Au vu et à l'analyse des événements qui secouent actuellement notre pays, les Togolais, même s’ils ne s'estiment pas les plus malheureux de la terre, doivent bien se poser des questions, à moins de s'installer dans la magnifique quiétude qui caractérise les imbéciles. Or, je suis bien convaincu que ce n'est pas le cas. Les arrestations de citoyens pour un oui ou pour un non, lorsqu’ils exercent simplement ce que les lois, en fait leur reconnaissent dans une société, sinon démocratique, au moins humaine, le droit de dire ce qu'ils pensent du pays qui est le leur, de son présent, de son avenir, sont poursuivis, persécutés, arrêtés, malmenés... Personne ne nous dira, personne ne pourra nous convaincre, ni que c'est un signe d'une société humaine apaisée, ni que nous sommes réellement dirigés par un pouvoir républicain élu, accepté par la population, lorsque chaque samedi et chaque mercredi, l'immense majorité des habitants de la capitale manifeste contre le pouvoir en place d'un côté, et que les hommes en uniforme, n'arrivant pas à intimider les manifestants, leur tirent dessus, les molestent, les brutalisent... Ce genre de situation, le peuple togolais l'a connu dans les années de colonisation où quiconque se permettait de crier en public Ablodé! (Liberté!), risquait d’être giflé, battu, arrêté par les policiers et les gendarmes.
Ce qui caractérise les sociétés humaines, ce sont, me semble-t-il, les règles pour éviter que la bête qui pourrait se cacher en nous ne prenne le dessus, par rapport à notre aspiration à vivre comme des êtres doués d’une intelligence au-dessus de la bestialité. Or la bête est de tout temps là qui nous guette. Et elle resurgit chaque fois que nous avons peur qu’on nous retire un privilège que nous sommes conscients de ne pas détenir de droit, de ne devoir qu’à l’usage de la force bestiale, ou de la malice, c’est-à-dire contre la volonté et l’acceptation de la société des hommes. À moins de penser ou de faire semblant de penser qu’il n’y a d’hommes que nous, ce qui revient en fin de compte à nous comporter comme des bêtes, sciemment ou inconsciemment. Si l’homme en face de moi qui me ressemble en toutes choses est traité comme une bête, comment pourrais-je soutenir que je sois moi-même un homme?
Dans l’histoire du Togo comme dans celle de presque tous les peuples africains, nous avons connu de ces périodes où la bête règne, sous le manteau ou non de la civilisation: la période coloniale et le règne de la dictature tyrannique.
Les détenteurs du pouvoir colonial, conscients de ne pas être acceptés par les peuples dominés devaient mettre en place tout un arsenal juridique, militaire, policier, idéologique, mental... tout cela est bien connu. Tout cela a jalonné l’histoire des dominations, des totalitarismes de toutes formes. Mais l’arsenal, quel qu’il soit, n’a jamais pu venir à bout des peuples dominés, en lutte pour leur libération. L’un des exemples les plus extrêmes fut celui de l’apartheid en Afrique du Sud.
Sous la dictature d’Eyadema, le même type d’arsenal mis en place pendant la colonisation avait été maintenu et même renforcé, notamment celui qui permettait l’arbitraire d’un pouvoir très personnalisé exercé parfois par l’intermédiaire du cadre du parti unique.
