De toute façon, au Togo, il n’y a plus que deux voies ou trois, plus que deux destins ou trois.
La première voie est celle de ceux qui marchent et prient chaque semaine, et de ceux qui de loin les soutiennent par tous les moyens qu’ils peuvent, pour ce à quoi ils croient tous, ce à quoi ils sacrifient tout, à quoi ils s’attachent de toute la force de leur espérance: la démocratie et toutes les transformations sociales, économiques, institutionnelles, morales...les changements dans les rapports entre citoyens de toutes catégories, que cela peut leur apporter.
Tenter de faire croire à ces hommes, à ces femmes, et même ces vieillards qui épuisent ainsi leurs dernières forces, à ces enfants à la résistance physique encore non éprouvée, de toute condition, que personne ne paie, personne ne rémunère, que personne n’a engagés, mais qui volontairement s’offrent corps et âme pour cette œuvre nationale parce qu’elle est exaltante, tenter de leur faire croire qu’ils n’ont pas choisi le bon chemin, qu’ils perdent leur temps et leurs énergies et que maintenant que les résultats du 4 mars sont proclamés, que la communauté internationale a reconnu ces résultats, que même l’opposant "historique" s’est rallié au régime et que le gouvernement est formé..., (tous ces arguments dont on rebat les oreilles), il n’y a plus rien à faire d’autre qu’à accepter, à se contenter de manger, de boire et de dormir si on le peut (ou rechercher ces choses)... cela relève, soit de l’ignorance de ce qu’est la vraie vie d’une nation si on est sincère, soit du crime délibéré si on est de mauvaise foi.
Les pires de tous, ce sont ceux qui, en leur âme et conscience savent que leurs concitoyens marchant sur la première voie ont raison. Exemple? Gilchrist Olympio qui a déclaré, avant la formation du nouveau gouvernement, que la victoire de Gnassingbé n’est pas crédible! Et pourtant!
Ironie de l’histoire: l’Opposant "historique" se tient droit, non pas dans ses propres bottes, mais, désormais, fièrement campé, dans celles du "réconciliateur professionnel" qu’il avait toujours combattu de son vivant, parce que précisément, il ne croyait pas à ce type de réconciliation, comme il ne croit aujourd’hui ni à l’élection ni à la bonne foi de son fils. Mieux, "maréchal", il dépasse en grade le général, toujours dans cette voie qui consiste à clamer ce à quoi on ne croit pas, à tenir un discours que contredisent les actes.
En dehors du registre de l’ironie, je ne m’occupe pas outre mesure des partisans de cette deuxième voie. J’ai déjà évoqué l’un de leurs arguments. Ils ont fait leur choix de manger, boire et dormir, peut-être, tranquilles, et aussi d’étancher de petites soifs de vengeance ou de revanche qui les brûlent et leur dévorent l’estomac. Cela peut-il les calmer? De toute façon, ils ne peuvent plus que s’employer à justifier leur choix, avec une frénésie égale à celle des soifs qui les tenaillaient. C’est là qu’interviennent les notions (lire sur le ton de la grandiloquence) de "la nécessité de soulager la misère du peuple en le sortant d’une crise qui n’a que trop duré, d’éviter la violence et les affrontements, de la vertu du grand pardon...." Dieu seul sait ce que l’on cache derrière ces notions mais, il n’est pas difficile de démontrer qu’il ne suffit pas de les conjurer pour qu’elles deviennent des réalités, que par le passé de tels arguments (ou incantations) avaient été largement déployés sans qu’ils aient jamais pu nous sortir de la crise, sans qu’ils aient pu soulager la misère de nos populations, sans qu’ils nous aient jamais conduits à une paix, un pardon, une réconciliation en profondeur et durables. Inutile de disserter sur ces notions, nobles en elles-mêmes mais dont on pourrait faire un mauvaise usage par ignorance, pire, un usage truqué par tactique politicienne, démagogie, comme des perles jetées devant des pourceaux, pour paraphraser l’Évangile; par exemple sur la notion de pardon que l’on accorderait à celui qui ne se reconnaîtrait aucun crime, qui, assuré de l’impunité, arrogant, ne demanderait rien à personne et qui, par conséquent, serait prêt à recommencer ce qu’on lui reproche. Il ne vaut même pas la peine de chercher à convaincre qui que ce soit du danger que l’on fait courir à l’avenir de la nation en taisant une vérité que l’on sait, en se voilant la face ou en détournant le regard du mal flagrant qui se dresse sur notre chemin, en piétinant les valeurs qui fondent une société humaine, en déclarant blanc ce qui est noir.
