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EN ATTENDANT LE VRAI DÉBAT


Plusieurs titres s’offraient d’abord à mon esprit:«Sénouvo Agbota Zinsou à la barre » (sans humour), "L’auteur, son œuvre et la politique" «Un auteur mis à nu» (j’aurais emprunté ce titre à une ancienne émission de radio-Lomé, animée par Cosme Oloufadé Adébayo D’Almeida, «Un artiste mis à nu». Dans tous les cas, contrairement à ce que je souhaitais en publiant mon dernier article, Ni injures, ni querelles...mais débat, c’est-à-dire un débat d’ordre général sur l’usage à faire de notre liberté d’expression, le plus objectivement possible, ma modeste personne se retrouve au centre d’une controverse. J’ai peut-être échoué et je tente de recommencer.

Cette controverse me semble intéressante, non pas parce qu’il s’agit de moi, mais parce que cela nous permet de réfléchir et de débattre sur un cas qui ressemble à des milliers d’autres: comment s’exprimer sous un régime d’absence de liberté d’expression quand on n’a pas une vocation de martyr ou de héros?

Il conviendrait avant tout d’éviter l’amalgame si on veut que le débat y gagne en sens et en niveau: nous ne sommes pas au tribunal et nul n’est élu pour exercer les fonctions de procureur, ou juge, ou avocat défenseur. Seule l’Histoire est juge et comme personne n’est élu pour parler en son nom aujourd’hui, le sens de l’humilité nous oblige à ne pas prendre nos propos pour des sentences.

J’ajouterai à cela que je m’appelle Sénouvo Agbota Zinsou, que je signe tous mes écrits de ce nom. Mon prénom usuel est Nestor. À part ça, je n’use d’aucun pseudonyme, même si je reconnais à nos concitoyens le droit de le faire.

Je le leur reconnais d’autant plus volontiers que moi-même, dans les années 90, pour critiquer le régime, je me réfugiais derrière le pseudonyme de N. Atagbo (anagramme de Agbota), quand j’écrivais dans la presse de l’opposition, en particulier dans le journal Sentinelle, édité par Ayi Dablaka.

On prétend que je suis Ayéto parce que ce compatriote dont j’apprécie la lucidité, comme d’autres, défendait la notion même d’objectivité. Mais, on ne traite les autres que d’après soi-même, dit-on: si Zinsou se cache derrière Ayéto ou derrière tous ceux qui appelaient à la lucidité, qui se cache alors derrière les deux ou trois personnes qui s’acharnaient sur Zinsou?

Oui, j’ai écrit Le soldat de la paix dans le cadre d’un concours de pièces théâtrales lancé par Yao Bloua-Agbo, alors ministre de la Jeunesse, des Sports et de la Culture. Ce n’est pas moi qui ai eu le prix, mais Koffi Gomez avec sa pièce L’épopée de Nkassibou.

La récompense que j’ai obtenue s’élevait à 400.000 francs CFA. J’ai touché cette somme auprès du comptable du ministère et non des mains d’Eyadema ou à la présidence.

Je crois pouvoir dire, en mon âme et conscience, que l’argent ne m’a jamais déterminé à faire quoi que ce soit dans ma vie. Un profond besoin de communication et d’expression, et aussi la volonté de dire ce que je conçois dans un style personnel et agréable, ainsi que le plaisir que cela procure, m’ont souvent guidé et parfois m’ont joué de mauvais tours. Mais, personne ne m’a forcé la main pour écrire cette pièce dont je porte l’entière paternité, l’entière responsabilité. Personne ne me l’a commandée.

La chose la plus importante que je dirai concernant cette pièce, ce qui me tient le plus à cœur, c’est que, en tant que chrétien, je n’ai jamais commis le blasphème de comparer Eyadema à Jésus, pas plus que je ne comparerai jamais un homme à Celui que, dans ma foi, je considère comme le Sauveur du monde. Je dirai aussi que je n’ai jamais considéré Sylvanus Olympio, le plus sublime de nos martyrs, comme un tyran.

