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LE CHAPEAU, TOUT COURT


Je reviens au chapeau de mon dernier article,[1] à la tête.

En avril 2007, à quelques jours de l’élection présidentielle en France, j’étais à Lille et m’amusais à regarder et décrypter les affiches de campagne des candidats. Sur celle de Sarkozy, quelqu’un, un blagueur peut-être, avait complété le visage par une petite moustache à la Hitler. J’étais avec un Français et nous avions rigolé de ce trait caricatural, sans arrière-pensée. Il ne nous serait jamais venu à l’idée qu’un chef d’État français contemporain pourrait avoir quoi que ce soit de commun avec le dictateur nazi.

Bien sûr que je connaissais un peu cet homme pour sa propension presque maladive, dans ses ambitions présidentielles, alors qu’il n’était que ministre de l’Intérieur, à donner de lui-même l’image d’un homme politique fort et partisan de la fermeté. Cela avait frappé mon esprit quand il avait, sans état d’âme, ordonné la fermeture du centre de Sangatte. Cela m’avait bouleversé quand avec un déploiement impressionnant de policiers et de CRS, il avait fait procéder à l’expulsion des squatters de Cachan, dont j’ai été témoin oculaire en juillet 2006. Cet homme m’avait franchement choqué et indigné par son vocabulaire face au phénomène des banlieues quand il traitait les jeunes de son propre pays de racailles ou quand il parlait de nettoyer certains quartiers au karcher. Mais là où j’avais commencé à ne plus supporter, à aucun prix le mépris et l’ignorance de cet homme pour l’homme et pour les valeurs humaines, dans sa volonté de puissance et dans cette idée qu’il puisse être au-dessus des hommes, c’est quand il avait prononcé son fameux discours de Dakar, en juillet 2007. Je me suis alors demandé de quel droit un homme pouvait ainsi parler, non pas au sujet d’un autre homme, non plus au sujet d’une catégorie de la population d’un quartier, mais au sujet des peuples d’un continent entier, ou dont l’ascendance se trouve dans ce continent, toutes générations confondues. Pour formuler un tel jugement de valeur, il aurait fallu que Sarkozy fût un dieu ou presque. Je m’interroge sur son intervention dans l’affaire de l’Arche de Zoé au Tchad, non seulement sur la manière dont il avait bousculé les juges tchadiens un week-end, sans respect pour leur temps de repos, comme s’ils étaient ses domestiques, aux fins d’obtenir d’eux, immédiatement, un procès des inculpés, mais aussi sur son propos qui avait irrité même certaines autorités tchadiennes: "J’irai les libérer, moi, quoi qu’ils aient fait!". Sarkozy s’inquiétait-il vraiment du sort des Européens impliqués dans l’affaire de l’Arche de Zoé? J’en doute fort. Son souci primordial n’était-il pas de faire la démonstration de sa toute puissance sur les chefs d’État africains? Malheureusement, nos roitelets étant ce qu’ils sont, comme ils sont, c’est-à-dire devant largement leur accession et leur maintien au pouvoir à Paris, sous le chapeau de Paris, et non à de vraies élections démocratiques, donc sans soutien de leurs peuples, Sakozy pouvait, peut se permettre ce qu’il veut au Tchad, comme au Togo, comme au Gabon, en Mauritanie... peut-être pas en Côte d’Ivoire, ni au Rwanda (C’est dans un visage mou que poussent des boutons, dit-on chez nous).

La participation au défilé du 14 juillet des anciennes colonies noires n’est pas dans une autre logique que celle-là. Je me demandais pourquoi il n’avait pas osé associer à ce défilé les pays maghrébins, ni les États asiatiques de l’ancien Empire colonial français. Ma conclusion sur cette question est que Sarkozy est un assoiffé de puissance, mais qui sait sur qui il peut exercer cette puissance, ceux qu’il considère comme les plus faibles, les plus vulnérables. La mouche, dit-on chez nous, peut taquiner les déchets, mais ne peut s’approcher de la boisson qui bout sur le feu. Et Sarkozy, un peu à la manière de la mouche du coche de La Fontaine, pique, parfois douloureusement, il est vrai, ceux qui lui semblent être à sa merci, pour montrer sa puissance au monde, pour prouver qu’il agit sur ce monde. Lui seul ou au moins lui plus que tout le monde! Pensez à son agitation avant le sommet de Copenhague sur le réchauffement climatique, aux utilisations qu’il avait voulu faire des chefs d’État africains en les entraînant dans son giron.

