Dans une lettre ouverte adressée à«Monsieur Faure Gnassingbé, président de la République...», Nicolas Lawson, président du parti PRR, se réfère à la providence qui aurait remis le destin du Togo et des Togolais entre les mains de monsieur F. Gnassingbé. L'objet de la lettre qui, sur un certain plan est bien clair, est d'inviter l'actuel occupant du palais de la présidence à appeler les Togolais à un forum de discussion qui devra aboutir à la formation, autour de sa personne, d'une équipe susceptible de redonner confiance aux Togolais et de reconstruire le Togo. L'ambition serait noble! Nicolas Lawson affirme une vérité qui justifierait ce processus: les élections présidentielles de 2010 ne résoudraient pas la crise actuelle, née surtout du procédé par lequel Faure Gnssingbé est parvenu au pouvoir (coup d'État transformé ensuite en élections frauduleuses et victoire acquise grâce au massacre de 2000 citoyens...), autrement dit, le caractère illégitime et meurtrier (N. Lawson n'emploie pas ce dernier terme) de la présidence actuelle.
J'ai dit que c'est une vérité (N. Lawson n'est pas le seul à la détenir) que les élections de 2010 ne résoudront pas la crise togolais: il y a lieu de savoir pourquoi.
1- Pour que le candidat du RPT (il y a 99% de chance pour que ce soit l'un des fils Gnassingbé, Faure ou Kpatcha), il faut un miracle de la «providence», à moins que ce soit encore par la fraude ou par les massacres, méthodes que nous connaissons depuis le règne de Gnassingbé le père: dans ce cas, la cause fondamentale de la crise, c'est-à-dire l'illégitimité, demeurera.
2- Si l'UFC gagne (nous savons que Gilchrist Olympio en est le candidat déclaré), il sera, soit empêché par l'appareil actuel (force de l'ordre, caciques du RPT, et même Cour constitutionnelle) de prendre effectivement le pouvoir, ou de l'exercer.
Bien entendu, comme condamnés par le destin ou la providence à subir tout ce qui rendrait impossible la résolution de la crise par la voie des élections (fraudes et massacres d'un côté et empêchement à l'accession au pouvoir par l'appareil actuellement en place, de l'autre),les Togolais, à l'image de N. Lawson n'ont pas besoin de proposer des solutions pour éliminer ces obstacles à la pratique de la démocratie au Togo.
Alors, que propose le président du PRR? N. Lawson prend un raccourci dangereux qui se joue en deux petites étapes, sur deux principes simples:
1- La reconnaissance à Faure Gnassingbé du caractère providentiel de son accession au pouvoir, auquel cas, il faudra admettre aussi que la Sagesse divine ait pu programmer et exécuter la fraude, le mensonge et le meurtre comme moyens d'accession au trône: que les religieux et les vrais croyants examinent la chose sous cet angle.
2- Une légitimité à reconnaître au gouvernement qui naîtrait du forum que Faure Gnassingbé serait habilité à convoquer. Faut-il dire que cela déboucherait sur un APG bis? Alors, comment ce second APG résoudrait-il ce que n'avait pas résolu le premier? Ce que cet APG bis aurait de nouveau par rapport au premier, si je comprends bien N. Lawson, c'est qu'il n'aurait pas pour objectif de déboucher sur des élections, et donc qu'il signifierait la mise entre parenthèses de la démocratie, à moins qu'il s'agisse de remplacer définitivement le régime républicain officiellement en vigueur au Togo par un autre dont la dénomination et surtout la définition ne nous paraissent pas claires. Une théocratie, peut-être, puisque nous avons recours à la providence pour fonder ce régime.
Une fois écartées la solution d'un pouvoir exclusivement RPT et celle d'un pouvoir totalement UFC, les deux autres solutions qui pourtant sont souvent évoquées ne paraissent pas retenir l'attention de monsieur Lawson, à savoir l'avènement au pouvoir d'un homme qui n'appartienne ni à l'appareil RPT ni à celui de l'UFC ou d'une coalition de ces deux partis (ce qui semble bien être à la base de la rencontre d'Abuja en 2005 entre Faure Gnassingbé et Gilchrist Olympio initiée par Obasanjo). Nicolas Lawson en tant que chef de parti et ancien candidat à l'élection présidentielle, pourrait lui-même se situer dans la logique du premier scénario, comme Kofi Yamgnane, Messan Agbéyomé Kodjo ou d'autres candidats déjà déclarés ou qui vont se déclarer à l'avenir. Mais il ne le fait pas. Sa solution idéale semblerait donc être la coalition RPT-UFC, mais comme elle n'est apparemment pas possible, il se contente du forum, sans nous dire ce que l'on serait amené à faire en cas d'échec de ce forum. Bien sûr qu'il faut discuter, bien sûr qu'il faut des débats pour sortir de la crise, mais à quoi bon, si cela ne nous apporte rien, sinon peut-être, que le Togo détienne un jour le record des accords nationaux qui ne résolvent rien des problèmes posés? Et ce n'est pas la reconnaissance, en l'absence d'une démocratie, de l'intervention de la providence qui placerait Faure Gnassingbé dans la position de sauveur du Togo qui résoudrait quoi que ce soit.
