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SOKODÉ: À 15 ANS, UN JEUNE HOMME MEURT D’UNE MORSURE DE SERPENT PARCE QUE LE CHR MANQUE DE SERUM ANTIVENIMEUX


Il s’appelait Abdoul Wahab et faisait la fierté de son oncle qui l’avait adopté à sa demande il y a trois ans. Elève intelligent, il devait passer en classe de 4e à la prochaine rentrée scolaire. Sa vie aurait pu être racontée comme l’histoire de l’attachement d’un adolescent envers son vieil oncle s’il n’y avait eu cette terrible nuit du 12 juillet 2010. Fils d’un enseignant originaire de Sokodé, Abdoul Wahab a jusqu’à l’âge de 13 ans mené la vie de nomade que les enfants des fonctionnaires connaissent bien. Les affectations de papa sont autant de déménagements plus ou moins subis. Mais les déménagements répétés ne sont pas forcément synonymes de mal; ils ont permis au jeune Abdoul Wahab de se forger un caractère de garçon travailleur, ouvert d’esprit, gentil. Il n’avait pas son pareil quand il s’agit d’alterner sourires gais et éclats de rire pour manifester sa joie. Ses loisirs préférés sont le football, mais aussi la musique. Comme tous les jeunes de son âge il rêvait de devenir footballeur professionnel.

C’est lors des vacances scolaires en 2007 qu’il était venu passer chez son oncle à Sokodé, que Abdoul Wahab décida au grand dam de son père de ne plus retourner dans le Kloto où il était arrivé quelques années plus tôt avec son père nommé directeur d’un établissement scolaire d’enseignement public dans une localité de la région. Pourtant, des copains, Abdoul Wahab en avait dans le Kloto et il parlait de cette région comme si c’était son pays natal. Il aimait raconter la beauté de cette région du Togo et insistait surtout sur sa richesse en arbres fruitiers de toutes sortes. Mais autant il s’était attaché à sa région d’adoption, autant il avait du mal à oublier son Sokodé natal. Il y a trois ans jour pour jour, alors qu’il était venu passer les vacances scolaires, il fut rattrapé par les souvenirs de sa vie d’enfance et ne voulut plus retourner dans le Kloto. Il voulait rester à Sokodé pour y retrouver cette vie insouciante qu’il y avait menée et surtout il était comme tombé amoureux de cette grande maison familiale de son oncle où plusieurs générations vivent ensemble. Située en bordure du ruisseau Akpaka, affluent de la rivière Kpandi, la maison de son oncle composée d’un appartement principal et trois annexes, a pour le jeune Abdoul Wahab un double avantage: il y retrouvait, pendant la saison des pluies, en miniature la végétation verdoyante à laquelle il s’était habitué dans le Kloto, mais aussi il y appréciait l’intense activité humaine et les vacarmes propres aux grandes familles où on s’ennuie rarement car il s’y passe toujours quelque chose. Abdoul Wahab n’était pas le seul adolescent de la maison, aussi partageait-il une chambre de l’appartement central avec un de ses nombreux cousins.