Lorsque Chirac, en 2005 avait intrigué pour l’avènement de Gnassingbé au pouvoir au Togo, après la mort d’Eyadema, Sarkozy, alors rival du chef de l’État français avait ironisé qu’il n’y avait pas de quoi pavoiser à ce sujet. On avait peut-être pu se tromper sur ses intentions réelles. Mais, aujourd’hui, en ce qui me concerne, nul doute n’est plus permis: il s’agissait purement et simplement de discréditer l’action d’un adversaire politique de son propre camp, dont Sarkozy enviait la place pour faire pire ou au moins pareil. Et il a fait pareil, déjà. Devons-nous attendre qu’il fasse pire?

Aujourd’hui, pour moi, le vrai visage de Sarkozy est dévoilé: l’expulsion des Roms, la stigmatisation et les brimades infligées aux gens du voyage qui sont en majorité des citoyens français et l’intention de retirer la nationalité française aux délinquants d’origine étrangère ne montrent qu’une chose: l’homme qui aspire à plus de puissance, contre le respect des droits de l’Homme et même contre le respect de la Constitution française. Nous connaissons ce type d’homme en Afrique.

À propos des Roms, il est évident que le gouvernement roumain n’agit, ni ne réagit de la manière responsable qu’on pouvait attendre de lui. Pas plus que nos gouvernements africains timorés quand des Africains sont malmenés, victimes d’une stigmatisation quelconque en France ou expulsés de France. Leur absence de réaction ou leur timidité sur ce plan, de peur de fâcher Paris ou simplement par incurie, sont connues. Mais, là n’est pas la question. Concernant Sakozy, il s’agit de savoir si l’homme, les valeurs humaines, y compris celles de la démocratie, ne sont pas facilement sacrifiés sur l’autel de sa puissance. L’essentiel c’est donc la puissance et il est déterminé à la conserver et à l’accroître par tous les moyens, y compris les plus ignobles, à tout prix. Sarkozy, comme tout bon didacteur ou dictateur en puissance qui se respecte, ne fait pas vraiment la différence entre pouvoir politique et puissance personnelle. Voilà le problème.

Chirac, malgré tout ce qu’on peut lui reprocher, n’avait-il pas dénoncé les dérives xénophobes du régime ivoirien de Laurent Gbagbo? Il est vrai que le concept de l’“ivoirité“ qui fondait, non seulement le rejet de la candidature à l’élection présidentielle d’Alassane Watara indexé comme d’origine étrangère, mais aussi la chasse aux étrangers en général et aux Mossi en particulier, n’est pas une invention de Gbagbo, mais datait du règne de Bédié et avait été utilisé aux mêmes fins politiciennes que ce dernier par Robert Géi. Derrière cette dénonciation de Gbagbo, il y avait sûrement, en plus de la condamnation des dérives, une bonne part de l’aversion de Chirac pour l’actuel président ivoirien. Mais lorsque les mêmes dérives s’observent chez lui et sont le fait de son propre successeur, du même camp, pourquoi donc Chirac ne les dénonce-t-il pas? Peut-être est-ce parce que lui-même avait tenu des discours sur le même ton de mépris de l’autre? Mais qu’attendent les hommes politiques français de droite et de gauche, attachés aux valeurs républicaines, pour dénoncer les dérives de Sarkozy? Mieux, pour barrer la route à ce petit Hitler de notre temps?

Ce faisant, je pourrai paraître un don Quichotte s’attaquant aux moulins à vent, mais j’estime cependant que l’humanité a besoin aussi de don Quichotte.

