Quand on est seul, on scrute l’horizon. On lève puis on baisse les yeux. On les tourne à gauche, à droite. On interroge le voisin immédiat, le proche parent, l’ami, susceptibles de détenir des informations pour savoir ce qu’ils ont lu, ce qu’ils ont entendu, pour voir s’il y a un espoir. On émet des soupirs de gémissement. On entend des «e defu», des «e ti ame» ou d’autres expressions semblables dans nos différentes langues. Quand on est à deux, trois ou plus, on s’interroge mutuellement, on secoue la tête, les uns et les autres. On passe en revue les événements des dernières heures. C’est un mal-être général, qui n’est pas seulement un mal vivre, pas seulement la difficulté de survivre, de joindre les deux bouts, de pouvoir dénicher quelque part un repas par jour, ou un semblant (un fruit, un beignet à grignoter pour tromper sa faim), l’angoisse du lendemain mais c’est aussi le tumulte intérieur qui empêche de dormir la nuit.
Parfois, sur un ton qui sonne plutôt comme celui de la résignation, on émet un faible "e la va nyo" (ça ira), d’une voix presque suffoquée, à peine audible et sans conviction. Ne dit-on pas que ce "e la va nyo" est l’incantation magique du pauvre, c’est-à-dire que l’on n’en attend aucun effet?
Comment des dirigeants qui aiment leur pays et leur peuple peuvent-ils souffrir qu’ils végètent dans un tel état d’indignité, de ténébreuse désolation psychologique, matérielle et sans le moindre espoir de changement?
Parfois, on éclate de rage et de colère, si ce n’est plutôt d’impuissance et de désespoir.
On épilogue sur les récentes manœuvres du régime autour de François Boko à Cotonou. Rumeurs ou faits avérés? Y avait-il un complot ourdi par Faure Gnassingbé et Yayi Boni pour arrêter l’ex-colonel de la gendarmerie togolaise et ministre de l’Intérieur d’Eyadema, actuel avocat au barreau de Paris en mission pour le compte de l’UE au Bénin? Le complot a-t-il échoué? Paris et Bruxelles sont-ils intervenus pour empêcher Boni et Gnassingbé de réaliser leur plan? On spécule sur l’état actuel des relations entre Gnassingbé et Boni et de leur influence sur la situation au Togo. On spécule encore: les Européens n’auraient-ils pas plutôt souhaité un rapprochement entre Gnassingbé et Boko et le retour au bercail (donc une possible re-domestication) de l’ancien ministre dont l’exil en France pourrait devenir encombrant pour Paris depuis qu’il s’est relancé dans des activités politiques, surtout avec la création du FRAC?
Partant du cas Boko, on évoque les méthodes du système Gnassingbé et on doute qu’elles aient changé en quoi que ce soit. On se rappelle les épisodes de cette histoire rocambolesque des complots vrais ou faux contre Eyadema, réellement déjoués ou relevant de pures mises en scène, des règlements de compte aux adversaires du régime déguisés en complots déjoués, en particulier le cas de Kodjovi de Souza kidnappé à l’étranger, probablement avec la complicité des autorités du pays où il s’était réfugié, où des agents au service du régime togolais l’avaient débusqué et capturé pour le rapatrier manu militari au Togo. Et Kpatcha Gnassingbé? Où est-il et à quelle «sauce va-t-on finalement le manger»? Plus brûlant d’actualité, l’enlèvement le mercredi 11 août de l’opposant Kofi Folikpo par des gendarmes, qui rappelle celui de David Do Bruce, alors directeur de cabinet de Monseigneur Kpodzro, Président du Haut Conseil de la République. Il ne fait de doute pour personne que la liste des victimes de Faure Gnassingbé va s’allonger à mesure qu’il rencontrera de vrais obstacles à son pouvoir usurpé, après les centaines de morts d’avril 2005, après l’assassinat d’Atsutsté Agbobli l’année dernière, après les victimes du 4 mars 2010... Et, Gilchrist Olympio, ses amis et certains de ceux qui se disent opposants, vont-ils assister en complices passifs ou même actifs à tout ce que le régime nous réserve encore dans la même veine?
Où en sommes-nous?
Bien sûr, on se dit, en toute franchise que les marches et les prières hebdomadaires ne constituent pas une solution définitive et on se demande s’il n’y a pas un plan B à inventer (ou qui existerait déjà mais que nos hauts responsables tiendraient secret), si nos dirigeants ont épuisé toute leur capacité à imaginer… Les plus exaltés clament qu’il faut passer à la vitesse supérieure; les plus va-t-en-guerre veulent en découdre avec le régime le plus rapidement possible et réclament des anake (bois de chauffe au sens ordinaire et armes en argot des milieux de jeunes opposants). On se demande où en sont les autres leaders du FRAC, quels sont leurs rapports actuels avec J.P. Fabre.