Dans la nuit du 12 au 13 juillet 2010, alors que lui et son cousin dormaient profondément, Abdoul Wahab fut réveillé par une piqûre d’un objet pointu au pied au-dessus du talon. Il n’eut pas à chercher longtemps pour connaître la cause de cette piqûre car il sentit un corps froid glisser sur son tibia. Il eut juste le temps d’apercevoir un serpent qui s’était invité jusque dans le lit. Il bondit hors du lit et cette sortie inhabituelle réveilla son cousin. Il se mit à crier: «serpent, serpent, j’ai été mordu par un serpent» Où est-il, demanda le cousin après avoir allumé la lumière? Là, là, là….regarde, il s’est faufilé sous le lit. Le cousin ne pût voir lui-même le serpent mais ce n’était pas le plus urgent. Pris de panique, les deux adolescents se précipitent hors de la chambre. Viens, viens, laisse-moi te poser un garrot cria le cousin à Abdoul Wahab. Les cris des deux garçons réveillèrent toute la maison. Il devait être une heure du matin environ. Personne n’avait réellement fait attention à l’heure. L’oncle de Abdoul Wahab, médecin à la retraite, était en voyage à Lomé. Vite, vite, il faut le conduire au CHR, ordonna la tante venue se joindre au groupe de personnes attroupées autour de Abdoul Wahab. Depuis la morsure, vingt minutes, peut-être plus, se sont déjà écoulées lorsque Abdoul Wahab et la petite troupe de cousins qui l’accompagnaient arrivèrent devant le portail du CHR. Aux urgences, le médecin de garde détacha le garrot et fit les examens d’usage tout en parlant à la victime. Puis vint le moment de vérité. Le CHR n’a pas de sérum antivenimeux en stock. C’est la stupéfaction totale sur les visages. Des coups de fil sont donnés dans tous les centres médicaux et toutes les pharmacies de la ville. Pas de chance, aucune pharmacie de la place ne peut aider à résoudre le problème. En désespoir de cause on téléphona à Tchamba, Sotoubouwa, même à Blitta, les villes les plus proches et faciles d’accès depuis Sokodé. Rien n’y fit. Il n’y avait pas de sérum. Courageux, Abdoul Wahab souffre, il se contente pourtant de grimacer seulement quand la douleur devient intense. L’entourage parait plus inquiet que la victime. En vérité, Abdoul Wahab s’efforçait de masquer sa peur. C’est sûr, il ne pensait pas à la mort. D’ailleurs à cet âge on ne sait pas ce que cela veut dire vraiment. Il a peur pourtant, sans savoir pourquoi. Mais il a confiance en l’homme en blouse blanche penché sur lui ainsi qu’en son entourage qui tous ne cessent de le rassurer. Ce n’est qu’une question de sérum. Et on doit pouvoir trouver ce sérum quelque part, devait-il se dire. On ne va pas le laisser mourir pour si peu quand même. Lorsque la nouvelle tomba, définitive, qu’il n’y avait pas d’espoir dans la région et qu’il fallait aller à Kara pour obtenir ce sérum, Abdoul Wahab serra les dents et n’ouvrit plus la bouche. Il préférait souffrir à l’intérieur de lui-même. Va-t-il pouvoir tenir jusqu’à Kara dans une voiture de fortune? Pourquoi ne l’y transporte-t-on pas par ambulance? Il avait appris par un de ses camarades que Kara est une grande ville, pas aussi grande que Sokodé c’est vrai, mais là-bas on voit souvent des hélicoptères militaires survoler la ville. Si cela est vrai, ne peut-on pas prier un pilote d’hélicoptère de lui sauver la vie en transportant le sérum de Kara à Sokodé? À toutes ces questions, Abdoul Wahab n’avait pas le temps de chercher des réponses. Vite, qu’on le sorte de ce diable de CHR et qu’on le conduise vite à Kara.

Il fallait une voiture solide. Un proche de la famille informé du problème, mit sa voiture personnelle à disposition. Entre temps, quatre heures ont sonné. Le chauffeur et deux membres de la famille prirent place dans la voiture aux côtés de Abdoul Wahab. Ils foncent à toute allure vers Kara où ils arrivent vers 5 heures et trente minutes environ. Abdoul Wahab n’a pas dit un mot tout au long du trajet, mais il est conscient et lorsqu’ils étaient entrés dans la ville de Kara, il semblait fixer des yeux les réverbères qui défilent au passage de la voiture. Oui, son camarade n’avait pas menti, Kara est une grande ville, cela se voit déjà à l’imposante entrée de l’hôpital. Mieux, ici il n’y pas qu’un sérum, il y en a contre les morsures de divers serpents. Mais comme Abdoul Wahab était le seul à avoir vu le serpent qui l’a mordu et que personne ne pouvait donner le signalement exact de ce serpent, on décide de le traiter avec l’antidote polyvalent par intraveineuse. Abdoul Wahab est très fatigué, il n’a pas parlé pendant des heures. Le personnel médical tente de rassurer ses accompagnateurs. La situation est critique mais elle n’est pas désespérée. À Sokodé pendant ce temps, la tante et les autres membres de la famille commencent eux à désespérer. Depuis l’accident, des jeunes courageux se sont mis à fouiller d’abord la chambre de la victime puis toutes les chambres de l’appartement en vain. Il n’y a trace de serpent nulle part. Peu après 06 heures du matin, le téléphone portable de la tante sonne avec insistance. Au bout du fil, depuis l’enceinte de l’hôpital de Kara, une voix éplorée, annonce la triste nouvelle, Abdoul Wahab n’est plus. Le reste n’a plus besoin d’être raconté. Abdoul Wahab s’en est donc allé, laissant derrière lui une multitude de points d’interrogations.