Mais là où cette notion de providence a quelque chose de dangereux, c'est en ceci: tous les pouvoirs illégitimes ou presque tous se réfèrent à cette providence. J'avais écrit, en 1970 une pièce de théâtre qui a pour titre On joue la comédie (éd. RFI-Paris, 1975 et éd. Haho-Lomé, 1984). Le sujet principal de On joue la comédie, c'était bien sûr la prétention qu'avaient les partisans de l'apartheid à fonder leur système sur la supériorité naturelle des Blancs à qui la providence aurait conféré le destin de dominer les autres races. Mais c'était aussi le messianisme politique qui déjà ces années-là, en même temps que l'apartheid en Afrique du Sud, avait cours dans plusieurs pays africains et qui, en l'absence du débat démocratique, prétendait fonder le pouvoir de tous ceux qui y parvenaient essentiellement par la force, sur un destin providentiel. Le personnage principal de ma pièce, Chaka, se faisait appeler, dans un but d'autodérision, le Messie. Faut-il préciser que dans la pièce, c'est Chaka lui-même, chef d'une troupe théâtrale, qui désignait un comédien pour jouer le rôle du dieu qui devrait l'envoyer comme Messie en Afrique du Sud pour libérer les victimes de l'apartheid? Je n'insiste plus ici sur les différentes tactiques utilisées par les prétendus hommes providentiels pour mettre en scène leurs propres missions messianiques.
Au Togo, après la fin des 38 ans de règne de celui que l'on a appelé l'Homme providentiel, le Guide et même le Messie, la notion de providence revient sous la plume de N. Lawson. On peut se demander si nous ne sommes pas encore une fois en train de perdre notre sens de la dérision et de l'autodérision, c'est-à-dire finalement, notre lucidité que nous avions si heureusement retrouvée dans les années 90, avec les premières caricatures et autres créations sarcastiques et humoristiques sur Eyadema, détruisant ainsi le mythe du chef, personne sacrée envoyée et couronnée par Dieu, que l'on n'avait pas hésité à appeler le Guide, le Messie et même, le «dieu de la terre»? Et après la mort d'Eyadema, n'a-t-il pas été purement et simplement consacré «divinité»? Affirmer, comme le fait N. Lawson que c'est la providence qui a remis le destin du Togo et des Togolais entre les mains de Faure Gnassingbé, c'est dire que nous n'y pouvons rien, que nous devons nous y résigner. Eyadema lui-même ne disait pas autre chose quand il affirmait que seul le destin a fait de lui le président du Togo, contre sa propre volonté. Il a bien fallu que ce soit le destin, puisque ce n'était pas le vote du peuple togolais.
Nous sommes tous en quête d'une solution à la crise togolaise. Nicolas Lawson a bien fait de proposer la sienne, mais qu'il nous soit permis de dire qu'elle n'est ni nouvelle, ni originale. Et aussi de dire amicalement à Nicolas Lawson que nous ne sommes pas d'accord sur la voie qu'il a choisie pour la faire connaître, non pas celle d'un article qui pourrait ouvrir un débat ou y contribuer, mais celle de la lettre ouverte à Faure Gnassingbé, un acte politique qui a toute l'allure du discours de ceux qui, dans les années 67 avaient encouragé Eyadema à prendre le pouvoir et l'avaient aidé par la suite, à fonder petit à petit sa dictature. La mise en scène de la providence était déjà en marche dans ces temps qui avaient suivi le coup d'État du 13 janvier 1963 en faveur d'Eyadema. Serait-elle encore en marche à partir d'octobre 2008 en faveur de Faure Gnassingbé, grâce à Nicolas Lawson?
Allemagne, 3 novembre 2008
Sénouvo Agbota Zinsou