Agoo! Agoo!...
Nu sosrõ le amegbo la
Me nye nuwawa oo
Nkoyiyi wo nye
Mi kpede nunye
Ne ma dzi xa na dukowo...
(Traduction libre: mille excuses! l’idée de ne pas savoir soi-même quelque chose et de l’apprendre des autres ne doit pas pousser à la jalousie; cela doit plutôt contribuer au progrès de la pensée. Aidez-moi à chanter mon chant pour le peuple...) Ayité Dzinyefa, chanteur togolais, cité de mémoire.
Je me permets de m’adresser à vous, lecteurs, non seulement de mes articles, mais aussi de tous ceux qui sont publiés sur ce site. De quel droit? En réalité, je n’en ai aucun, pas plus en tout cas que les autres. C’est plutôt au nom du devoir que nous avons, les uns et les autres, d’apporter notre contribution, chacun, au débat que les circonstances et les événements provoquent sur les plans national, interafricain et mondial.
Nous devons d’abord du respect et de la gratitude à nos compatriotes qui ont créé les sites Internet et qui les gèrent et nous offrent ainsi la possibilité de nous exprimer librement. Peut-être devons-nous aussi du respect à nous-mêmes qui intervenons sur ces sites, sans que personne nous ait priés de le faire, sans que personne nous paie pour cela.
Je pars de mon dernier article "Des expositions coloniales au défilé du 14 juillet" qui a suscité beaucoup de réactions, 55 au dimanche 18 juillet: ce n’est pas un record, mais c’est assez important et cela mérite qu’on y réfléchisse. En lisant ces réactions, je me suis beaucoup plus attaché de savoir lesquelles sont dans le sujet et lesquelles n’y sont pas (peut-être ne les ai-je pas toutes bien comprises et je m’excuse d’avance), avant de m’intéresser à celles qui vont dans le sens de mes propos et celles qui sont contre. Je suis conscient que je ne m’adresse pas à des imbéciles (du moins que tous les lecteurs ne sont pas des imbéciles) et que chacun, autant que moi, a son opinion sur les questions soulevées. Donc, loin de moi l’idée d’une satisfaction que procure l’approbation de tous, encore plus loin la vanité de me faire applaudir par tous.
Le problème, c’est quand je tombe sur des réactions qui sont, non seulement à côté du sujet, mais qui en plus relèvent plus des querelles ou des injures qui n’ont d’autre but que de blesser, ou des incantations magiques ou plutôt stupides parce qu’elles n’auront aucun effet sur qui que ce soit.
Je crois que, ayant découvert le bien que cela fait de s’exprimer, nous devons apprendre à user de ce droit dont les Togolais avaient été privés pendant plus de 38 ans.
Je me souviens de ces années où, en déplacement à l’étranger, quand nous découvrions un livre, un journal parlant de notre pays, généralement en mal quand il s’agissait de la dictature d’Eyadema, nous devions, avant de l’acheter, prêter attention à qui nous accompagnait (c’était souvent mon cas compte tenu de mes fonctions de directeur de la Troupe nationale, voyageant avec les artistes) dans ce climat de délation où nous vivions. En ce qui me concerne, j’avais l’habitude de m’assurer qu’il n’y avait pas à côté de moi, dans la librairie ou autour du kiosque, un inconnu qui me surveillait et qui serait un éventuel agent au service du régime, car il y en avait beaucoup et partout dans le monde. Parfois il fallait toute une gymnastique, comme d’abord retourner à l’hôtel sans acheter le livre dont le titre ou les illustrations suscitaient mon intérêt ou faire semblant de sortir du magasin sans l’acheter, avant de revenir sur mes pas, seul et assuré de ne pas être surveillé pour chercher la marchandise que je désirais.
Le moment le plus dramatique à vivre était ensuite celui à l’aéroport de Lomé, le livre ou le journal étant caché au fond d’une valise ou dans une bagage, le cœur battant, les jambes soutenant avec peine le reste du corps, la sueur perlant au front et ruisselant sous la petite culotte, les mains moites de transpiration et frémissantes, une bouillie de peur tourbillonnant dans le ventre, pendant les formalités de police, douanes et santé, jusqu’au moment où l’agent traçait à la craie sa signature sur le bagage, après toutes les fouilles, signifiant que le voyageur était désormais libre de rentrer chez lui. Alors, pouvait venir le ouf de soulagement et l’on pouvait éponger la sueur, encore que le moment de ce ouf pourrait être retardé, car une vocifération d’un agent dans votre dos pouvait vous faire sursauter, et un autre contrôle sur la route menant de l’aéroport au domicile n’était pas tout à fait exclu. Le livre ou le magazine, une fois extrait du fond de la valise, que l’on lit seulement dans sa chambre et dont on ne partage le contenu qu’avec les intimes, ne devait pas traîner au salon ou n’importe où dans la maison, de peur qu’un visiteur douteux, agent patenté ou déguisé, ou simplement quelqu’un de mal intentionné, quelqu’un qui vous en veut, même un parent, ne vînt à le découvrir et s’en servir pour vous mettre en danger, encaisser une récompense en argent ou gagner des galons. Sans compter que parfois, lorsque toute suspicion n’était pas levée, déjà à l’aéroport, certains bagages étaient retenus et qu’il fallait attendre des jours et des nuits de sommeil difficile, jusqu’à ce que la douane ou la police vous convoquât et, suprême instant de délivrance, vous autorisât à les récupérer...