Appel à agir ensemble contre la fatalité

Abdoul Wahab aurait-il pu être sauvé? La réponse est sans hésitation «OUI» si le CHR de Sokodé avait l’antidote en stock car, s’il est vrai que les morsures de serpents éveillent des peurs paniques, elles ne sont pas fatalement mortelles. Le médecin traitant de Sokodé a-t-il bien agi en enlevant le garrot? Contrairement à une idée répandue, il est déconseillé de poser de garrot suite à une morsure de serpent. Apparemment beaucoup l’ignorent encore. Un travail d’information est nécessaire. Autres questions. Le cahier des charges des centres médicaux ne comporte-t-il pas l’obligation d’avoir des stocks d’antidote aux morsures de serpent? Pourquoi n’y a-t-il pas de sérum antivenimeux en stock dans un CHR aussi important que celui de Sokodé? Cette dernière question, l’auteur se l’est posée et l’a posée à d’autres personnes à Sokodé, y compris à des personnes responsables de la santé publique. Les informations recueillies sont inquiétantes. Les ruptures de stock sont fréquentes. L’hôpital et les pharmacies de la place auraient du mal à se ravitailler auprès des fournisseurs grossistes. Il semble que les ruptures sont fréquentes parce que les grossistes qui fournissent les hôpitaux de la région font face à des contraintes économiques qui ont des conséquences sur la constitution des stocks. De l’avis d’un pharmacien, les ampoules de sérum antivenimeux se vendent en compte-gouttes et parfois les stocks périment dans les frigos et sont retirés de la vente, ce qui est plutôt rassurant. Cela indique que les morsures de serpents sont du point de vue de la santé publique, des accidents rares dans la région. Mais c’est là une raison de plus pour que ses rares accidents ne finissent pas en drame comme ce fut le cas de Abdoul Wahab. Selon des informations recueillies sur place, il semble que c’est la cinquième fois que se produit un drame de cette sorte en quelques mois. Pire encore, après Abdoul Wahab, une autre personne mordue par un serpent serait morte pour la même et triste raison de manque de sérum dans la région. Les autorités chargées de la santé publique confirment les difficultés d’approvisionnement en antidotes sur le marché.

Chers lectrices et lecteurs, en particulier, celles ou ceux d’entre vous qui êtes originaires de la région centrale ou y avez des proches, faisons quelque chose ensemble pour mettre fin à cette fatalité car elle ne se justifie pas. Toute personne désireuse d’apporter une contribution pour résoudre ce problème est la bienvenue. Une adresse e-mail est créée pour recueillir toutes idées, toutes propositions et toutes offres de contributions. L’idéal serait de créer un mailing permettant un échange direct entre les intervenants. En plus de la fourniture des antidotes, il y a un besoin de sensibilisation et d’information de la population sur les gestes à faire ou à éviter en cas de morsure de serpent.

On pourrait toujours spéculer et s’interroger sur les questions de savoir pourquoi certains hôpitaux ont des stocks et d’autres pas. Questions légitimes. Mais le plus urgent c’est de trouver une solution pour mettre fin à cette fatalité et c’est le but principal de cet appel. Selon les investigations de l’auteur, c’est le laboratoire français Pasteur-Mérieux qui produit les ampoules de 10 ml qui sont utilisées par les hôpitaux de la région, quand ils en ont. Si vous voulez participer à cet appel à la solidarité, envoyez donc un mot à l’adresse ci-dessous. L’auteur prendra contact avec vous pour évaluer ensemble les formes et les moyens de l’effort de chacun et de tous. Si nous arrivons à sauver d’autres vies grâce à la solidarité, alors Abdoul Wahab ne sera pas mort pour rien.


Fait en Allemagne, le samedi 21 août 2010
Moudassirou Katakpaou-Touré
Francfort am Main
Contact: serumpourlavie@yahoo.fr

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