Le lien entre le pouvoir colonial et le pouvoir tyrannique du dictateur est, cela va de soi, l’absence du suffrage populaire. Que ce pouvoir tente de mille manières de remplacer ce suffrage par toutes les institutions, toutes les mesures, toutes les théories, toutes les idéologies, tous les compromis, toutes les forces, toutes les mystifications, il restera cependant boiteux et frileux, vacillera, tanguera et forcément, tombera tôt ou tard. Pour le peuple sur lequel ce pouvoir s’exerce, n’est-il pas mieux qu’il tombe le plus rapidement possible? Un diplomate allemand nous a dit un jour, alors que nous parlions de la situation au Togo: "Ce qui nous intéresse, nous Allemands et Européens, ce n’est pas de savoir qui prend le pouvoir dans votre pays, mais qui soulagera le peuple togolais de sa misère, le sortira de la pauvreté, garantira les soins de santé, la paix sociale… au Togo". Je veux croire ce diplomate sincère et en un sens, j’épouse ses idées dans la mesure où, d’un côté, la politique n’a pas pour objectif la prise du pouvoir pour une prise du pouvoir, et d’un autre côté, ce serait trop candide d’imaginer que dans la lutte pour le pouvoir, dans la guerre des ego, les coups bas soient absolument absents. Mais ce genre de réflexion, ce n’est pas seulement à l’opposition qu’il devrait s’adresser. C’est aussi au régime, aux représentants du régime: en dehors de la volonté d’accéder au pouvoir et de le conserver à tout prix, que font-ils? Que font-ils pour soulager la misère du peuple, pour sortir le peuple de sa pauvreté chronique? Que font-ils réellement en matière de santé, d’éducation, de sécurité, de développement économique... toutes choses qui aillent dans le sens de l’assouvissement des besoins élémentaires du peuple?
Si à l’analyse on se rend compte qu’ils ne font rien qui aille dans ce sens, depuis 5 ans (concernant le fils Gnassingbé) et au bout de 38 ans (concernant le père)... rien de vraiment solide et de durable et qu’en plus ils sont prêts, l’un aujourd’hui comme l’autre hier, dès qu’ils se sentent menacés dans leur pouvoir et leurs privilèges, à sortir les armes, à massacrer, blesser, assassiner, jeter en prison, torturer... à instaurer ce règne qui ne tient aucun compte de l’homme, n’est-il pas légitime, objectivement, d’essayer un autre règne, un autre ordre? Et peut-on imaginer le désespoir d’un peuple à qui on refuse même le droit d’essayer un système, d’instaurer un ordre, autres que ceux qu’on lui a imposés depuis 40 ans et qui ne lui ont pas permis de réaliser ses aspirations?
Du reste, les propos du diplomate allemand n’ont rien de neuf. Ils appartiennent à un discours connu depuis le temps de la mission salvatrice et civilisatrice de l’Occident à la conquête du monde des sauvages. Ils appartiennent au même type de rhétorique que celui d’un Charles Pasqua qui, en 1990, alors que le peuple togolais se battait, mourait sous les balles de la soldatesque d’Eyadema pour la démocratie, avait tenté de le persuader qu’il avait tort de le faire et qu’il devait plutôt considérer comme une chance d’avoir un homme comme Eyadema pour dirigeant. Ce type de rhétorique s’inscrit aussi dans la veine de Chirac pour qui la démocratie serait un luxe pour les peuples africains. On voit bien quel progrès nos peuples pourraient faire s’ils écoutaient ce genre de discours.
Que des Africains, des Togolais reprennent aujourd’hui le même discours édulcoré en tentant de lui donner une coloration nouvelle, ne doit ni nous choquer outre mesure, ni surtout nous détourner de l’objectif à atteindre.
Nous devons simplement faire attention: ce discours édulcoré que l’on tente de remettre au goût du jour, que l’on veut même recouvrir d’un vernis de démocratie, accompagne toujours la violence, le règne de la barbarie et de l’arbitraire. Sous prétexte de la paix sociale, du soulagement de la misère du peuple, revêtu de ses nouveaux éclats, peints de manière insidieuse, par touches successives compactes ou volontairement éparpillées, ça et là, de différentes mains, ce discours ne doit pas nous tromper. Nous devons discerner derrière ces mains qui peuvent, en apparence paraître s’opposer les unes aux autres, mais peignent sur la même toile de fond, les mêmes cerveaux, ou le même centre de commandement œuvrant pour établir ou rétablir le même ordre. Ce discours peut même épouser les couleurs de l’opposition pour tromper notre vigilance. Et parfois, toujours sur la même toile, ces mains créent à dessein le flou artistique dans lequel certains peuvent facilement s’égarer, devant lequel la confusion est vite semée, le doute vite installé dans les esprits quant à l’objectif principal qui est de mettre fin à la barbarie.