Quelqu’un m’a dit au sujet d’un des nouveaux ministres, non sans une pointe de mépris moqueur dans la voix: "Celui-là, il n’a rien. Il n’a même jamais pu acheter un paquet de ciment!" Je lui ai répondu: "La question n’est pas de savoir si maintenant il va pouvoir se faire construire un château. Elle est de savoir s’il va faire, dans les conditions de sa nomination, une œuvre belle et durable, pour la nation".
La troisième catégorie est celle des concitoyens qui hésitent encore, hésiteront peut-être longtemps, jusqu’à la fin de leur vie, ou qui, tôt ou tard, rejoindront l’un ou l’autre des deux premiers camps. Nous n’avons rien à dire à ceux qui y sont: ils sont tout aussi intelligents que les autres, ils connaissent l’histoire de notre pays et personne ne peut les tromper au sujet du choix à faire.
Je reviens à la première voie: bien sûr que ce n’est pas la première fois qu’un tel mouvement est en marche dans notre pays, que la foule, galvanisée, se déverse, envahit nos rues et nos places. Mais, sommes-nous conscients que c’était à chaque fois une occasion manquée de réaliser l’unité de la nation? Et que cette fois peut être la bonne si nous le voulons?
Une unité qu’aucun politicien chevronné, aucun parti rompu aux meilleures stratégies du monde, aucune théorie, aucune idéologie, aucun discours, si savant soit-il, personne, rien... n’a jamais su réaliser dans notre pays?
Une unité de sueur, de sang, de faim, de soif, de fatigue, de souffrances, de sacrifices, de pieds qui font mal, de chaussures qui s’usent, sous le même soleil ou la même pluie, dans le chaud et dans le froid, de citoyens foulant la même terre, s’enfonçant dans la même boue, mais aussi une unité d’espérance pointant au bout des marches hebdomadaires, de citoyens qui partent ensemble de leur rue, de leur quartier, de leur faubourg, qui parlent de la même cause même dans des langues et des langages différents mais auxquels finissent par s’habituer les oreilles des uns et des autres, de gens qui se comprennent au plus profond d’eux-mêmes, malgré les différences dans l’expression, de gens qui crient, chantent ensemble, le cœur se remplissant des mêmes sons, l’âme, l’esprit et le corps baignant dans les mêmes parfums, les mêmes vents, les mêmes eaux, les mêmes sons, la même ambiance; les yeux parfois fixés sur le ciel aux mêmes couleurs, interrogeant les mêmes signes; une unité de citoyens de toutes les origines qui s’encouragent mutuellement, unis, fraternels dans les mêmes craintes, la même angoisse, qui fuient devant le même danger, se protègent, se portent secours les uns aux autres, partagent un morceau, sous un même abri ou à l’ombre du même arbre... Une unité de citoyens qui résistent ensemble dans des actions héroïques communes, vivent concrètement la solidarité, échangent leurs idées sur le chemin vers un destin défini, perçu comme commun.
L’unité se nourrit, se forge de tout cela, dans tout cela, comme un même fleuve coulant dans toutes les veines. L’unité du destin. Parce que ce destin-là ne s’arrête pas au manger, au boire et au dormir immédiats, individuels; aux châteaux et autres biens matériels acquis, vite ou lentement. Ce destin dont on allume et entretient la flamme que symbolisent les bougies, sur laquelle il faut tous veiller pour qu’elle ne s’éteigne pas, est notre seul salaire, notre seul but. Si nous ne réalisons pas ce destin-là, pourrons-nous manger, boire, dormir, tranquilles dans nos taudis ou dans nos châteaux?
La question est de savoir si l’on croit à ce destin-là, ou non.
C’est ce qui définit les camps. L’autre question, ou plutôt la crainte est que personne ou aucun groupe particulier ne cherche à voler et à utiliser à ses propres fins la foi en ce destin.
Allemagne,
Sénouvo Agbota Zinsou