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TOUT FOOT, OU FOOT OUF!: IDENTIFICATION OU DISTANCIATION?


Il doit y avoir en ce moment, actualité sportive brûlante oblige, surtout dans les pays engagés dans la Coupe du Monde, ceux dont les équipes sont éliminées comme ceux qui sont encore en compétition, des attitudes contradictoires de totale identification des citoyens au vécu de leurs représentants ou d’effort de distance et même de distanciation au sens brechtien du terme par rapport au drame qui se joue en Afrique du Sud.

En Angleterre, l’hypothétique deuxième but contre l’Allemagne, non validé par l’arbitre, qui, selon le sélectionneur Fabio Capello, aurait pu changer le cours du match, continue de faire couler beaucoup de salive et d’encre, tant la pilule est amère à avaler: 4 buts à 1. Mais, le phénomène socio-psychodramatique ayant suivi l’élimination de l’équipe de France est, sans doute, le plus retentissant dans le monde. Le dénouement n'est peut-être pas encore en vue: on est certainement encore loin du "ouf!" cathartique de la tragédie classique. Car, après l’entretien de Sarkozy avec Thierry Henry (conduit à l’Élysée dès sa descente d’avion escorté des motards de la présidence, s’il vous plaît!) entretien dont rien n’a filtré, sinon que "ça s’est bien passé" selon le joueur, les fausses déclarations d’Evra et de deux autres Bleus, en attendant les révélations d’Anelka qui ne viendront peut-être pas ou qui seront vides de contenu comme celles de ses camarades ("il ne s’est rien passé", ont clamé Henry et ses coéquipiers), le drame est déjà noué. Puis il y a eu le coup de théâtre que représente la démission du président de la Fédération française de Football, Jean-Pierre Escalettes. Le nouvel épisode sera la convocation des deux acteurs (joueurs) principaux hors du terrain, Raymond Domenech et Escalettes devant l’Assemblée nationale française le 30 juin: suspense? silence dramatique plus lourd de sens que les mots? ou action qui traîne inutilement en longueur, ces deux messieurs ne diront presque rien, ne feront aucune révélation aux parlementaires, malgré le huis clos. Un peu dans le même style qu’Henry et ses compagnons. Dans tous les cas, le désastre, la débâcle ou simplement la défaite et l’affront subis par les Bleus sur la scène internationale promettent des péripéties, des rebondissements. Il y a donc encore à entendre et à voir (la télé est faite pour ça) et peut-être aussi beaucoup à rire ou à pleurer d'après la théorie bergsonienne sur le rire et le comique, selon la position de chacun, ou la position que chacun est capable de prendre: identification à l’équipe de France (légèrement différente, avec un peu d’effort mental, d’une identification à la nation française, à l’esprit français) ou conscience que le jeu doit demeurer le jeu, procurant le même plaisir que celui des châteaux de sable construits sur une plage par des enfants, qu’une vague vient forcément balayer. Mais la vraie différence est qu’on investit et qu’on s’investit énormément dans le football et qu’on en exige énormément: non seulement rentabilité financière, mais aussi fierté nationale et, sentiment moins noble qu’on n’ose pas avouer, besoin d’humilier un adversaire (en fait un ennemi, ou au moins un rival) qu’on a toujours détesté. Entendu des évocations de la guerre entre l’Allemagne nazie et l’Angleterre la veille du match des huitièmes de finale: débarquements, chars, batailles enragées! Constaté (je me trompe peut-être) sur les visages des joueurs des deux équipes avant le match du dimanche 27 juin, pendant l’exécution des hymnes nationaux, une tension pas seulement dramatique, mais au-delà, agressive, belliqueuse même. Entendu aussi après "l’historique" 4-1 de l’Allemagne contre l’Angleterre, de la part d’un supporter allemand: c’est parce que les nôtres n’ont pas bien joué contre le Ghana qu’ils n’ont battu ce pays que par 1 but à 0. Lecture possible ou syllogisme (qui n’est, bien sûr, pas un jugement de valeur de ces propos): les Allemands, s’ils avaient bien joué, auraient battu les Ghanéens par un score plus écrasant (10 buts à 0?). Lecture possible encore et toujours pas un jugement de valeur: qu’est-ce que le "petit" Ghana pour qu’on ne le batte que par 1 petit but alors qu’on est capable de battre l’Angleterre, un adversaire de taille, par 4 buts à 1? En plus, ce "petit" Ghana nous a fait trembler! (confère le titre du journal Bild du 24 juin).

