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QUE VOIT TON OEIL?


La déclaration du ministre français Claude Guéant devant les étudiants de l'Union Nationale Inter-universitaire (UNI) et la riposte du député martiniquais à l'Assemblée Nationale française qui a provoqué la colère des parlementaires de droite, ont été interprétées comme des faits liés au contexte de la politique intérieure française, contexte de campagne pour l'élection du président de la République. Cet aspect de la question n'est pas à négliger dans la mesure où il s'agissait pour le ministre français de l'Intérieur de brandir devant des étudiants acquis à la Droite française un épouvantail relevant de l'arsenal idéologique dont elle s'est toujours servie, à savoir une menace de la race dite supérieure par des races dites inférieures. La croisade, qui est un fait historique peut être poursuivie puisque les supposées «races» inférieures n'ont pas encore été totalement soumises ou mises hors d'état de nuire et qu'une éventuelle arrivée au pouvoir de la gauche pourrait leur créer un terrain favorable. La réflexion est aussi simpliste que cela, mais elle marche, puisque la plupart des responsables de droite jusqu'à Sarkozy lui-même sont intervenus pour soutenir Guéant et que les députés de droite n'ont pas supporté que leur collègue martiniquais, héritier politique de Césaire, Serge Létchimy leur fasse remarquer que les propos du ministre ne sont pas loin des idées qui ont précédé et inspiré l'avènement du nazisme. Contexte politique franco-français, certes, mais j'ai parlé aussi dans mon article consacré à cette actualité, Guéant, clan de géants,[1] d'une mentalité d'où découle cette situation, mentalité que l'on ne doit cesser de dénoncer et de combattre si l'on veut réellement qu'un avenir de dialogue entre les peuples et les cultures se prépare aujourd'hui. Je n'attache pas trop d'importance à certaines réactions négatives à mes articles, mais je suis bien content quand ces réactions négatives, parfois injurieuses me permettent de bien me faire comprendre à qui veut mieux me comprendre. Quelqu'un a dit une fois que Zinsou est le gueulard de l'anticolonialisme. Je revendiquerais volontiers ce titre, sauf que je ne gueule que pour dénoncer des faits réels et récents. On peut être du même avis que moi ou pas; c'est une autre question. L'argument de nos adversaires est tout trouvé contre les anticolonialistes: ils mèneraient un combat d'un autre siècle. Mais, dites-moi: quand on dénonce le discours de Sarkozy à Dakar en 2007, est-ce un combat d'un autre siècle? Quand on raille, bien que le fait soit inadmissible, le comportement de Sarkozy au Tchad dans l'affaire de l'Arche de Zoé, comportement digne d'un film de Zorro selon un responsable de l'opposition française, est-ce un combat d'un autre siècle? Pouvait-on, par peur d'être taxé de «gueulard de l'anticolonialisme», ne pas condamner le débarquement du rebelle comoréen Mohamed Bacar à Cotonou, alors qu'il était condamné par la justice française à Saint-Denis de la Réunion pour entrée illégale sur le territoire français et pour détention illégale d’armes de guerre, et recherché à Maroni pour tentative de sécession? Bacar transporté par un avion militaire françai,s a été accueilli en VIP au Bénin et non pas en réfugié politique comme le prétend la version officielle française, parce que l'Élysée l'exigeait et que Yayi Boni n'avait pas eu la force de dire non à Sarkozy. Tout cela parce que Bacar et une bande d'Anjouanais armés, combattus par les troupes de l'Union Africaine, avaient, une fois, manifesté pour le rattachement de leur archipel au territoire français plutôt qu'aux Comores. Ceux qui aiment la France sont toujours bien récompensés! Bacar dans n'importe quel pays africain avec un statut autre que celui de criminel de guerre en prison, est une gifle administrée à l'Afrique, comme d'autres gifles pieusement acceptées. Est-ce un combat d'un autre siècle de dénoncer ce genre de chose? Quand on se moque des pays africains dits indépendants qui ont envoyé leurs troupes défiler sur les Champs-Elysées, pour commémorer le 14 juillet, cinquante ans après la proclamation de l'indépendance, parce que Sarkozy a éprouvé le besoin de rééditer les Expositions Coloniales du passé, les splendeurs de la «France Forte» de ces années-là, ou a la nostalgie de l'Empire français, qui réellement est en train de vivre à un autre siècle? Quand on est contre une intervention militaire occidentale en Côte d'Ivoire et en Libye comme cela s'est déroulé sous nos yeux, soi-disant pour instaurer dans ces pays la démocratie, exactement comme l'argument de la colonisation était d'apporter aux peuples colonisés la civilisation et le salut, qui se comporte comme si nous étions à un autre siècle? Que l'on nous comprenne encore une fois: ce n'est pas toute intervention extérieure dans les affaires africaines que je récuse et ce n'est surtout pas la conception d'une vraie amitié entre les peuples que je condamne. Mais à partir du moment où ces relations sont conçues comme celles d'une puissance qui se situe elle-même, dans une hiérarchie établie par elle, à un niveau supérieur, ces relations sont faussées et elles deviennent un danger lorsque la brutalité, lorsque la capacité à exercer la brutalité sont les seuls critères qui entrent dans la balance. Or, dans la plupart des faits que je viens de citer, ce sont ces critères qui réglementent les rapports entre nations. Question simple: Wattara serait-il au pouvoir en Côte d'Ivoire aujourd'hui si la France n'avait pas bombardé la résidence de Gbagbo? Là aussi qu'on me comprenne: entre Wattara et Gbagbo, je n'ai aucune raison objective de préférer l'un à l'autre ou d'affirmer que l'un a gagné les élections et que l'autre les a perdues. Je n'ai pas plus de raisons objectives de désigner entre les deux, le plus coupable de crimes contre l'humanité. En fonction de quoi reconnaîtrais-je à quelqu'un d'autre le droit d'user de violence pour obliger l'un à céder le pouvoir à l'autre, arrêter l'un et le traduire en justice pour laisser, offrir à l'autre la jouissance du pouvoir? On peut poursuivre le raisonnement: sur la base de quelle loi universelle un pays entretiendrait-il sur le territoire d'un autre une armée capable d'intervenir à tout moment pour protéger ses ressortissants et ses intérêts, alors que la réciproque n'est pas envisageable, même dans un siècle?