Les questions que nous devons nous poser sont de savoir comment des gens qui prétendent détenir le pouvoir d’une majorité de plus de 60% de la population sont encore contraints, pour l’imposer et l’exercer, d’user de force et de violence: c’est la situation que nous vivons au Togo depuis mars 2010, situation marquée par des arrestations, la persécution d’opposants et de journalistes, les tirs de balles réelles et de grenades lacrymogènes sur des manifestants pacifiques dans la rue; les interventions intempestives du pouvoir dans les affaires intérieures des partis, si ce n’est l’interdiction pure et simple de ces partis gênants...; comment les moins de 40% de la population, cette proportion supposée minoritaire fait-elle trembler la prétendue majorité au point que celle-ci soit obligée de chercher à l’intimider en faisant usage des armes? Comment cette majorité supposée garantirait-elle la paix sociale en réprimant dans le sang une marche pacifique? Et, préoccupée avant tout par son propre maintien au pouvoir, quand pourrait-elle s’occuper des tâches de développement, d’éducation, de santé...?
«Ako du amea nudaka wo wona», qui a perdu au jeu ou aux élections se livre à la déraison) dit-on en mina. «Nudaka», ce ne sont pas seulement des actes ignominieux, indignes d’un homme, barbares dans le sens d’étrangers, contraires à la nature et à la civilisation humaines; ce sont aussi des comportements auxquels un homme qui a tous ses sens, qui a le contrôle de soi-même se garde de se livrer. Or, c’est un homme qui a perdu au jeu, ou aux élections qui se livre à de tels actes, à de tels comportements, parce qu’il refuse de reconnaître les règles du jeu qui impliquent d’accepter qu’on a perdu quand on a perdu.
Observant la scène politique togolaise de ces derniers temps, on peut se demander qui commet des «nudaka»: ceux qui prétendent avoir gagné les élections ou ceux que les institutions aux ordres du pouvoir arbitraire ont déclarés perdants?
Le diplomate allemand nous a demandé: "Vous de l’opposition, à part vos critiques contre le gouvernement, quel est votre programme?" À supposer que l’opposition n’ait pas de programme et que le gouvernement en ait un, pense-t-on sérieusement qu’il puisse le mettre en œuvre dans ce cycle de contestation-répression et d’agitations permanentes? En même temps qu’il se livre aux «nudaka» que nous observons quotidiennement? Or cette contestation est inévitable parce qu’aucun peuple ne supporte d’être traité en imbécile, ou en victime permanente de l’arbitraire, ce que le pouvoir RPT a toujours fait. Et aucun Togolais n’est prêt à oublier qu’en 2005, Gnassingbé et ses acolytes avaient massacré des centaines de citoyens, chassé du pays des dizaines de milliers d’autres pour s’installer au pouvoir. Dire cela n’est pas ressasser le passé, surtout quand on sait que fondamentalement le régime n’a pas changé de méthodes.
Ceux qui ont pour tâche (dans quel but? Dieu seul et les intéressés eux-mêmes le savent) de colorer le vieux discours édulcoré du régime, déclarent d’emblée irresponsables les contestataires. Il n’y aurait donc aucune irresponsabilité, aucune irrationalité de la part d’un gouvernement qui se sait illégitime, mais continue néanmoins à vouloir s’imposer par la force et la brutalité d’un côté, les intrigues et les jugements iniques de l’autre? Ni de la part de ceux qui tentent de le soutenir par leur discours?
La vérité est que le pouvoir s’installe dans un cercle vicieux. Et nous, forcément, avec lui. On n’en sortira pas vraiment, même si le pouvoir compte seulement sur la répression, les actes d’intimidation exercés contre les contestataires, leur lassitude avec le temps, la corruption, etc. pour réduire ces derniers à une résignation qui ne durera jamais éternellement.
Le règne de l’humain, c’est-à-dire de la raison, doit reprendre le dessus.
Allemagne,
Sénouvo Agbota Zinsou