On ne manque pas de commenter les diverses manœuvres de diversion orchestrées par le RPT d’une part et par les AGO, d’autre part. On garde après tout le sens de l’humour et les sujets pour rire de manquent pas: par exemple, on se gausse de la stupide mise en garde du ministre de la Communication Djimon Oré à l’adresse des journalistes, leur interdisant de publier toutes informations concernant le congrès de l’UFC, tendance Fabre le 10 août. Et on se réjouit de la réaction ferme de l'Association des journalistes pour les droits de l'Homme (JDHO) face au communiqué de ce ministre à qui les journalistes signifient clairement qu’il ignore les règles du métier. Peut-être, derrière la mise en garde de Djimon Oré, y a-t-il les mains de Gilchrist Olympio, Pascal Bodjona, Faure Gnassingbé...?
On s’interroge sur le conflit interne à l’UFC: on parle de Gilchrist Olympio et de Jean-Pierre Fabre, des deux congrès annoncés de part et d’autre par ce qu’on peut désormais appeler les tendances rivales du parti qui risquent de rendre la rupture définitive, de la dernière sortie de Patrick Lawson sur la complicité autrefois difficile à envisager entre les amis de Gilchrist Olympio et Pascal Bodjona, pour barrer la route à des militants de l’UFC qui voulaient assister à un rassemblement
Ce qui retient surtout l’attention, c’est la mise au point d’Éric Amerding sur les péripéties qui ont abouti au conflit interne de l’UFC, les différentes entrevues entre Gilchrist Olympio et Jean-Pierre Fabre, la signature d’un accord entre les deux hommes par lequel le premier, G. Olympio, s’engageait à reconnaître et à soutenir la candidature du second au cas où la sienne propre ne serait pas acceptée par la CENI et le second, J.P. Fabre devait retirer la sienne au cas où la CENI admettrait en fin de compte celle de Gilchrist Olympio. On parle du rôle que certains AGO, mécontents de cette entente entre le président national et le secrétaire général de l’UFC, ont joué dans la brouille entre ces deux responsables du parti. Qui a trahi qui? Qui portera, en cas de scission définitive au sein de l’UFC, la responsabilité de ce fait?
De la note d’Éric Amerding relatant les faits, la succession des réunions pour tenter de résoudre le conflit, finalement en vain, l’épisode fatidique me semble être celui ainsi décrit, non sans une nuance de déchirement douloureux:
"L’état de santé du PN ne pouvait lui permettre de rester plus de trois jours à Accra et il dut partir d’urgence à Paris le 3 février sans résoudre la division que les éléments de l’AGO s’employaient à introduire au sein du parti.
Son accident et ses suites l’affaiblirent et l’exposèrent à diverses pressions dont celle du complot imaginaire prit le dessus, avec la politique de partage du pouvoir dont il s’était convaincu mais que le peuple togolais désapprouva dès son annonce. Une situation que le régime en place exploite hélas à sa guise."
Nous voyons un Gilchrist Olympio diminué physiquement et réduit dans ses capacités psychologiques. Mais les pressions qu’il a subies et qui l’ont conduit à ce qu’il n’aurait peut-être pas concédé s’il avait eu toutes ses facultés, ces pressions ne venaient sûrement pas des seuls AGO. Il est facile de voir derrière ces intrigues, la main du pouvoir RPT. Mais, les autorités françaises n’y ont-elles joué aucun rôle?
Pour ma part, je vois là un scénario presque semblable à celui d’Abuja 2005, dans lequel Chirac, Obansanjo, Compaoré, Tandja... avaient joué les rôles principaux: qu’ont dit, qu’ont fait les chefs d’État auxquels, selon la note d’Éric Amerding, Gilchrist Olympio envisageait d’avoir recours pour un report de la date de l’élection qui lui aurait permis d’être à jour et d’éviter ainsi la candidature de "sauvegarde" de J.P. Fabre, source de tous les problèmes au sein de l’UFC? Est-ce extrapoler que de penser qu’ils lui ont simplement, gentiment et secrètement conseillé de s’entendre avec Gnassingbé, plutôt que de chercher à être candidat lui-même, aux fins de partager le pouvoir avec le fils d’Eyadema après l’élection déjà programmée de celui-ci? Les arguments n’auraient pas manqué pour convaincre Gilchrist Olympio: les exemples d’autres pays africains où ce genre d’arrangement a permis d’instaurer une démocratie dite de l’apaisement, la nécessité d’éviter le chaos, des bouleversements brutaux qui ne facilitent pas le développement du pays, le souci d’éviter de nouvelles souffrances au peuple togolais, de le sortir de la misère chronique (confère le discours de Gilchrist Olympio après l’accord signé le 26 mai 2010, avec le RPT qui lui octroie sept portefeuilles ministériels)... Or, derrière tous ces arguments, connus de tous les Togolais, qui peut douter que l’objectif principal est d’assurer la pérennité du régime Eyadema qui garantit, sur plusieurs plans, les intérêts de ces chefs d’État plutôt que ceux du peuple togolais? Et comment ne pas être stupéfait que Gilchrist Olympio, un homme à qui on prête une grande intelligence et une détermination inébranlable, comme à son père Sylvanus, se soit laissé prendre à ce piège, pour une deuxième fois?