La hiérarchie existe bel et bien, dans différents domaines et Guéant, même s'il n'exprime pas directement ce type de rapports entre les peuples, le sous-entend. Bien tranquilles sont alors ceux qui occupent la position enviée dans cette hiérarchie. Il ne leur reste plus qu'à se battre pour s'y maintenir. Et pour ceux qui y sont relégués au rang de marche-pieds, il n y a que deux possibilités: se résigner, accepter leur sort, c'est ce que Césaire dit du «bon nègre» qui «croit honnêtement à son indignité, sans curiosité perverse de vérifier les hiéroglyphes fatidiques...». [2] Ou d'être un rebelle et chercher à bouleverser cette hiérarchie. J'ai dit et je répète, que la priorité pour nos peuples doit être de remettre en cause cette conception de hiérarchie entre civilisations et peuples, que c'est un leurre de se dire que sur ce plan, les temps ont changé.

Cela ne signifie pas que nous soyons obsédés par cette lutte au point de négliger le reste, les autres domaines, au point même de considérer que tout ce qui vient de l'Occident a pour fin de nous écraser, de nous exploiter. Mais il faut être conscient d'une chose: une certaine mentalité de certains occidentaux (pas tous heureusement) est de vouloir tout justifier, tout expliquer par l'existence d'une hiérarchie qui serait liée à l'évidence de la répartition de l'humanité en «races». Je dis bien «races» même si je suis de ceux qui conçoivent qu'il n'existe qu'une race humaine et vous allez comprendre pourquoi.