J’ai vu cet homme de près, pas dans les mêmes circonstances qu’Eyadema. C’était en 1959, quand il n’était encore que Premier Ministre, après la victoire des indépendantistes (CUT, JUVENTO…) aux élections du 27 avril 1958. Un groupe folklorique de mon quartier natal, Anagokomé, l’un des tout premiers quartiers «indigènes» urbanisés de la capitale, était allé le divertir un dimanche, avec son tam-tam appelé en yoruba Adjiba, car le quartier, comme son nom l’indique, était peuplé, à côté des Éwé-Anlo, majoritairement de ceux qu’on appelait les Agoué-Nago, de culture yoruba. C’est aussi le quartier de ceux qui seront désignés plus tard par certains zélateurs du régime Eyadema par le terme d’Afro-Brésiliens, parce que portant des noms à résonance portugaise (Olympio, de Souza, da Sylva, Dos Res, De Mederos, Amorin...) Les zélateurs avaient subitement découvert que ces concitoyens étaient des Afro-Brésiliens pour servir une cause imbécile selon laquelle ils ne seraient pas des Togolais authentiques, n’auraient pas de village au Togo, et par conséquent ne devraient pas se mêler de la politique togolaise, bien que certains parmi eux aient toujours contribué au débat national, parfois au péril de leur vie. Ces zélateurs ne faisaient d’ailleurs que réciter la leçon apprise de leur maître Eyadema qui, dans une rhétorique d’aussi bas étage (pour ne pas dire plus) que celle de ses élèves, traitait ces concitoyens d’étrangers qui voudraient se comporter au Togo comme en «territoire conquis».

Les éléments les plus spectaculaires du tam-tam Adjiba sont les danseurs masqués, les guèlèdè (on retrouve la même tradition chez les Kambolé ou Kaboli de la préfecture de Tchamba), qui attiraient les enfants partout où ils allaient. Comme nombre d’entre eux, j’avais suivi les guèlèdè qui se rendaient au domicile de Sylvanus Olympio. Juste deux policiers gardaient le portail de la résidence du Premier Ministre et nous avaient laissés entrer, sans fouille, sans complication aucune. Sylvanus Olympio était assis sur la terrasse, entouré de sa femme Dina, de Hospice Coco et d’autres personnalités. Nous les enfants, dans nos vêtements ordinaires, des plus sales aux plus propres, des haillons aux habits de dimanche, nous étions assis sur les marches, juste à leurs pieds. Rien à voir avec le dispositif sécuritaire impressionnant qui entourait Eyadema. Sylvanus Olympio, décontracté, détendu, les pieds dans des sandales, portait une chemise à manches courtes et un gilet, car il faisait frais, si mes souvenirs sont bons. Après une chanson dédiée à "Madame Dina, Yawo [1] Premier Ministre", en yoruba, Sylvanus Olympio dit à son épouse: «Dina, tu dois féliciter la chanteuse» .[2] Il parlait mina et nous pouvions bien l'entendre. Il sortit son porte-monnaie, en tira un billet de 500 francs qu'il remit à sa femme. Celle-ci colla le billet sur le front de la chanteuse, comme c'est de coutume. Cette scène reste gravée dans ma mémoire.

Point n’est besoin d’insister sur la grande différence entre Sylvanus Oympio et Eyadema.

S’il y a des Togolais qui ont vécu l’assassinat de Sylvanus Olympio comme un événement douloureux, que cette tragédie a plongés dans une tristesse dont ils ne se sont jamais consolés, je fais partie de ceux-là. J’avais 16 ans et, les jours qui avaient suivi sa mort, je me rendais à la plage sous les cocotiers, solitaire, l’âme en peine, livide, non loin de sa résidence, comme on va à une maison mortuaire. Un besoin de ressentir la douleur, de me plonger dans le drame de la victime innocente, de m'identifier à celle-ci, m'y poussait. Ce besoin était d'ailleurs partagé par beaucoup de gens de mon entourage, car j'entendais dire: «Pourquoi n'est-ce pas plutôt moi, un pauvre type qu'on a assassiné, à la place de Papa Siva?» (on l’appelait ainsi affectueusement). Je voudrais le revoir vivant, tel qu'il était sur la terrasse de sa maison, le dimanche où les danseurs et chanteurs d'Adjiba étaient allés le divertir, tel qu'il était, haranguant l'assemblée des militants à la maison de Souza, rue de l’Église, à Ablodepegamé où, déjà enfants et adolescents, nous allions écouter les orateurs politiques, ou encore tel que je l'ai aperçu de loin, un jour où il revenait d'un voyage par bateau et que nous étions à la plage pour l'accueillir. Sur le quai du wharf, exalté par la foule enthousiaste, il lançait, les bras levés vers le ciel, radieux, répondant à l'ovation populaire et délirante: «Ablodé! Ablodé! Ablodé!». Puis il parla brièvement en mina: «On peut aller partout dans le monde et être bien accueilli. Mais le Togo demeure le Togo! Le pays demeure le pays!».
Il revenait d’un périple qui l’avait conduit aux États-Unis et en Europe, en particulier en Allemagne.