Bien sûr qu’à la place d’Amerding, comme beaucoup de Togolais, même parmi ceux qui ne sont pas membres de l’UFC, je ressentirais la même douleur, la même amertume devant les événements. Mais pour beaucoup d’entre nous, cette douleur et cette amertume étaient déjà présentes depuis avril 2005 devant l’image de l’accolade entre Gilchrist Olympio et Faure Gnassingbé. Ce n’est pas l’accolade entre deux citoyens togolais appartenant à deux camps jusque-là opposés que nous condamnons, mais les conditions dans lesquelles ce geste a été accompli, qui sont celles du mensonge, de la fraude et du crime. Je suis convaincu que la douleur et l’amertume ressenties ce jour sombre d’avril 2005, étaient encore plus grandes dans le cœur d’un homme comme Bob Akitani, alors abandonné à son sort, pour ne pas employer un mot plus dur à l’égard du PN de l’UFC. Et là, je reviens à la nécessité d’une notion qui fait terriblement défaut à nos partis en leur sein: celle de l’autocritique qui permettrait d’éviter que des faux pas, pire, des fautes graves se répètent.
Où en est-on? On en est à l’intervention musclée des forces dites de sécurité, à une répression brutale des congressistes de l’UFC, courant J.P.Fabre, par des hommes envoyés par la coalition Titikpina Atcha-Pascal Bodjona-Gilchrist Olympio. L’officier français remarqué au sein du commando de répression brutale et pris en photo qui donnait des ordres aux hommes en armes togolais, n’est-il pas la preuve de l’implication de Paris dans cette conception du partage du pouvoir entre les AGO et le RPT, partage qui renforcerait plutôt le système instauré par ce dernier? Or, ce rôle joué par la France dans le maintien du système Eyadema ne date pas d’hier. Malgré le désaveu "officiel" du comportement de cet officier par l’État-major de l’armée de Terre française, malgré la gymnastique "diplomatique" (mensongère, c’est clair) de l’ambassade de France au Togo, alléguant que le véhicule du militaire français se trouvait au lieu de l’incident par hasard et avait été endommagé par des jets de pierres des militants de l’UFC ,[1] que personne ne soit dupe: dans les affaires du Togo, Sarkozy aujourd’hui, comme Chirac hier, ne s’est pas contenté d’un simple message de félicitations à Faure Gnassingbé après une élection qu’il sait frauduleuse.
Ce que Amerding rappelle, peut-être à mots couverts dans sa note, c’est certainement l’objectif de départ de l’UFC qui n’est pas pour plaire, au pouvoir RPT, ni aux autorités de l’ancienne puissance colonisatrice: "Notre parti l’UFC qui s’est bâti pierre par pierre pendant près de 20 ans sur le socle inébranlable du mot d’ordre libérateur d’Ablodé ne peut être réduit en poussière par des individus qui n’en ont pas vécu ni mesuré le lourd sacrifice. C’est à la fois la construction et l’héritage impérissable du peuple togolais que les responsables du parti ont le devoir de préserver afin qu’ils remplissent la mission libératrice que nos aïeuls nous ont assignée".
À la suite de la répression, comment Gilchrist Olympio réagirait-il en voyant parmi les blessés, les interpellés, hommes et femmes, des gens qui hier auraient volontiers donné leur propre vie pour le protéger, lui l’emblème vivant, jusqu’en mars dernier de cette lutte héroïque du peuple togolais, à mains nues contre ces mêmes hommes en uniforme? Contre ce même pouvoir; ce même système qui ne recule devant aucune atrocité, devant aucune brutalité, devant aucun crime pour se maintenir en place? J’élargis la question: comment, aujourd’hui, après chaque intervention violente et barbare des hommes en uniforme contre des militants, contre des locaux du parti à la tête duquel il menait la lutte contre le régime, Gilchrist Olympio ne ressent-il pas une honte mêlée de remords de s’être associé à ce système?