Dans un ouvrage que j'aime bien pour l'érudition de son auteur qui est un éminent philologue, ses qualités historique, exégétique, philosophique et même en certains passages ses accents poétiques (par exemple une magnifique description du chemin de Damas sur lequel Saul de Tarse aurait rencontré le Christ en vision), Les œuvres complètes de Ernest Renan,[3] j'ai trouvé à la page 700 du tome IV:
«La part d'erreur peut être aussi petite que l'on voudra; elle ne se réduit jamais à zéro, quand il s'agit des choses morales, impliquant une question d'art, de langage, de forme littéraire, de personnes. Telle n'est pas la manière de voir des esprits étroits et obstinés, des Orientaux par exemple. L'œil de ces gens n'est pas comme le nôtre; c'est l'œil d'émail des personnages de mosaïque, terne, fixe. Ils ne savent voir qu'une chose à la fois; cette chose les obsède, s'empare d'eux; ils ne sont plus maîtres alors de croire ou de ne pas croire; il n'y a plus place en eux pour une pensée réfléchie».

Ce n'est pas Géant qui parle, mais Renan. Ce n'est pas un politicien à la chasse des voix de l'Extrême Droite, mais un intellectuel qui écrit pour éclairer le lecteur sur le contexte historique, culturel et anthropologique dans lequel ont été écrits les livres du Nouveau Testament. Ce n'est pas un obscur raciste, ou un nazi mais un croyant humaniste...Et pourtant! Renan voulait-il justifier le fait ( peut-être insupportable pour l'Occident ) que toutes les religions révélées, les religions du Livre, soient issues des peuples et cultures de l'Orient? Ce qui est sûr, c'est que Renan croit à la hiérarchie des «races» ( il emploie bien ce mot à plusieurs reprises dans son ouvrage, comme une référence à la géographie, aux traits physiques, à la mentalité, aux croyances, aux usages... Ce n'est pas un oriental donné d'une certaine époque nommé Jésus, Saul de Tarse, Mahomet, Bouda qui sont en cause mais les Orientaux en général, comme plus tard Sarkozy parlera de l'homme africain dont il a une idée bien précise, bien arrêtée. Un oriental ou un homme africain dont l'œil demeure le même, étroit, incapable à tout jamais d'élargissement. Inutile de démontrer que les splendeurs de la culture grecque dont se réclame tout Occidental cultivé était d'abord une culture avec une bonne dose d'irrationnel poétisé, mais irrationnel tout de même qui côtoyait la pensée philosophique la plus rigoureuse, bien sûr. Comme d'ailleurs les traditions culturelles du reste de l'Europe. Mais il fallait que Renan démontrât que la «race» européenne est cartésienne par essence comparée aux autres. Qu'elle seule a inventé la philosophie, l'anthropologie, la science...et même la vraie religion, c'est-à-dire celle sortie de son enfance de superstitions, de croyances aux miracles, aux signes...Le problème n'est pas l'anthropologie, la philosophie... Le problème n'est même pas que le premier venu s'improvise anthropologue dès lors qu'il parle de l'autre, c'est-à-dire en fait de ce qu'il ne connaît pas. Le problème est de chercher à faire comprendre à certains hommes, quel que soit leur niveau de culture, qu'ils appartiennent à une race prédestinée pour l'anthropologie, la philosophie, la science, la vraie littérature, la vraie religion, une civilisation supérieure... choses auxquelles les hommes des autres «races» ne peuvent parvenir. Inconsciemment ou sciemment, ceux qui ont les moyens de faire une telle démonstration ( qu'elle soit objectivement fondée ou pas), soit parce qu'ils disposent des armes, soit parce qu'ils possèdent les médias, soit parce qu'ils sont à la tête des grandes puissances ou le tout en même temps, ne se privent pas de la faire.