Je méditais. Je croyais, dans mon ingénuité nourrie de superstitions, qu’il m’apparaîtrait, que je le verrais, qu’il me parlerait… Je ne voulais pas accepter qu’il fût mort. L’horizon, au-delà de la vaste mer semblait un désert. Les cocotiers tout sombres, dont certains mouraient de la maladie de Kangnikopé, semblaient des fantômes géants et effrayants. Les ombres déchirées de leurs feuillages fouettés par le vent, exécutaient, une danse macabre sur le sol. À leur pied, au milieu des noix, comme des têtes d’hommes mal enfouies dans la terre sablonneuse, des palmes tombées, des épaves de pirogues gisaient sur le sable encombré de débris de paille, de lambeaux de vêtements, de vieux sacs en plastique déchirés, mal enterrés sous le sable, de coquilles, de cadavres et d'ossements d'animaux et de déchets qui empestaient l’air... Ces épaves de pirogues qui ne conduiront plus nulle part, étaient décorées de dessins et d'inscriptions porte-bonheur ternis dont la peinture s’écaillait, avaient perdu non seulement leur éclat, mais aussi leur sens, parce que des parties leur manquaient, comme à un homme amputé. Des abris de pêcheurs en paillasson, délabrés s’écrasaient sous un soleil de plomb. Le grondement des vagues brutales et meurtrières, aux couleurs indécises, bleu, vert, indigo, mauve… et le bruit des rafales de vent violentes et cinglantes, semblaient plus menaçants que jamais. Les petits crabes mauves, craintifs, timorés et muets comme je l’étais moi-même, me guettaient de leurs yeux fiévreux, pisseux et inquiets. Je promenais partout mon regard qui revenait sans cesse aux murs de la résidence présidentielle, vides, sauf les sinistres et noirs impacts de balles. Paysage de désolation et aussi, présage du temps de délabrement de la nation togolaise qui venait d’être inauguré dans le sang. Nuit en plein jour! Je méditais sur les paroles de S. Olympio, prononcées à minuit, le 27 avril 1960: "Sentinelle, que dis-tu de la nuit? La nuit est longue..." On n'est sûrement pas encore au lever du jour. Comme chaque fois que je suis sous une forte charge dramatique et émotive, j’écrivis quelques vers dans mon cahier de collégien. C’étaient les années de mes premiers essais poétiques.

Oui, Le soldat de la paix est un hommage à Eyadema. Ironie de l’histoire, c’est à Bayreuth où je vis actuellement, qu’en 1988, un critique littéraire m’avait, pour la première fois, interpellé au sujet du Soldat de la paix. J’étais venu participer à un colloque sur la littérature et je n’avais alors jamais imaginé que j’allais plus tard m’installer dans cette ville comme réfugié. J’avais répondu au critique que l’heure n’était pas encore venue d’en parler à fond. En 1991, quelqu’un avait écrit un article sur ce sujet dans la presse libre naissante. La question revient aujourd’hui sur le tapis et celui qui n’attend de moi que l’aveu que j’en suis l’auteur peut, sûrement satisfait, peut-être même triomphant, arrêter la lecture ici, c’est son droit. Car, je vous préviens: ce texte est long. Mais celui qui veut comprendre et débattre peut la poursuivre.

Par-delà l’hommage, j’ai aussi la prétention de savoir manier l’humour: plusieurs passages de cette pièce doivent être lus sur le ton de la dérision. J’avais enfin certaines choses à dire aux Togolais, sur le passé et l’avenir du Togo: si on y prête attention, les luttes intestines auxquelles les opposants togolais se livrent aujourd’hui se trouvent dans Le Soldat de la paix, l’espoir d’une société nouvelle aussi.

Pour analyser une œuvre, il faut la replacer dans son contexte sociopolitique et culturel. En rapport avec l’ensemble des œuvres de l’auteur concerné. C’est ce que j’ai appris quand j’étais étudiant en lettres. Peut-être, les méthodes ont-elles changé aujourd’hui. Peut-être aussi, l’objectif étant d’exprimer ses propres sentiments à l’égard de l’auteur, chacun peut-il inventer ses propres méthodes. Il me semble avant tout que l’absence de revues de critique littéraire appropriées, en dehors de la critique universitaire dont la portée est limitée, et le peu de développement de la culture de la lecture chez nous sont des lacunes à combler, des défis à relever dans notre marche vers le progrès de l’esprit.

À quelle œuvre ai-je donc consacré ma vie en tant qu’écrivain?

En 1989, si mes souvenirs sont bons, un homme politique togolais, fidèle parmi les plus fidèles d’Eyadema, était, en un seul jour accusé, jugé, condamné, menottes aux poignets, conduit à la prison, puis gracié. Les comédiens de la Troupe nationale qui avaient assisté à ces scènes et qui connaissaient par cœur certains passages de La Tortue qui chante, répétaient, comme pour résumer la situation, les paroles du personnage de Podogan, assez comparable à l’homme politique en question:
"Trente ans de service... trente ans de soumission... trente ans de zèle... trente ans de risques. Tout cela... aujourd’hui... bêtement... pour... une Tortue... perdu" [3] Sommes-nous dans une tragédie classique avec unité de temps (un seul jour), unité de lieu (le ministère de l’Intérieur où cet homme exerçait ses fonctions de maître après le Grand Maître, le tribunal où il a été jugé et la prison où on l’avait conduit n’étaient distants que de quelques minutes à pied), unité d’action (la disgrâce du plus zélé des ministres décidée sans autre forme de procès par le pouvoir arbitraire, tout-puissant)?
Ou sommes-nous dans une histoire de fou, comme le prétend le Fou de la même pièce?
Ou encore, sommes-nous dans une réalité togolaise aussi complexe que le miroir artistique et littéraire qui tente de la refléter? Avais-je prophétisé la disgrâce de cet homme politique?

