Ce titre, peut-être un peu lourd, n’est pas tout à fait celui d’un article normal. Je le dois en partie à un colonel, donc à un haut gradé de l’armée française (comme nous devons d’ailleurs beaucoup de choses à cette armée). Un haut gradé qui parle le français de France, le "français français" comme l’écrivait un poète antillais [1]à qui sa mère s’acharnait à inculquer le culte de ce français, de même que celui de l’histoire de France, des manières de table françaises et de tout ce qui vient de France.
Mais la deuxième partie du titre, c’est aux Haoussa que je l’emprunte, ou à tous les Africains qui connaissent et appliquent le proverbe: "Si quelqu’un veut te donner un chapeau, regarde bien sa tête avant de l’accepter".
Et le lien entre les deux parties du titre? Il ne s’agit certainement pas de foutre un ordre qui sort d’un képi de colonel comme une tête particulière de lapin surpris et effrayé, (lapin se dit azui en mina), avec un front dégarni, des oreilles collées, des yeux mi-clos qui semblent bridés et une bouche pincée en accent circonflexe, comme d’un chapeau de magicien. Mais, quand même, observez bien la tête du drôle de... lapin sur la photo maintenant célèbre qui a fait le tour du monde.
Non, il ne s’agit pas non plus de faire l’amalgame que propose ce proverbe: "Il suffit que dans un quartier un seul homme ait les cheveux rouges pour que l’on baptise tout le quartier "Pays-des-Têtes-Rouges". Donc, au pays du lapin, toutes les têtes ne sont pas pareilles. Tous les proverbes aussi n’ont pas raison.
Mais, "l’ordre à foutre" a quelque chose d’intéressant que l’on peut trouver dans un pays comme dans un autre, quelque chose d’humain (ou d’inhumain selon l’angle sous lequel on observe le phénomène) à quoi il faut prêter attention. Est-ce pour cela qu’il existe partout des forces de l’ordre? Je ne le crois pas. J’ai plutôt tendance à croire que c’est dans un but contraire. Mais parfois, là-dessus, il y a une certaine confusion dans mon esprit.
Une chanson circulait à l’époque de la lutte pour l’indépendance, que j’essaie de vous restituer ici:
Akodessewa ye Unité yo bobo
Mi le funua ye djandamwo va kode be amee do tikea ye la yi bobo...
Excusez-moi si cette chanson n’est pas bien française, mais je vais vous la traduire de mon mieux:
"C’est à Akodessewa (banlieue de Lomé) que l’Unité [2] a convoqué un meeting. Nous étions là quand les gendarmes sont arrivés; seuls ceux qui ont reçu un ticket peuvent participer au meeting".
En matière de ticket, il faut dire que les forces de l’ordre, au temps colonial, comme aujourd’hui d’ailleurs, ont appris à en distribuer, à en coller dans un ordre impeccable, à gogo, pêle-mêle, sur les joues, le visage, les yeux et les autres parties du corps, à mains nues ou en se servant de leurs matraques et gourdins à tous ceux qui n’acceptent pas un pouvoir rejeté, vomi par le peuple et qui le manifestent d’une façon ou d’une autre. Évidemment, on peut inclure dans le lot des tickets, les grenades lacrymogènes et même les machettes et les balles réelles.
Tickets retentissants, pétants, détonants, explosants, crépitants, écrasants, éclatants, contondants, éclaboussants, enfumants, aveuglants, étouffants, dispersants... mais toujours foutant un ordre voulu par ceux qui ont attrapé la maladie d’Akodessewa.
Tickets dont les "forces de l’ordre" ont encore abondamment arrosé la voiture de Jean-Pierre Fabre ce samedi 14 août, pour lui interdire de prétendre être l’élu du peuple en mars 2010, de diriger des marches hebdomadaires contre le régime et de présider un congrès de son parti, l’UFC.
Tickets que ces forces ont répandus, en douche, sur Kofi Folikpo avant de l’embarquer dans leur fourgonnette et dans le bain desquels elles le plongent encore régulièrement, à volonté, dans un cachot, pour le laver, cerveau, corps et âme bien entendu, et lui apprendre à être un opposant radical qui critique le régime.
J’ai dit que cet ordre remuant, gesticulant qui aboie plutôt qu’il ne raisonne et n’agit vraiment, peut se retrouver partout. Eh bien, le syndrome d’Akodessewa aussi peut être observé partout, donc le mal être attrapé partout, par tout pouvoir vacillant. En sorte que, si ce mal se révèle contagieux, on peut à tout moment se demander qui contamine qui.
Je ne parle plus de l’ordre des coups d’État et des coups de force (déguisés ou non en élections) généralement suivis de campagnes de terreur, de bastonnades publiques des opposants, de leurs arrestations, de leurs enlèvements, de leur emprisonnement et incarcération dans des camps de torture. Non, cet ordre-là est connu: il est le propre des républiques bananières et tous les journalistes du monde entier glosent là-dessus, non sans un malin plaisir pour certains. Je ne parle même pas de l’ordre d’un défilé du 14 juillet avec la participation de certains de ceux qui, dans leur pays respectif, savent bien distribuer les tickets après cinquante ans d’apprentissage, sans compter les années de colonisation. C’est leur fonction principale, leur gagne-pain, que voulez-vous: la répression!