Nous connaissons les cas de ceux qui ont subi une tragédie bien pire que ce drame: ceux qui avaient été arrêtés, ceux qui avaient été emmenés et incarcérés à la gendarmerie, dans des cellules de commissariat de police, dans des camps et torturés; ceux qui y avaient perdu l’usage des membres, des organes ou la vie; ceux qui avaient disparu... pour avoir rédigé et distribué des tracts contre le régime ou ceux qui, innocents, sans se douter de rien, s’étaient retrouvés en possession de littératures interdites au Togo, ou ceux chez qui, sans qu’ils aient eux-mêmes vraiment été impliqués dans la rédaction ou la diffusion de ces textes incriminés, les agents en uniforme ou en civil les avaient découverts.
Je donnerai encore l’exemple d’une nuit où, à la sortie d’un spectacle que la Troupe nationale venait de donner à Paris, des inconnus nous avaient distribué des enveloppes blanches, sans adresse, sachant que des Togolais, artistes et spectateurs devaient se trouver là à cette heure: à l’intérieur il y avait des exemplaires d’un tract hostile au "sergent-général Etienne Eyadema“, qui parlait de ses crimes contre le peuple togolais, de ses violations des droits de l’Homme. Je me rappelle encore la panique des artistes qui savaient ce qu’ils risquaient s’ils rentraient au pays avec ce genre de littérature considérée comme dangereuse, dont plusieurs venaient me voir, en tant que leur responsable, l’air effrayé, les yeux exorbités, suffoquant et tremblant, tenant ces papiers comme s’ils avaient en main leur arrêt de mort, s’adressant à moi sur un ton qui mélangeait la plainte, l’ahurissement et le reproche comme si je devais répondre du fait que les distributeurs de tracts aient été là, à la sortie de la salle de spectacle pour leur créer des ennuis. Je me souviens du climat de suspicion ainsi instauré parce que certains voulaient insinuer qu’il s’agissait d’un coup monté avec la complicité de quelques membres de la troupe...
Vous comprenez que si je rappelle ces années dures de la dictature, c’est pour que nous ayons, toujours présent à l’esprit, le prix payé par des centaines, des milliers de concitoyens pour cette liberté d’opinion et d’expression que nous avons, non seulement le devoir de précieusement respecter, mais aussi, celui de ne pas avilir.
Nous devons observer ce respect des opinions et de leurs auteurs, d’autant plus que personne ne vient, à nos domiciles ou dans nos bureaux, lorsque nous nous trouvons devant nos ordinateurs, braquer une arme sur nous pour nous obliger à lire ou à ne pas lire, tel ou tel article.
Les critiques n’avilissent pas le débat, au contraire, elles l’enrichissent, prolongent et haussent la portée de l’article concerné à un niveau que son auteur n’aurait parfois pas soupçonné lui-même.
Les injures, en réalité ne diminuent pas la force et la portée du texte proposé à la réflexion, ni ne blessent l’auteur quand celui-ci sait se mettre au-dessus du niveau de l’imbécillité.
Quant aux incantations, elles sont simplement l’expression d’une faiblesse, de l’incapacité de leurs auteurs à comprendre ou à fournir l’effort mental indispensable pour comprendre la pensée d’autrui et à réfléchir par eux-mêmes.
Au fond, si ceux qui, sous prétexte de réactions aux articles, prononcent des injures et des incantations, en avaient le pouvoir, tout comme les dictateurs, ils interdiraient simplement la publication des articles dont le contenu les déroute ou les irrite. À moins qu’ils soient influencés ou payés par ceux que ces articles dérangent et qui n’osent pas ou ne peuvent pas eux-mêmes, aujourd’hui, directement et ouvertement les interdire. À moins qu’il s’agisse encore de gens surtout préoccupés par le besoin de vider des querelles personnelles, de faire de la diversion… J’ai déjà eu l’occasion de dire, sans vouloir les outrager, ce que je pense de ces catégories d’hommes lorsque j’ai défini, dans un autre article, la notion d’imbécillité ou encore de bêtise humaine.
Mon souhait est que ceux qui écrivent sur nos sites, soit des articles, soit leurs réactions à ces articles, le fassent en pensant à la supplique d’Ayité Dzinyefa que je fais mienne, pour l’utilité publique. Le morceau de ce chanteur moraliste se poursuit ainsi:
«Me do ago na xadzila gãwo
Me nyi ba na mi ken…»
(Traduction libre: je m’excuse auprès des grands chanteurs. Je m’incline devant vous tous.)
Comme Ayité, je m’incline devant vous et humblement, au nom de tous ceux qui écrivent pour contribuer au débat national, je vous demande, chers lecteurs, mes frères, mes soeurs: aidez-nous à diffuser au peuple le chant que nous portons en nous, pour le bien de tous.
Allemagne,
Sénouvo Agbota Zinsou