Mais, commençons par le commencement.

Ma toute première pièce s’appelle Bureaucrates. Dans une version augmentée, je l’ai rebaptisée Akakpossa. Je la transformerai plus tard en une nouvelle sous le titre de L’Ami-de-Celui-qui-vient-après-le-Dierecteur . [4] J’ai écrit Bureaucrates en 1966 -1967, alors élève de terminale à Sokodé. Je l’avais montée à Lomé, pour la première fois pendant les vacances; elle avait été censurée par Radio-Lomé au moment où nous voulions en présenter une séquence publicitaire sur les antennes.

J’ai écrit après L’Amour d’une sauvage (1968) dont le sujet, qui me préoccupait particulièrement est le tribalisme. Puis La fiancée du Vodou (1969): respect mutuel entre les cultures religieuses et dénonciation de ceux qui se servent de la religion à des fins d’enrichissement illicite, tel est le sujet de La Fiancé du Vodou . [5]

Ma première grande pièce alors que j’étais étudiant, celle qui m’a fait connaître, sur le plan international est On joue la comédie (1972). La cause des Noirs sous l’apartheid y est défendue, bien sûr, mais là aussi, il fallait lire entre les lignes: c’est le messianisme politique qui faisait déjà rage au Togo, comme dans d’autres pays africains que le héros de la pièce, Chaka et ses comédiens contestataires tournent en dérision. Des critiques qui avaient analysé cette pièce à l’époque, un seul avait décelé cet aspect ou osé en parler; il s’agit d’Alain Ricard, un de mes anciens professeurs et grand spécialiste de la littérature africaine. L’étude de Ricard parut dans une revue universitaire canadienne et j’avais craint qu’elle ne fût parvenue à Lomé et ne me créât des ennuis. Pour la petite histoire, On joue la comédie a été jouée devant Eyadema et Sékou Touré lors d’une visite de ce dernier au Togo, donc devant deux tyrans, deux faux messies. C’est une question de langue et de langage, comme le résume un proverbe éwé: «Ade be ne ye me nye adandela o la, ye ma ten ano yidalawo dome o». J’ai d’ailleurs fait usage de ce proverbe dans la pièce que je traduis ainsi: (la langue dit: si je n’étais pas un être habile, je ne pourrais pas vivre au milieu de gens violents, armés de couteaux» . [6] Ce proverbe est certainement la clé de mes œuvres sous la dictature.

Le sujet de On joue la comédie est sérieux et tragique. J’ai eu l’occasion de dire à certains critiques comment j’en étais arrivé à transformer la tragédie en comédie, comment j’en ai fait une pièce qui tente de démontrer l’absurde des arguments sur lesquels se fondait l’apartheid, et le ridicule des partisans d’un tel système. Très ému et révolté à la lecture d’un document sur la situation des non-Blancs en Afrique du Sud, j’avais d’abord écrit une pièce qui s’appelait Le Retour de Chaka: j’imaginais le chef Zoulou de retour sur terre pour libérer son peuple de l’oppression. Mais, en relisant mon texte, je m’aperçus que je prêchais le messianisme politique, instauré non seulement au Togo, mais dans plusieurs autres pays africains, en lieu et place de la démocratie. Je lus alors pour moi-même Le retour de Chaka sur le ton de la dérision. Il m’avait ensuite suffi de changer quelques phrases, quelques mots: la lutte de libération de nos peuples est indispensable, mais le messianisme politique est une aberration. Voilà ce que j’avais voulu dire. Mais, ai-je réussi à faire rire tous les publics avec cette pièce? À Lagos, où eut lieu la première dans le cadre du Festival des Arts Négro-africains en 1977, un journaliste français de RFI m’avait demandé après le spectacle si je voulais faire mal.

