et qui n’aime pas le Togo. Ceux qui de l’étranger ne font que critiquer son régime n’aiment certainement pas le Togo. Conclusion logique: même si les conditions matérielles et techniques tombaient du ciel, ces gens ne les saisiraient pas pour voter Gnassingbé. Alors, à quoi servirait donc leur vote? Il vaut encore mieux faire voter dix fois (au même scrutin, bien entendu) les électeurs d’une certaine région ou compter chaque voix de cette région pour dix, puisqu’on est sûr qu'eux au moins donneront leurs voix à Gnassingbé ou à son parti, comme cela a été le cas aux dernières législatives. Voilà les Togolais qui aiment le Togo! Les conditions matérielles et techniques étaient bien tombées du ciel pour que l’on parvienne à un tel vote. Ne dites plus que nous nageons dans l’absurde. C’est si évident!
Mais ce qui tient le plus à cœur à monsieur Gnassingbé, ce sont les réformes, c’est-à-dire, en premier lieu, la réconciliation sans laquelle il n’y aurait pas de dirigeants légitimes. Il a dit cela aussi? Bien sûr qu’il l’a dit, sinon, que quelqu’un de son entourage me démente. Là non plus, on n’est pas dans l’absurde et on ne rêve pas: indirectement, est-ce que monsieur Gnassingbé était en train de reconnaître qu’il n’est pas un dirigeant légitime, puisque la réconciliation n’est pas encore faite et que, compte tenu des bases sur lesquelles le train de l’opération "Vérité et Réconciliation" est lancé, il ne risque pas d’arriver en bonne gare? M. Gnassingbé, sait-il, reconnaît-il que lui-même et certains des membres de son entourage ont trempé dans les crimes qui aujourd’hui doivent être confessés et faire l’objet de réparation? Dans ce cas, la logique serait de laisser à un autre gouvernement, à un autre pouvoir, respectable parce que non impliqué dans les crimes, le soin de réconcilier les Togolais. Mais, hélas, nous chérissons bien notre absurde.
Je comprends que sur un plan diplomatique, concernant par exemple les événements qui avaient secoué le Kenya et ceux qui secouent actuellement le Zimbabwe, la tournure négative soit de mise: le président du Togo n’a pas à juger ses homologues africains. D’ailleurs, quel chef d’État africain a déjà dénoncé les violences perpétrées par un autre (ils sont tous "frères et amis", sur ce plan au moins) contre les opposants à son régime? Monsieur Gnassingbé ne pourrait que nous prévenir: ça peut arriver dans tous les pays africains et le Togo n’est pas à l’abri de ces violences. C’est une évidence.
Mais, je ne comprends pas très bien pourquoi le président du Togo ne pourrait pas se prononcer sur un livre publié par un de ses anciens collaborateurs. Il l’a lu, mais, permettez-lui, s’il vous plaît, de ne pas faire de commentaire là-dessus.
Au total, la tournure négative paie, puisqu’elle permet de parler pendant quarante-cinq minutes sans rien dire. Le problème, c’est que l’auditeur doit supporter cela jusqu’à la fin, puisqu’il attend d’apprendre quelque chose, peut-être la grammaire appliquée des tournures négatives, comme moi. Et justement, à la fin, le journaliste demande à monsieur Gnassingbé de s’attribuer une note entre zéro et dix. Inutile de vous dire que c’est le bouquet, la plus belle tournure négative: il ne le peut pas.
Mais, si on posait la même question à l’auditeur, que répondrait-il? Moi, je dirais: il n’y a que deux raisons qui justifient l’existence d’un pouvoir. La première, c’est qu’il soit en place par la volonté des citoyens: sur ce plan, nous savons tous que monsieur Gnassingbé a zéro; il le sait lui-même, peut-être. La deuxième, c’est que ce pouvoir réponde aux attentes de la population pour son bien-être: sur ce plan, monsieur Gnassingbé sait, mais, de son propre aveu, il n’est pas satisfait de ce qu’il fait. Alors, nous sommes obligés d’attendre que lui-même soit d’abord satisfait avant de lui dire dans quelle mesure nous le sommes et de lui attribuer la note qui convient. Le mieux serait pour nous d’attendre simplement le jour (en priant Dieu pour qu’il arrive le plus rapidement possible) où il tirera lui-même la conséquence logique de tout ce qu’il sait pour s’en aller, le plus proprement possible. Sinon, le masque des tournures négatives de l’innocent sincère qu’il joue à l’interview ne pourra plus lui servir, puisque de toutes les façons, les Togolais verront clairement ce qui se cache derrière. Un peu comme à l’image dudit père de la nation qui jouait à l’homme qui n’avait jamais aimé le pouvoir, jusqu’au jour où son masque à lui aussi était tombé.
Allemagne, 25 juin 2008
Sénouvo Agbota Zinsou