«Elle savait bien lire et écrire (… je lui demandais de me lire le
journal, même les débats politiques les plus obscurs). Elle n’avait
point étudié les auteurs, et ignorait tout de la philosophie. Et
pourtant elle exprimait sur toutes les questions un jugement d’une
grande pertinence. Comment sais-tu cela, Marie Anne? lui
demandais-je. Elle avait une moue moqueuse, un léger rire. Est-ce que
je n’ai pas raison? Si, tu as raison, Marie Anne, devais-je
reconnaître. Alors, si j’ai raison, c’est que n’importe qui pourrait
le dire, concluait Marie Anne. Et c’est vrai, car son jugement était
simplement le bon sens, mais que beaucoup n’auraient pas écouté par
crainte du ridicule, par paresse ou par mauvais esprit.» J.M.G. Le
Clézio, Révolutions, Gallimard 2004, p. 175
Elle, pour moi, c’est une vieille femme, de plus de soixante-dix ans
peut-être, déjà en 1992 (peut-être est-elle déjà morte aujourd’hui).
Elle vendait pour vivre, des cacahuètes grillées. Son corps fragile,
fatigué et sec, ses membres décharnés que l’on avait peur de voir se
briser à chacun de ses pas, son dos courbé et ses déplacements
pénibles, appuyée sur son bâton ne l’empêchaient pas d’être de toutes
les manifestations contre le régime, de tous les meetings, portant
comme beaucoup de gens de tout âge, sur son pagne tchivivo, le t-shirt à l’effigie de Sylvanus Olympio avec le mot magique ABLODE… On
l’appelait tous Nana Azinto. Nous fuyions ensemble la répression
meurtrière exercée par les forces dites de l’ordre et nous nous étions
retrouvés, par un effet du hasard, une petite quinzaine de réfugiés,
hommes, femmes, enfants, dans une même maison à Grand-Popo. Lorsque
les accords de Ouaga 2 avaient été signés au bout de huit mois de
grève générale et que la consigne nous était donnée de rentrer à Lomé,
elle s’était exprimée ainsi, joignant le geste de la main aux paroles: «Les Agboyibo, les Gnininvi, les Edem Kodjo et leurs compagnons,
se lavent-ils le visage de là (geste de la main qui part du bas du
menton) à là (geste qui aboutit à la naissance des cheveux, après
avoir balayé le visage)? »
Elle savait donc pourquoi le peuple togolais voulait la fin du régime
Eyadema. Elle savait pourquoi ce combat valait la peine d’être mené
jusqu’au bout. Elle savait pourquoi il fallait faire tout ce qui était
possible pour le gagner. Elle savait pourquoi il fallait oublier les
fatigues, les jambes qui font mal, la poussière de la route, la boue,
les coups de matraque, les grenades lacrymogènes et même les balles
des hommes en uniforme. Elle savait qu’elle n’avait rien à gagner pour
elle-même dans cette bataille, au contraire tout à sacrifier pour les
plus jeunes pour les générations futures. Elle savait pourquoi elle
avait traversé la frontière béninoise, pourquoi il fallait abandonner
son gagne-pain quotidien et accepter toutes les privations. Être prête
à mourir hors de la terre natale (et il y avait beaucoup de réfugiés
qui mouraient, de vieilles personnes surtout).
Ce qu’elle ne comprenait pas, c’était pourquoi les hommes à qui elle,
comme la majorité des Togolais, avait fait confiance, n’étaient pas à
la hauteur de la tâche que l’on attendait d’eux, que ces hommes
n’avaient pas bien réfléchi pour savoir comment terminer une œuvre
qu’ils avaient entreprise. Ce qu’elle ne comprenait pas, c’était que
tous ces sacrifices étaient faits pour rien. Ou presque. Ce qu’elle ne
comprenait pas par-dessus tout, c’était que ces hommes, Agboyibo,
Gnininvi, Edem Kodjo… n’avaient consulté personne pour décider la fin
de la grève à l’idée de laquelle la majorité des Togolais avait adhéré, avec enthousiasme. Qu’ils avaient pu agir comme si nous n’étions
qu’une quantité négligeable.
Or, combien de fois notre élite intellectuelle, qui s’est arrogé ainsi
le droit de diriger la vie politique, de prendre la tête du
soulèvement contre la dictature, combien de fois cette élite a-t-elle
agi sans tenir aucun compte de la volonté populaire et surtout sans
avoir atteint les objectifs que visait la majeure partie de la
population? Combien d’accords a-t-elle signés, cette élite, dont les
résultats ont été presque nuls et donc n’ont pas satisfait le peuple
dans ses aspirations profondes ?