Faire mal? En tournée en France en 1979 (l’apartheid sévissait encore), la pièce provoquait difficilement de grands éclats de rire, était surtout courtoisement applaudie (bien que ce fût un jury parisien qui lui avait décerné le Grand Prix Interafricain en 1972), alors qu’au Togo, au Bénin, en Côte d’ivoire, au Zaïre, au Mali, au Burkina Faso, aussi bien dans mes propres mises en scène que dans celles des collègues, le public se tordait de rire, face aux arguments des racistes tournés en dérision. C’est en lisant Notes et contre-notes [7] d’Eugène Ionesco que je me suis rendu compte que je ne suis pas le seul auteur chez qui une pièce tragique peut faire rire et une farce devenir tragique.

Quand on écrit Le soldat de la paix plus de15 ans après On joue la comédie, on ne peut s’empêcher de pouffer de rire soi-même en relisant certains passages de la pièce censée faire l’éloge du «Messie politique». C’est ce qui m’est arrivé au cours des répétitions du Soldat. C’est ce qui est arrivé aussi à certains comédiens qui connaissaient bien les deux textes, et avec qui je partageais une certaine complicité. Et si on nous avait surpris? Et combien de Togolais, dans leur intimité, tournaient Eyadema en dérision avec les titres, les mots et les chansons mêmes par lesquels on prétendait le louer? Si les morts sont encore conscients de quelque chose et s’ils savent tout, Eyadema doit être l’un des plus malheureux d’entre eux, à l’idée que certains Togolais ont ri de ses extravagances, de sa mégalomanie pendant trente-huit ans, sous prétexte de le louer. D’ailleurs, les tenants du régime qui n’étaient pas dupes en étaient conscients: on raconte l’histoire d’un journaliste de radio-Lomé, sévèrement puni pour avoir prononcé une phrase dont on n’était pas sûr qu’elle fût «la sage politique d’union et de réconciliation du Général Eyadema…» ou «la sale politique… du Général». C’est que, comme je l’ai écrit dans mon roman Yévi et l’Éléphant chanteur, ceux qui désiraient exercer les métiers de politiciens et de journalistes «…quels que soient leurs diplômes, doivent passer par l’école de Sa Majesté Bodomakutu 1er, Premier Professeur de la Côte-des-Merveilles ».[8] Et combien de journalistes de la presse écrite ou parlée, combien d’animateurs de radio ou de télévision, de photographes, de cameramen, pour des propos malencontreux ou mal interprétés en haut lieu, des images ne répondant pas aux canons de prestance, d’élégance ou même de beauté physique de Sa Majesté Bodomakutu 1er, ont été mis à pied, licenciés ou emprisonnés? Combien de citoyens (fonctionnaires, enseignants, particuliers…) ont payé cher, d’avoir osé dire des vérités, ou même simplement des plaisanteries innocentes sur le régime?

J’aimerais proposer aussi à la réflexion de nos compatriotes cet extrait du Club, relatif à la rencontre entre Akpéné, l’héroïne de la pièce, petite collégienne issue des milieux pauvres, écrasés par une société impitoyable, et le Grand Duc-Sculpteur qu’elle attendait pour la sauver et sauver les gens qui lui ressemblent:

"Akpéné: Mon Seigneur, est-ce bien vous le Grand-Duc-Sculpteur?
Le Grand-Duc-Sculpteur: Oui, mon enfant, c’est moi. Viens, n’aie pas peur.
Akpéné: Mon Seigneur, enfin, je vous trouve. Je vous ai cherché toute ma vie... Maintenant, je vous trouve! Oh, merveille! Éclat!... Beauté! Magnificence!
(Tombant à genoux)
Mon Seigneur, le monde entier vous attend.
Ceux qui mangent du piment rouge.
Ceux qui boivent la lagune.
Ceux dont la bouche est pleine de sable.
Ceux dont le ventre disparu se transforme en bosse.
Ceux qui ont le dos, les membres, les reins, la tête, la figure broyés par des mains expertes.
Ceux qui sont pareils à des poissons capturés nageant à quinze, vingt dans un litre de sueur et de déchets.
Ceux dont les yeux se sont obscurcis bien qu’ils ne soient pas aveugles.
Ceux que le soleil, le ciel et l’air ont oubliés.
Tous vous attendent, mon Seigneur. Il faut que vous veniez.
Vous leur donnerez une forme nouvelle, n’est-ce pas, ô vous, grand Duc-Sculpteur." [9]

Et voici mes questions aux lecteurs, non pas comme on en pose à des élèves dans une classe de lettres, mais simplement à des personnes lucides qui cherchent à lire un texte et à le comprendre à un niveau dépassant le primaire:
1. À qui le Grand Duc-Sculpteur ressemble-t-il? À Jésus ou à Eyadema?
2. Dans sa naïveté et dans son rêve, Akpéné ne confond-elle pas les deux?
3. Ces propos d’Akpéné, intégrés dans Le Soldat de la paix, n’auraient-ils pas tout à fait l’allure d’une prière adressée au messie que serait Eyadema, pour lui demander de venir sauver le monde? Sauf si la comédienne disait sa tirade sur un ton caricatural.
4. Par-dessus tout, les catégories d’hommes et de femmes dont Akpéné plaint le sort ici, sont-ce les membres du Club ou les gens du peuple, les déshérités, les pauvres et misérables que les Nobles Sculpteurs écrasent, affament, exploitent, jettent en prison, soumettent à la torture?