Et ils sont nombreux dans le monde, ces don Quichotte, ces idéalistes, défenseurs des valeurs humaines, valeurs qui doivent être au-dessus de la politique politicienne, au-dessus des pouvoirs, au-dessus de la puissance. Voici ce qu’a écrit un Français, commentant le discours dit "sécuritaire" de Sarkozy, sous le titre Pour ceux qui ont la tête auvergnate de Zidane et Noah:
"Chacun le sait, la volonté du président de la République de déchoir de la nationalité française les délinquants d'"origine étrangère", de détruire les camps de gens du voyage, d'expulser les Roms et de priver les sans papiers du droit d'être soignés, suivies des subtiles variations de ses seconds couteaux sur ces thèmes, sont des gesticulations visant à faire oublier les retraites et à éclipser les petits arrangements entre amis -enveloppes, décorations, embauches et dégrèvements - chez les Woerth, Bettencourt et compagnie.
Trouvailles lumineusement simplistes de matamore du café du Commerce, ces idées sont dangereuses et pour la plupart inutiles, inapplicables, anticonstitutionnelles, démagogiques, vulgaires, d'inspiration pétainiste, voire "nazie" selon Michel Rocard. Elles donnent du pays une image lamentable. Mais elles sont aussi et surtout dévastatrices." [2]

L’auteur de cet article se présente lui-même ainsi: "Richard Moyon, enseignant, co-fondateur du RESF (Réseau Éducation Sans Frontière), fils d'Antonia Velasco, petit-fils de Léonore et José Velasco, petit-fils de Renaldo Moyon, futur déchu de la nationalité française qui gifle Pétain 2010".
Il faut avoir le courage et la force de gifler Pétain et tous les pétainistes, d’ici ou de là-bas, d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
Et Michel Rocard, qui décèle dans le discours de Sarkozy une inspiration pétainiste, voire "nazie", n’est pas un anti-sarkozyste notoire.

Dirai-je que Sarkozy est dangereux? Ce serait peut-être exagéré. Mais, je n’hésite pas à prédire qu’il peut devenir dangereux si on le laisse faire. Lorsqu’il avait voulu faire élire son fils président de l’EPAD, beaucoup d’Africains, comme moi, pensaient qu’il n’est en rien différent de nos roitelets. Je ne crois pas que les réactions des seuls Français aient suffi pour le dissuader de réaliser ce dessein de puissance personnelle, familiale, dynastique comme nous en avons en Afrique. Au contraire, des membres (et non des moindres) de son parti, l’UMP et de son gouvernement se sont relayés dans les médias pour le soutenir et crier, contre les adversaires, au complot, exactement comme le font les zélateurs de chez nous. Mais l’affaire avait fait grand bruit partout dans le monde et certains journaux étrangers avaient même rebaptisé, à cette occasion, son fils Jean Sarkozy, "le Prince Jean". Peut-être peut-on ajouter Jean, fils de Nicolas 1er!

Ne disons pas aujourd’hui qu’il appartient aux seuls Français de décider de laisser ou non leur président persévérer dans sa "résistible ascension" pour paraphraser Bertolt Brecht [3] (allusion à Hitler).

Nous ne devons pas perdre de vue le fait que, à part les Français que, selon Daniel Cohn-Bendit "Sarkozy prend pour des cons", [4] ce sont les Africains qu’il voudra dès que les occasions se présenteront, utiliser comme des instruments privilégiés pour renforcer sa puissance. Nous en avons les preuves.

Il y a lieu de s’inquiéter d’autant plus que nos têtes, indéniablement, sont sous le chapeau de Paris, par la Françafrique interposée. Alors, subirons-nous, à notre corps défendant, peut-être, l’invasion des poux, des eczémas... la contamination des démangeaisons..., toutes choses venues d’ailleurs, mais collées au fond du chapeau qui nous coiffe, ainsi que les odeurs de la personne qui l’a porté et nous l’offre à des titres divers? Et, ce n’est pas tout de concentrer nos critiques dans ce domaine sur les hommes au pouvoir. Ceux de l’opposition qui y aspirent aussi ne sont pas, ne se tiennent pas suffisamment éloignés de ce chapeau. Ils ne se posent même pas parfois la question de savoir si ses dimensions, sa forme, son état... correspondent à ce que souhaitent réellement nos peuples.


Allemagne,
Sénouvo Agbota Zinsou

[1] S.A.Z. FOUTRE UN PEU D’ORDRE, OU LE CHAPEAU, publié le 17 août 2010
[2] Pour ceux qui ont la tête auvergnate de Zidane et Noah; 17 août 2010. Par Richard Moyon sur Mediapart.fr
[3] Bertolt Brecht, La Résistible Ascension d’Arturo Ui, éd. L’Arche 1941
[4] Le Monde du mardi 17 août, "Stupidité et malveillance": le sarkosysme selon Cohn-Bendit.

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