Sans vouloir les outrager (ce serait inutile), faut-il établir la
liste complète de ces hommes et de ces femmes hautement diplômés qui,
par une vanité qu’ils ignorent peut-être eux-mêmes, trouvent ridicule
d’écouter le simple bon sens, persistant à se laver le visage de bas
en haut, c’est-à-dire, agissant contre la logique, contre les
aspirations du peuple, contre le sens de l’Histoire et en même temps
cherchant à nous faire croire qu’ils ont toujours raison?
Il y a lieu de se remettre en cause. De se dire en toute humilité que
le pouvoir que confère le savoir scolaire et universitaire ne peut
être utilisé sans bornes dans tous les domaines. Comprendre que le bon
sens de ceux que nous considérons comme des illettrés peut bien être
au-dessus des connaissances académiques dont nous nous gargarisons.
Maîtres, docteurs, ingénieurs, professeurs, titulaires de maîtrise,
de licence… (certains de ceux qui n’ont pas vraiment ces titres se les
inventent parfois) à la tête des partis ou dans les cabinets
ministériels, ce n’est pas un péché. Mais ce n’est pas non plus une
preuve de nos capacités à diriger le pays.
Le plus ridicule, c’est que certains, chacun à sa manière, cherchent à
s’entourer de mythes pour confectionner leur propre légende, de mythes
qui les fassent regarder comme des êtres descendus du ciel, qui
détiennent la solution à nos problèmes, solution dont nous ne voyons
même pas un petit bout depuis des décennies, des êtres hautement
intelligents qui s’occupent de choses dont la compréhension échappe au
commun des mortels! Des êtres qui possèdent des secrets, des mystères
que le commun des mortels n’arriverait jamais à percer! Comment leur
serait-il alors possible de dialoguer avec le commun des mortels,
d’écouter le commun des mortels?
Se laver le visage de bas en haut, ramer à contre-courant peut être le
fait du génie, du prophète qui a de l’avance sur ses contemporains,
sur son temps. Mais, je ne vois pas beaucoup de génies politiques dans
notre pays, à moins qu’ils soient tous des génies, tous ceux qui, à un
moment ou un autre, d’une manière ou d’une autre, font le jeu du
régime, parfois en l’ignorant, parfois de propos délibéré.
Les grands penseurs politiques, les grands stratèges, je ne les vois
pas non plus en grand nombre dans notre pays, à moins qu’ils le soient
tous, ceux qui ont la prétention de l’être! Mais alors, ne serait-il
pas génial qu’ils mettent tous leur génie ensemble pour nous résoudre
notre crise? Que se reprochent-ils les uns aux autres, ces génies?
Précisément, d’être génies, chacun dans son coin! Et quand un génie
rencontre un autre génie sur son chemin, il faut qu’ils entrent en
compétition, forcément et génialement! «Plus génie que moi, je te
détruis!» Et dans la guerre des génies, lorsque l’un d’eux est en
difficulté ou affaibli, n’est-ce pas l’occasion rêvée pour ses
concurrents de jubiler, puis de s’acharner sur lui pour l’achever?
Un petit sens de la dérision, mieux de l’autodérision, c’est-à-dire la
petite moue moqueuse, le léger rire de Marie Anne dans le texte de Le
Clézio ou encore le geste de la main de la vieille Nana Azinto, par
nous-mêmes, à notre propre égard, cela ne nous ferait pas de mal, à
nous qui avons la prétention d’être des intellectuels et cela ne
nuirait pas du tout au progrès de la pensée dans notre pays. De la
pensée politique surtout.
Il faut descendre du piédestal et s’observer à la lumière de ce que
le peuple pense de nous, à la lumière du geste de Nana Azinto, écouter
ce que veut le citoyen moyen. Cela est très important pour notre
mouvement actuel: ceux qui marchent chaque samedi, prient chaque
mercredi et qui savent pourquoi, veulent être sûrs que leurs efforts
vont aboutir à l’avènement de la démocratie au Togo, la vraie, celle
qui respecte la volonté de la majorité. Ils veulent être sûrs que ceux
qui les ont mobilisés pour atteindre ces objectifs ne vont pas aller
signer n’importe quel accord, ne vont pas les abandonner au milieu du
chemin pour une raison ou une autre, qu’ils ne les méprisent pas,
n’insultent pas leur intelligence.
Ils ont enfin besoin de savoir que, dans la mare souvent vaseuse des
génies, les génies en compétition, tous plus ou moins pêcheurs en eau
trouble, alors qu’ils sont supposés appartenir à l’opposition, ne
viendraient pas détruire la fragile unité de cette même opposition en
train de se faire au prix de mille sacrifices.
Allemagne
Sénouvo Agbota Zinsou