Le Club a été joué plusieurs fois au Togo et même a été diffusé sur les écrans par la télévision nationale, sans créer un seul ennui à l’auteur et aux acteurs.

Le Grand Duc-Sculpteur, c’est aussi le Seigneur-Tout-Puissant, présidant au banquet des monstres dans Les Dernières Aventures de Yévi au pays des Monstres ,[10] un personnage ubuesque, ivre de sa toute-puissance dont la principale jouissance est de sentir son propre pouvoir sur les autres.

On peut le rapprocher d’Akakpovi dans Akakpovi reviendra (si un personnage se prend vraiment pour le messie, c’est cet Akakpovi, attendu par tous pour résoudre des problèmes et faire régner l’ordre, mais qui finit par semer le désordre à cause de son ego hypertrophié, comme nous en avons des exemples vivants)… Akakpovi attendu pour rendre le dernier hommage à un homme, enterrera finalement un mouton, et, qui enterre un mouton, ressemble au mouton, dans un jeu de mots en ewe-mina: ame di gbo. Que de ressemblances avec des personnages connus!

Je m’arrêterai particulièrement sur Le Chien Royal, (pièce devenue plus tard Le Prince de Wouya) jouée au Togo (Lomé, Atakpamé, Kpalimé, Sokodé, Kara, Kanté, Dapaong) en 1988. J’avais alors décidé de prendre des risques et je les avais pris.

Le Chien Royal met en scène un faux prince infirme qui se fait dictateur impitoyable et insatiable, voulant massacrer tous ceux qui s’opposent à son pouvoir imaginaire et accaparer tous les biens de ses concitoyens. Le jour où, après la révolte du 5 octobre, la statue d’Eyadema a été renversée sur l’esplanade du RPT, j’ai revu en mémoire la fin du faux prince. C’est exactement par la même image que ma pièce s’est terminée: le faux prince est poursuivi, puis renversé de son trône (en fait son fauteuil roulant) par une foule imaginaire en révolte. Et j’espère qu’un jour, non pas un homme, mais le système tombera de cette manière.

Messan Agbéyomé Kodjo (il s’en souvient peut-être), alors ministre de la Jeunesse, des Sports et de la Culture, qui avait assisté à la première du Chien Royal, m’avait demandé, le lendemain, dans son bureau:
- Qui est cet infirme?
- Il y a plusieurs formes d’infirmités, Monsieur le ministre, lui avais-je répondu.
- N’est-ce pas? avait-il ajouté.
Et la conversion sur la pièce s’était arrêtée là.
C’est surtout mon épouse qui avait eu peur. Une de ses collègues lui avait demandé: «N’est-ce pas du Monsieur que ton mari parle dans sa pièce?».

On doit, je le suggère, prêter une attention particulière aux scènes finales de mes pièces qui sont des invites à sortir de la situation de léthargie où beaucoup d’entre nous étaient plongés, à la révolte, à la révolution, au reversement d’un ordre caractérisé par l’oppression, comme dans On joue la comédie, Le Chien Royal, Yévi et le maïs du Roi, Les dieux de ce monde. À quelques nuances près, les fins marquées par la chute ou la déchéance des puissants arrogants et intrigants peuvent entrer dans cette série comme celles de La femme du blanchisseur, La Tortue qui chante, Le Club, Akakpovi reviendra.

Une analyse du Soldat de la paix ne saurait être complète sans une comparaison avec On joue la comédie, Le Chien Royal (Le Prince de Wouya), Le Club (ce club dit des Nobles Sculpteurs écrase les faibles, sans aucune pitié), Les dieux de ce monde, dont le personnage central, Goloto est à sa manière un dictateur insatiable, inflexible et égocentrique.

À part Le soldat, un autre péché que je dois confesser, avant qu’il me soit reproché publiquement, c’est que j’ai été décoré de l’Ordre du Mono sous le régime Eyadema. Ce n’est pas ce dernier lui-même qui m’avait remis la médaille, mais Barqué. Eyadema nous a serré la main après, à tous les récipiendaires. Seulement, moi, je n’avais pas jugé indispensable pour ma petite vanité, d’aller chercher le diplôme par la suite à la Grande Chancellerie.

Dire que durant toutes mes années de fonctionnaire, je n’ai fait que servir le régime d’Eyadema, moi qui, aujourd’hui, joue les opposants intransigeants, est un peu trop court ou relève de l’ignorance, pour ne pas dire de la calomnie. J’ai tout fait pour tenir, pendant presque 20 ans, la Troupe nationale que je dirigeais loin de l’animation politique qui sévissait à l’époque, et Dieu sait que ce n’était pas une tâche aisée.