On en arrive à dire par exemple à ceux qui croupissent sous le joug de la dictature que c'est bien ce qu'il leur faut, ce qui correspond à leur nature, à la vision de leur œil, lorsque cela arrange les possesseurs des moyens dont je parle et une autre fois, on cherchera à faire croire aux mêmes peuples que ce dont ils ont besoin, c'est des armes pour chasser les dictateurs, pour assurer leur sécurité (en fait, pas réellement la sécurité de leurs peuples, mais la pérennité de leurs régimes). J'ai entendu dans un journal de France 2, de la bouche de David Pujadas commentant la vente des avions rafales Dassaut à l'Inde, que ce pays s'est décidé après avoir constaté l'efficacité des frappes de l'aviation française en Libye. Commentaire objectif, peut-être, mais question: s'agissait-il d'aider les opposants libyens à se débarrasser d'un régime dictatorial, lequel régime s'était longtemps maintenu, largement grâce aux armes achetées à l'Occident, ou de tester les armes occidentales en Libye aux fins de déterminer d'autres pays à les acheter? Ailleurs, je lis dans le journal Le Monde du 23 février 2012 que « Les printemps arabes sont bons pour les ventes d'armes». Ceux qui ont déclenché les printemps arabes, l'ont-ils fait pour acheter des armes aux Américains, aux Anglais, aux Français, aux Allemands...? Ceux qui sont morts en Tunisie, en Libye, en Égypte et ceux qui meurent chaque jour maintenant en Syrie, meurent-ils pour permettre aux industries de l'armement occidentales de réaliser de bons chiffres d'affaire? Il y a dans cette affaire, je veux dire dans cette conjugaison de la volonté des peuples arabes de se doter de régimes garantissant la liberté et la dignité des hommes ( si toutefois c'est là le but des opposants et non pas le simple fait de s'emparer du pouvoir) et les interventions occidentales, des yeux qui, délibérément ou inconsciemment, ne voient les choses que dans une seule direction, bien étroite. Et ces yeux-là ne sont pas uniquement ceux des Orientaux. Renan va plus loin dans sa conception des «races». Son œil d'Occidental voit «plus loin» peut-on dire: une «race juive» et même «une laideur juive»:

«La race juive a cela de remarquable qu'elle présente à la fois des types de la plus grande beauté et de la plus complète laideur; mais la laideur juive est quelque chose de tout à fait à part».[4] Il s'agit donc de comparer les différentes laideurs «raciales», d'en établir peut-être aussi une hiérarchie!

Le plus simple commentaire que l'on puisse faire d'une telle affirmation est qu'elle est gratuite et que l'on peut dire la même chose de la «race française», de la «race allemande», de la «race» sénégalaise de la «race» aborigène... Mais Renan ne s'arrête pas là. Parmi les «races», il distingue celles qui ont le sens de l'humour et celles qui ne l'ont pas. Par exemple, l'apôtre Paul, débarqué comme prisonnier sur l'île de Chypre prêche l'évangile à un pro-consul romain nommé Sergius Paulus. Le Romain écoute le prêche, amusé, mais l'Oriental Paul, croit l'avoir gagné à la foi chrétienne.

«Les Orientaux ne comprennent pas l'humour» [5]

C'est bon pour nous faire rire. Je ne connais pas les Orientaux. Je suis donc mal qualifié pour me prononcer sur leur sens de l'humour. Mais la société dans laquelle j'ai été élevé, et à qui certains reprochent de ne pas avoir le sens de l'humour (on m'a quelquefois posé la question à ce sujet) cette société a combattu le colonialisme avec, entre autres armes de l'esprit, des chansons satiriques et humoristiques, raillant les administrateurs coloniaux. Ces chansons étaient composées par des chantres populaires qui n'ont pas forcément appris l'art de ronsardiser. C'est le «gueulard de l'anticolonialisme» qui rit ici, je l'avoue.

Parmi les affirmations de ce genre qui jalonnent l'œuvre de Renan, on trouve par exemple celle qui concerne les Chinois et la religion: «La Chine, qui est une humanité inférieure n'a pas de religion».[6]
Bon, attendons quelques années encore pour le dire. En attendant, cette humanité inférieure fait quand même peur à l'Occident sur bien des plans.