Comment ne pas reconnaître, honnêtement, que tout ceci est troublant pour le peuple togolais, même si finalement le congrès convoqué par le bureau directeur de l’UFC a pu avoir lieu et a élu Jean-Pierre Fabre, nouveau président national? En attendant que l’autre congrès, convoqué par Gilchrist Olympio et les AGO se réunisse? N’aura-t-on pas quelque raison de penser que ce contre-congrès est bien loin de résoudre les problèmes auxquels les Togolais sont quotidiennement confrontés? Et même qu’il s’agirait en fait d’un semblant de congrès comme nous avons l’habitude des mascarades électorales, où les fidèles de Gilchrist Olympio auxquels pourraient se joindre éventuellement des membres désignés du régime, du RPT désormais allié de Gilchrist Olympio, en renfort, rééliraient ce dernier pour qu’il soit toujours et toujours Président national, à l’imitation du slogan bien connu qui suffisait à consacrer Eyadema au pouvoir, en lieu et place des élections démocratiques?
UFC contre UFC, président national contre président national, les adversaires de la vraie démocratie au Togo, rêveraient-ils d’une meilleure situation?
Mais, ceux qui souffrent dans leur corps et dans leur âme d’un tel drame fratricide, que font-ils?
Les plus optimistes évaluent les chances d’une peu probable reconversion de Gilchrist Olympio, d’un retour presque impossible à la raison du leader historique de l’opposition; quelques-uns disent que l’échec de sa tentative de conquérir certaines populations du pays à la nouvelle voie qu’il s’est choisie, dans la préfecture des Lacs en particulier où il a été conspué et a risqué d’être lynché pourrait lui servir de leçon, l’amener à faire amende honorable et à revenir au sein du bureau directeur de l’UFC, telle qu’elle était avant la désignation de J.P. Fabre comme candidat à l’élection présidentielle et la création du FRAC. Les plus pessimistes disent que le fils de Sylvanus Olympio va persister dans son entêtement, son acharnement à vouloir se venger de son ancien Secrétaire Général, à vouloir confondre l’UFC et son destin personnel. Dans tous les cas, on ne peut pas ne pas se sentir concerné et bouleversé par tous ces événements, toutes ces rumeurs, toutes les incertitudes.
Dans tous les cas, personne ne dit que ça va très bien au Togo, personne n’ose proférer ce mensonge, personne, pas même parmi les partisans du régime ou ceux qui sont soupçonnés d’être payés pour mener une campagne dont la fin est de semer la confusion, encore plus de confusion dans les esprits.
Nous sommes tous conscients d’une chose: c’est que ça ne peut pas continuer ainsi, ou alors nous allons tous vers l’abîme.
Nous sommes tous conscients qu’il faut que cela change, en même temps, nous sommes tous écrasés par des habitudes, une nature peut-être, tous empêtrés, dans les cordes inextricables du passé, dont le prolongement est symbolisé par le règne du fils, héritier du père.
Nous sommes certainement des millions de Togolais à ne pas être convaincus de la bonne foi de ceux qui répètent sans cesse que Faure Gnassingbé est le vainqueur de l’élection du 4 mars; ceux-ci n’auraient, en fait, pas besoin d’insister là-dessus si c’était si évident que ça.
Je ne crois pas non plus que ceux qui lui font allégeance le fassent parce qu’ils le considèrent comme le véritable élu du peuple togolais.
Tout cela relève de comportements que nous connaissons, auxquels nous avons été habitués par le passé, que nous avions cru avoir suffisamment combattus à la Conférence Nationale Souveraine pour qu’ils ne reviennent plus. Mais hélas! ces comportements ont la vie dure.
Peut-être avons-nous six millions de solutions et pas seulement une, pour sortir de cette crise chronique. Et c’est là notre vrai problème.
Ou plutôt, parce que, derrière ces six millions de solutions, se cachent six millions d’êtres aux visées différentes.
Peut-être que chacun de ces six millions de Togolais se projette dans la solution qu’il préconise, se profile, se faufile finalement dans l’espace étroit d’un univers d’intérêt, d’ambition, dans un futur très immédiat et non dans une vision communautaire, nationale, donc pas dans un futur peut-être lointain nous concernant tous avec nos progénitures.
Mon avis est que le lien entre le futur très immédiat et le passé récent qui se prolonge dans le présent pas très reluisant, est trop fort pour que nous puissions attendre quoi que ce soit de ce futur. Pour qu’il rompe avec le passé. Et pourtant, nous sentons tous qu’il faut le rompre en faisant un premier pas décisif: l’unité de l’opposition.
Allemagne,
Sénouvo Agbota Zinsou
[1] Cf. l’article d’Anne-Laurence Gollion, publié le 11/08/2010 L'Express