Je n’ai pas plus été membre du RPT que ne l’étaient, résignés, la majorité des Togolais à cette époque. Je n’ai jamais fait partie, d’une manière quelconque, de l’entourage d’Eyadema (je ne l’ai jamais vu de près en dehors des cérémonies rituelles de présentation des vœux du Nouvel An et du jour où j’avais été décoré) et ma prière, ainsi que celle des miens a toujours été que je n’en sois jamais. Dieu nous a exaucés.

L’exil est une expérience amère, douloureuse. Je l’ai choisi, non pas par commodité, ni pour faire fortune financière ou littéraire. N’avais-je pas été tenté par la fortune littéraire lorsque j’étais jeune étudiant? Et pourquoi cependant étais-je rentré au Togo?

Le jour où, en septembre 1993, après avoir abandonné une maison et le bonheur d’être chez soi, parmi les siens, je m’étais retrouvé en Allemagne dans une chambre que je partageais avec sept autres demandeurs d’asile venus de différents pays, ayant des éducations les plus diverses, et dont les caractères pouvaient être compatibles ou non avec le mien, une chambre aussi grande que la moitié de ma cuisine à Lomé, j’avais compris ce que c’est. J’avais compris aussi que je n’avais pas d’autre choix que de mettre ma plume au service d’une cause. Dans la chambre dont je parle, il y avait, entre deux rangées de lits superposés, un petit couloir: cela nous suffisait, à mes camarades de chambre et moi-même pour les répétitions d’une pièce qui traduisait notre situation d’exilés, pendant nos longues heures d’oisiveté forcée; il y avait aussi une table et j’avais un bic et de quoi m’acheter du papier: c’était l’essentiel pour écrire. J’avais compris que je peux vivre dans n’importe quelles conditions matérielles. C’est ainsi qu’est né mon roman Le Médicament ,[11] la somme des expériences de milliers et de milliers de Togolais qui ont fui leur pays, de milliers et de milliers d’Africains qui ont déserté leur continent.

Mes œuvres de la période d’exil, plus nombreuses que celles produites au pays, qui ne comprennent pas que mes écrits politiques publiés sur les sites, mais aussi des romans, des contes et des pièces de théâtre n’ont qu’une ambition: témoigner des divers moments, des divers visages de l’époque et des lieux où j’ai vécu, témoigner de la lutte héroïque du peuple togolais, témoigner des massacres, des injustices, de la misère de nos peuples africains encore sous le joug du néocolonialisme. On trouve ces préoccupations, non seulement dans Le Médicament, mais aussi dans Yévi et l’Éléphant chanteur ,[12] qui tâche de raconter en riant le règne assommant, étouffant et macabre de l’Éléphant. Qu’est-ce qui a changé sous le règne de l’Éléphanteau, Bodomakutu II? Que l’on se cache derrière des noms d’emprunt et que l’on cherche par des moyens détournés à étouffer ceux qui critiquent le système?

À quoi sert un écrivain? J’ai cessé de croire que sa vocation est de gagner des prix (j’en ai gagné, c’est indéniable, n’en déplaise à ceux que cela irrite), d’être invité dans des salons littéraires... Il ne sert à rien si cet homme ne porte en lui l’âme de son peuple. S’il ne s’identifie pas aux souffrances, aux luttes et difficultés quotidiennes de son peuple, mais aussi à ses aspirations et à ses espoirs. C’est ce que j’essaie de faire. Voilà pourquoi je me bats. Et ce combat mérite d’être mené. Même financièrement, j’estime avoir déjà investi au moins dix fois plus dans la lutte pour la démocratie que les 400.000 francs reçus pour Le Soldat de la paix.

Pour certains, cette pièce serait ma casserole, pire l’épouvantail, le gendarme endormi (sans ironie) que l’on irait réveiller de temps en temps pour me l’envoyer, l’arme pointée sur moi, me faire trembler, me bousculer, me pousser dans un coin, un Agombio de l’esprit (les Togolais connaissent bien l’Agombio physique)… pour m’interdire tout court d’écrire, comme je l’ai toujours fait, contre toutes les formes d’oppression, d’injustice, d’exploitation de nos peuples, de néocolonialisme... Contre les discriminations, les indexations, toutes formes de lynchage, l’imbécillité. Ceux qui souhaitent cela savent qu’ils seront toujours déçus par Zinsou.