Avec humour, je veux dire distance, cette métaphore bien trouvée de l'œil (elle est d'ailleurs de Jésus qui compare l'œil à la lampe du corps dans Luc 11:34-36) doit nous permettre de voir l'autre, non plus comme un être étrange d'une laideur particulière lorsqu'il est laid, encore moins comme un moyen de tester nos armes pour mieux les vendre, de démontrer notre puissance... Voir l'autre, non pas comme une menace pour notre culture et notre civilisation. Avec humour, donc distance, j'ai regardé le jeudi 23 février une émission de «Envoyé Spécial» sur TV5 dans laquelle la parole était donnée ( c'est la force enviable de la démocratie ) à des groupes dits du Bloc identitaire d'extrême droite et d'extrême gauche. Pour certains membres de ce Bloc, il faut être blanc et chrétien pour être Français. J'ai entendu cette phrase: «On ne peut pas être Noir et Français». L'un des leaders du Bloc, Fabrice Robert, se défend d'être islamophobe. Non, les identitaires français ne sont pas islamophobes comme leurs camarades anglais. Ils sont plus civilisés. Ils sont juste contre l'islam en France. J'avoue que cette subtilité m'échappe. Car je ne suis pas capable de concevoir une France, qui serait un territoire entièrement «purifié» des musulmans, des Noirs, complètement inaccessible aux musulmans, aux Noirs...Et aux Roms aussi, certainement, puisque Sarkozy a cherché à en débarrasser son pays. N'est-ce pas leur droit de défendre «la France en danger»?[7] Le problème n'est pas l'existence de ce bloc identitaire ( un groupuscule, dira-t-on ). Le problème n'est même pas qu'un député UMP, Lionnel Lucca regroupe des amis autour d'un apéritif «Saucisson Vin Rouge»; après tout, nous aussi, dans nos sociétés, nous chantons les mérites de notre cuisine, de notre vin de palme ou de notre bière de mil, sans toutefois prétendre que notre cuisine soit la meilleure du monde. Et surtout sans jeter l'anathème sur ceux qui n'apprécient pas cette cuisine et justifier cet anathème par l'infériorité de leur propre art culinaire.

Certains animateurs de ce Bloc identitaire refusent de choisir entre les candidats à l'élection présidentielle. Mais d'autres n'hésitent pas à clamer haut leur préférence pour Marine Le Pen d'un côté (réseau Philippe Vardon) et pour Sarkozy de l'autre, tendance Christian Vanneste, député UMP (exclu?).

La question n'est peut-être pas de savoir pour qui votent ces xénophobes, déclarés ou déguisés. C'est leur droit.

Le problème n'est pas qu'un responsable fasse de l'humour sur les traits physiques ou l'accent d'un Corézien pas comme les autres. Ou de faire des blagues «sérieusement», jusqu'au regret douloureux, sur la composition d'une équipe nationale comprenant neuf joueurs de même couleur sur onze.

L'humour doit être pris pour de l'humour partout et par tous. On peut même savourer l'humour d'un ministre qui, considérant un citoyen français d'origine maghrébine déclare que «quand il n'y en a qu'un seul, c'est bien, mais c'est quand il y en a beaucoup que ça pose un problème». On n'en voudra pas non plus à un gouvernement qui lance un débat sur l'identité nationale (une véritable obsession!). La situation est juste assez préoccupante quand un ministre tient un discours sur l'inégalité des civilisations. On se demande ce qu'il en sera à la prochaine étape. Le problème est quand on se rappelle que ceux qui tiennent ce genre de discours avaient créé un ministère de l'Identité Nationale et de l'Immigration sans dire ouvertement que ce qui s'oppose à l'identité nationale, c'est l'immigration, l'élément étranger. Et comme les mêmes aspirent à conserver le pouvoir, que vont-ils nous servir si leur aspiration se réalise?