En tout cas, les Allemands qui nourrissent le besoin de voir leur pays briller au-dessus des autres (il y en a comme chez d’autres peuples et c’est peut-être légitime) auraient été plus satisfaits, plus fiers d’eux-mêmes, plus convaincus de leur suprématie si leur équipe avait battu celle du Ghana par un score plus important. Le phénomène est d’ailleurs universel, me semble-t-il. Souvenir vague d’un titre dans la presse togolaise à l’issue d’un match remporté par le Togo contre le Nigeria, lors d’une compétition des États de la CEDAO à Abidjan, sur un score assez lourd (3-0, je crois): "Un géant à genoux!". On aime bien voir l’adversaire à genoux, surtout s’il est un géant. On n’aime pas faire presque jeu égal avec lui (1-0), quand on le considère comme un nain, par rapport à soi.

Titre d’un article dans un journal anglais, montré à la télévision, illustré par l’image des joueurs anglais, tête basse, battus, abattus, sortant du stade à la fin du match contre l’Allemagne: "Humiliated" (humiliés). Le plaisir du football est-il simplement le plaisir esthétique (beaux gestes et beaux buts dans les règles, choix des couleurs et motifs des maillots et assortiment avec le reste de l’habillement des joueurs, élégance et fair-play dans les conduites sur le terrain) comme dans la tragédie classique qui a ses règles? Non, il est plus que cela. Est-il simplement dans la joie de vaincre, de l’effort récompensé, couronné? Non, il dépasse cela. Il est dans le bonheur de voir l’adversaire humilié, malheureux, triste. Est-il dans le défoulement comme dans une fête, un carnaval? Peut-être: atmosphère festive et folklorique sur les gradins créée par des supporters masqués, déguisés, peinturlurés chantant à tue-tête, se livrant à toutes sortes de débordement, de vacarmes, communiquant dans l’émotion (et pour être au goût du jour, vuvuzelas bourdonnants). Sauf que dans le carnaval, il n’y a pas deux camps opposés; au contraire, c’est le seul moment où tous, quelles que soient leurs conditions ou classes sociales se confondent, se livrent ensemble à la même joie; il n’y a pas, à la fin, ceux qui rient et ceux qui pleurent (comme les Japonais battus 5-3 par les Paraguayens aux tirs de penalties après les prolongations), ceux qui triomphent et ceux qui se sentent humiliés.

Ouf! Heureusement que le sport, en particulier le sport-roi, le football existe pour nous épargner les guerres (encore que...)! Heureusement que les trophées remportés remplacent les nouvelles terres conquises, les peuples soumis à sa couronne, les nouvelles têtes d’ennemis coupées à ajouter à celles dont on dispose déjà, pour orner les palais royaux.

On comprend pourquoi certains chefs d’État, chefs de guerre, sont malades des défaites de leur équipe nationale. Feu le général Robert Guéi, ancien Président de la Côte d’Ivoire (1999), en vrai chef de guerre, en son temps, n’est pas le seul ou le dernier à avoir voulu punir sa troupe après une défaite sportive: les joueurs vaincus et malheureux sont immédiatement conduits au camp militaire à leur retour au pays. Extravagance propre aux républiques bananières? On en trouve ailleurs. Surtout dans les pays dont les chefs d’État aspirent eux-mêmes à jouer les tout premiers rôles sur le terrain mondial, chacun, à être regardé comme l’homme le plus important du monde. Surtout s’ils tiennent à montrer à leurs électeurs que c’est sous leur règne que leur pays a remporté les plus éclatantes victoires dans le monde. À entrer dans l’histoire à ce titre. À moins que le foot leur serve d’instrument de diversion, pour faire oublier aux populations des problèmes plus cruciaux.