Pourquoi dis-je tout ceci? Pourquoi fais-je les commentaires de mes œuvres rendues publiques au Togo? Quelqu’un dit que l’on veut des leaders propres. Je ne cherche pas à être un leader. Je n’ai pas la prétention d’être propre, de n’avoir pas été partie prenante du système Eyadema. Mais, honnête, je crois l’être. Je n’ai, sur la conscience, aucun acte de délation, de dénonciation d’un concitoyen, je n’ai jamais tué un homme, jamais pris part, de près ou de loin, à l’arrestation arbitraire, à la torture, à la persécution d’un concitoyen pour ses opinions politiques. Opposé au système Gnassingbé, je le suis profondément dans l’âme, je le suis de la tête aux pieds. Je ne réclame ni argent, ni poste, ni gloire pour ma participation à la lutte pour la démocratie au Togo et aussi pour le triomphe, un jour, des causes que j’ai toujours défendues depuis mes années de jeunesse. Du reste, ceux qui me critiquent pour la nécessité de faire éclater la vérité nous font du bien à tous.

Mais ceux qui s’acharnent sur ma personne sans autre fin (inavouée) que celle de me détruire, e la va ti wo, (ils s’en lasseront eux-mêmes) comme le chante la tortue du pagne du petit peuple, tchivivo, dont j’avais choisi les motifs pour illustrer la couverture de la première édition de ma pièce éponyme. Je ne l’avais pas fait exprès, mais combien de Togolais savent que ce proverbe populaire, sur mon livre, avait failli me créer des ennuis en 1987, avec quelqu’un qui me semble être un agent de renseignements du régime, au cours d’une tournée en France après le festival de Limoges où nous avions présenté la pièce?

Maintenant, qui veut, comme moi, se mettre à nu, venir participer à notre commun psychodrame au bout duquel j’espère bien une catharsis, une purgation des passions. «Venez et plaidons… si vos péchés sont comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la laine», dit la Bible .[13]

S’il faut, sans donner dans l’auto-victimisation, un bouc émissaire, au sens biblique du terme, c’est-à-dire, d’après le livre de Lévitique, celui sur qui l’on énumère tous les péchés de la société pour l’en purifier, avant de l’envoyer à Azazel dans le désert ,[14] pourquoi ne serais-je pas prêt à l’être?

C’est à On joue la comédie que j’emprunte le mot de la fin:
«N’oubliez pas que nous, ouvriers du rire, nous avons tâché de transformer pour vous, par la magie du théâtre, toutes les douleurs de ce peuple en humour, afin de vous les rendre plus légères, mais aussi plus présentes dans les esprits …
N’oubliez pas qu’à l’heure même où vous déchaîniez sur nous autres, comédiens, cette tempête de rire que nous avons provoquée exprès… des poubelles de sarcasmes, de crachats, d’humiliations sont vidées sur la tête de notre peuple pour avilir sa peau…
Ce soir, nous avons ouvert des prisons, brisé des chaînes, libéré des détenus tout en riant, mais nos frères sont encore dans des prisons…» .[15]

Quelles prisons? Il y a toutes sortes de prison, chers compatriotes.
Pour paraphraser Jésus, ma tortue chante sur la place publique. Trouvera-t-elle des gens pour l’écouter et danser?


Allemagne,
Sénouvo Agbota Zinsou
P.S. Certains ont souhaité avoir mon adresse couriel. La voici: nestor.zinsou6@googlemail.com

[1] Madame ou épouse, en yoruba
[2] En mina: wo do la do gen na xadjitoa
[3] S. A. ZINSOU, La Tortue qui chante, éd. Hatier, Paris, 1987, p.37-38.
[4] S.A.Zinsou, L’Ami-de-Celui-qui-vient-après-le-Dierecteur, in Yoka Lié Mudaba, Le Fossoyeur, éd. Hatier, 1987.
[5] Manuscrit disponible, comme celui de l’Amour d’une sauvage au service des archives de RFI à Paris.
[6] S. A. ZINSOU, On joue la comédie, éd. RFI, Paris, 1975, p. 42-43
[7] Eugène Ionesco, Notes et contre-notes, Gallimard 1966: lire surtout les pages 131 et 132.
[8] S. A. ZINSOU, Yévi et l’Éléphant chanteur, éd. A3, Paris 2000, p.16
[9] S. Agbota ZINSOU, Le Club, éd. Haho, Lomé, 1984, p. 61
[10] in la Tortue qui chante, éd. Hatier, Paris 1987, et 2002.
[11] S.A. ZINSOU; Le Médicament, éd. Hatier, Paris, 2003. Ce titre est la traduction du mot mina "Atike", terme par lequel les Togolais désignent l’asile.
[12] S.A. ZINSOU, Yévi et l’Éléphant chanteur, éd. A 3, Paris 2000.
[13] Esaie 1: 18
[14] Lévitique 16: 12.
[15] On joue la comédie, éd. Haho, Lomé/ in de Knipscheer-Harlem, 1984, p.62

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