Revenons à la métaphore de l'œil, selon Jésus. Saul de Tarse, hébreu fils d'hébreux, pharisien, fils de pharisiens et fier de l'être, zélé quand il s'agissait de défendre la «pureté» de sa religion, persécuteur de tous ceux qui adhéraient à la nouvelle secte, a eu une vision sur le chemin de Damas. Devenu temporairement aveugle, il est conduit par ses compagnons dans la ville où un certain Hannania prie pour lui. Des espèces d'écailles sont tombées de ses yeux et il a recouvert la vue.[8] . Renan y fait allusion dans son livre, tentant une interprétation rationnelle assez malaisée à mon avis. Interprétation littéraire simple: si ces écailles, celle de l'ignorance qui se prenait pour une connaissance d'inspiration divine, celle de la brutalité qui se parait du zèle pour la «meilleure religion du monde», les valeurs «les plus élevées» de l'humanité, celle de la haine de l'autre déguisée en amour de son peuple et de sa culture...si ces écailles n'étaient pas tombées de l'œil de Saul, il ne serait jamais devenu Paul, l'apôtre des gentils, c'est-à-dire, finalement, de toutes les nations du monde, l'homme universel qu'il est aujourd'hui (quelle que soit notre religion, nous ne pouvons pas lui refuser ce titre).

Saul de Tarse était sincère et pourtant, il avait des écailles sur les yeux qui l'empêchaient de bien voir, de projeter sa vision dans un horizon plus large. Que dirons-nous donc des hypocrites qui ferment un œil? Ceux qui ne veulent voir dans les autres que des objets pour parvenir au pouvoir ou s'y maintenir, des moyens pour vendre des armes, pour gagner plus d'argent, pour mettre la main sur le pétrole et d'autres matières premières, pour accroître leur puissance, asseoir leur hégémonie...?

Que dirons-nous aussi de ceux qui, toujours dans cette métaphore de l'œil, ont une poutre plantée dans le leur, mais s'acharnent à vouloir nous enlever la paille que nous avons dans le nôtre? Observant la vie politique dans les pays dits de vieilles démocraties, réfléchissant sur tous les moyens utilisés pour conquérir le pouvoir ou pour s'y maintenir ( comédies diverses, brutalité, manipulations, exploitation des instincts primaires, mensonges, instrumentalisation de l'intimité familiale...) croyez-vous que si les politiciens de ces pays étaient dans des contextes (notamment d'absence de contre-pouvoirs réels comme dans nos pays) qui le leur permettaient, ils ne perpétreraient pas volontiers des coups d'État, des fraudes électorales? Ils ne baigneraient pas dans la corruption et le népotisme, n'instaureraient pas une transmission dynastique du pouvoir comme chez nous? Et croyez-vous que des hommes soient loin des caricatures de chefs d'État parce qu'ils appartiendraient à une civilisation supérieure?

Mon souhait, ma prière à Dieu en qui je crois, est que les écailles tombent de nos yeux afin que nous voyions clairement où nous allons, quels sont les moyens que nous avons nous-mêmes pour y parvenir et à qui nous pouvons nous adresser pour nous aider à y aller car ce serait aussi une forme d'aveuglement de croire que nous pouvons absolument tout par nous-mêmes.


Allemagne,
Sénouvo Agbota Zinsou

[1] Saz Guéant, clan de géants, publié le 7 février
[2] Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal, éd. Présence Africaine, 1956
[3] Élu à l'Académie française le 13 juin 1878 en remplacement de Claude Bernard, et reçu le 3 avril 1879 par Alfred Mézières
[4] E. Renan, Oeuvres complètes, Calmann-Lévy éd. 1949, p.574
[5] Idem p. 761
[6] Idem p. 702
[7] "La France en danger", thème d'une réunion du Bloc Identitaire contre le droit de vote des étrangers, organisée à Paris le 10 mars 2011
[8] Actes 9: 18

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