Mais, je voudrais que nous prêtions un peu attention à un autre type d’ordre, qui distribue aussi ses tickets: l’ordre des banlieues parisiennes, strasbourgeoises, grenobloises, marseillaises... Ordre consistant à distribuer des tickets coûtant différents prix qui peuvent monter jusqu’à celui des courses-poursuites qui se terminent par la mort... Ordre des expulsions de squatters, hommes, femmes, enfants comme à Cachan en 2006... Ordre anti-racailles (qui rime curieusement avec un ordre que voulait instaurer au Togo un certain journal proche du pouvoir RPT vacillant, dans les années de la transition démocratique, La pagaille). Ordre de la fermeture du centre de Sangatte qui a jeté dans la forêt, dans des espèces de cavernes et dans la rue des centaines d’êtres humains au sort semblable à celui des animaux sauvages, à la merci des intempéries, des accidents de tous genres. Ordre de démantèlement des abris des clandestins de Calais, en transit vers un eldorado anglais. Ordre des centres de rétention des immigrés. Et le dernier en date, ordre d’expulsion des Roms...
La Commission des Droits de l’Homme de l’ONU n’a aucun ordre à donner aux autorités françaises sur cette question, tout comme elle n’avait pas eu d’ordre à donner aux autorités togolaises actuelles sur les massacres (reconnus) de 500 citoyens en avril 2005. Ces actes sont dictés par un ordre que l’on peut dire supérieur, divin, d’un pouvoir qui se croit tout permis parce que tout-puissant.
Le journal Le Monde du lundi 16 août 2010 écrit à la une: Surenchère sécuritaire: l’extrême droite veut récolter ce que sème M. Sarkozy. Peut-être, mais il ne faut pas oublier que c’est d’abord Sarkozy qui a récolté en 2007, ce que Le Pen a mis tant d’années à semer, ce que le président du Front National était presque sur le point de récolter lui-même en 2002 avec 18% de l’électorat français. Je doute fort que l’extrême-droite puisse récolter quoi que ce soit: Sarkozy est trop habile pour lui en donner l’occasion. Non, ce n’est pas pour se laisser évincer par le FN qu’il avait, sans état d’âme et sans proposer une solution humaine pour ceux qui y vivaient, fermé Sangatte, chassé certains résidents de leurs demeures... qu’il bouscule aujourd’hui les gens du voyage, tient à retirer la nationalité française aux délinquants d’origine étrangère... Au contraire, c’est pour ne pas être effacé, lui la pâle copie, la triste copie (du FN) par l’original, selon les propres termes de Jean-Marie Le Pen.
Est-ce à dire qu’un pouvoir qui se sent mal assis, qui a peur d’être rejeté ou encore qui veut plaire à un certain électorat use de ce genre d’ordre, de ce genre de ticket? Bien sûr qu’il y a des nuances, il faut le reconnaître. Il est évident que cet ordre ne sévit pas partout contre la même cible, de la même manière: ici, il fonce sur les citoyens hostiles au régime, là, il donne plutôt l’assaut à ceux qui sont indexés, stigmatisés comme des étrangers. Dans l’ensemble, ne s’attaque-t-il pas aux faibles, à ceux qui n’ont pas d’armes pour lui résister et à ceux qui n’ont pas de voix, ou pas assez de voix pour l’inquiéter lors des élections?
Un ordre qui éprouve le besoin d’une démonstration de force pour se sentir exister, est-il une vraie force? J’ai déjà dit à d’autres occasions qu’il s’agit d’un ordre infirme qui a peur que l’on découvre son infirmité.
J’ai entendu un Français dire, déçu par les dérives du gouvernement français et tristement, à la télévision française: "Nous ne sommes plus un modèle de démocratie".
Il faut donc reconnaître qu’à des époques données, dans certaines circonstances, des Français ont su proposer au monde un ordre bien différent de celui que je viens de décrire.
Mais... observons toujours un peu plus attentivement la tête de celui qui veut nous donner un chapeau. Cela ne signifie nullement le rejet de toute offre de chapeau.
Le Monde du mardi 17 août publie une interview accordée par Daniel Cohn-Bendit, intitulée: "Stupidité et malveillance": le sarkosysme selon Cohn-Bendit... Le leader d’Europe Écologie fustige la politique sécuritaire du chef de l’État qui, dit-il, prend les Français pour des cons."
Et si c’est ce chapeau-là que Paris nous offre depuis des années, en particulier depuis les règnes de Chirac et de Sarkozy, chapeau dont nous nous affublons fièrement, gaiement... passionnément?
Prendre les nègres pour des cons, cela doit être peut-être encore plus facile que de prendre les Français pour des cons!
À vous messieurs des forces de l’ordre, d’ici ou de là-bas, chapeau ou képi! Ou encore, chéchia rouge! Oh pardon, les temps ont changé. Mais dans tous les cas, c’est réussi!
Allemagne,
Sénouvo Agbota Zinsou
[1] Comité de l’Unité Togolaise (CUT), parti indépendantiste
[2] L. G. Damas, Hoquet, poème extrait de Pigments, 1939