La tristesse et l’humiliation de la défaite ne seraient-elles pas plus grandes pour un "chef de guerre" jaloux de son prédécesseur qui a joui du bonheur de voir son équipe nationale, son "armée" triomphante, en tant que championne, puis vice-championne du monde? C’est qu’on vous jugera à la qualité de votre foot. Par exemple ce 30 juin sur TV5, on a beaucoup loué le Ghana, pays et équipe, bien entendu! Ghana, le digne représentant de l’Afrique, Ghana le seul rescapé de l’Afrique naufragée (en foot comme dans d’autres domaines), le seul à atteindre les quarts de finale! Le Ghana travailleur, bien organisé, discipliné... C’est flatteur pour les Africains, non? Flatteur au point de nous faire oublier que la louange à l’endroit du Ghana est suivie d’une bonne leçon administrée aux autres pays africains, dont l’incurie des dirigeants, l’indiscipline et la paresse sont pointées du doigt. J’avais déjà entendu un autre homme de média louer les Égyptiens, précisément face aux Ghanéens, que les Pharaons avaient battus en finale de la CAN 2010 à Luanda par un but à zéro. Ce n’était pas la même chaîne et pas dans la même langue. C’était sur Eurosport, en allemand. Là, les heureux Égyptiens avaient eu l’honneur d’être appelés "les Allemands de l’Afrique" pour leurs qualités, les mêmes que celles que l’on trouve aux Ghanéens aujourd’hui (on n’a pas besoin d’aller les chercher très loin). Voyez-vous! Quand on fait bien... Seulement, les tares reprochées aux équipes africaines qui ne font pas bien, qui ne parviennent pas en huitième de finale doivent être aussi le lot des autres équipes du monde, éliminées dans la phase de groupe. On devrait même déceler de pires défauts aux équipes non qualifiées pour l’Afrique du Sud, par exemple à une certaine équipe irlandaise si indisciplinée, si mal organisée, si paresseuse que ses joueurs n’avaient même pas su utiliser une main habile pour une passe décisive qui les aurait peut-être qualifiés. Caricature pour caricature! Il y a peut-être au moins deux types de caricaturistes: les vrais, ceux qui sont conscients d’en faire, des caricatures, et les autres, ceux qui sont sérieux et prennent leurs propres caricatures (raccourcis, simplifications, clichés, mythes...) pour des analyses objectives ou même des sentences originales de maîtres parce qu’ils sont hissés sur un plateau de télévision, détiennent un micro, ou disposent d’une colonne dans un grand journal.

Les règles comme dans une tragédie classique? Celle de la bienséance aussi bien sur le terrain que dans les vestiaires, sur le banc de touche, dans les tribunes, sur les plateaux de télévision, dans les cabines de diffusion, dans la presse écrite..., qui nous éviterait par exemple des propos tels que ceux d’Anelka qui ont provoqué le scandale autour des Bleus, ou le geste inamical et la mimique courroucée de Domenech, refusant de serrer la main à son homologue sud-africain (parce que celui-ci aurait insulté son équipe) après le dernier match des Bleus en Afrique du Sud. Il est évident que, au-delà de tout jugement subjectif, les deux hommes pouvaient être distingués l’un de l’autre, non seulement par leurs appartenances respectives aux deux camps qui venaient de s’opposer sur le terrain, mais aussi par le fait que l’un, vainqueur (même éliminé), était satisfait et même content et l’autre, amer et triste à cause de sa défaite et de l’affront subi hors du terrain.

La règle d’une certaine pureté du genre aussi, bien appliquée qui limiterait, sinon interdirait le mélange, les interférences mal venues, une certaine confusion des rôles politiques et socio-économiques avec ceux relevant du domaine exclusif du sport. Les Africains sont peut-être bien placés pour comprendre et appliquer ces règles, eux pour qui les profanes doivent être tenus à bonne distance des domaines réservés aux initiés, certaines chansons ne sauraient être exécutées en dehors de l’espace-temps précis d’un rituel, certains costumes ne peuvent être touchés par le premier venu, certains mots ou expressions ne peuvent être employés partout et à tout moment... Au-delà de l’aspect sacré et métaphysique de ces règles, il faut lire la nécessité de leur existence et de leur fonction pour éviter le désordre et le trouble auxquels nous assistons parfois à l’occasion (ou sous prétexte) des matchs de football.

Gbegblea mu gba yi ko gbo o (que le jeu ou la plaisanterie ne s’approche pas du cou), autrement dit, que les limites et la mesure soient respectées en toutes choses.


Allemagne,
Sénouvo Agbota Zinsou

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