Depuis des années, le courant dominant de l'opposition a fondé sa ligne d'action sur le principe d'une compétition entre partis d'opposition pour une conquête partisane ou solitaire du pouvoir d'État. Ce désastreux principe a conduit, aujourd'hui plus que jamais, à une situation politique qui exige du citoyen togolais de se poser quelques questions en toute conscience, et d'apporter des réponses claires. Dans tous les cas, l'expérience a suffisamment montré qu'un regroupement hétéroclite circonstanciel ne conduit à rien, si l'objectif est réellement le changement démocratique.
Dans un livre qu'il avait sorti après la Conférence nationale, Agboyibo avait écrit que les partis d'opposition doivent “compétir” pour le pouvoir; autrement dit qu'ils doivent se battre les uns contre les autres pour conquérir le pouvoir sur le régime de dictature. Le courant dominant de l'opposition togolaise est resté sur cette ligne d'action jusqu'aujourd'hui. La situation politique à laquelle cette ligne a conduit la lutte pour le changement démocratique, impose à chaque Togolais de se poser quelques questions en son âme et conscience, et d'apporter des réponses claires.
1- Depuis 1993, les chefs des partis du courant dominant de l'opposition ont suivi les préceptes d'Agboyibo. Ils ont rivalisé entre eux sans répit. L'ambition? Devenir le président du Togo contre les autres partis d'opposition, avant tous les autres et tout de suite, chacun proclamant: “c'est moi le plus grand”, “c'est moi le plus beau”, “c'est moi le meilleur“. Depuis cette date, lequel d'entre eux a pu prendre le pouvoir à Eyadéma et, plus tard, à son fils Faure Gnassingbe, pour instaurer dans le pays le régime démocratique auquel le peuple aspire?
2- Depuis février 1992 déjà, le courant dominant de l'opposition a transformé la lutte populaire pour la démocratie en une lutte électoraliste. Ses chefs se sont mis à se précipiter à n'importe quel type d'élection, en réalité juste pour “ne pas se laisser marginaliser”. A la veille de toutes ces élections, chacun avait fonctionné selon le principe: “L'union de l'opposition? D'accord. A condition que tous les autres se rangent derrière moi. Sinon, pas d'union du tout”. Les fameuses coalitions, dont certains se gargarisent encore aujourd'hui, n'en n'étaient que de nom. Depuis, l'Opposition a-t-elle gagné quelque chose pour faire avancer la lutte pour la démocratie conformément aux aspirations de la masse de la population?
3- “Dialogues” sur “dialogues”, “Négociations” sur “négociations”, “Concertations” sur “concertations”... Chacun des chefs du courant dominant s'est toujours battu contre les autres, non seulement pour trouver une place à la table de négociation, mais souvent pour y être le premier contre tous. Qu'on se rappelle juillet 1992, ou juillet 1998, ou le 12eme “dialogue” (2006) et les autres... Depuis, l'Opposition togolaise a-t-elle pu gagner quelque chose pour faire avancer la lutte pour la démocratie conformément aux aspirations de la masse de la population?
4- Dès le lendemain des présidentielles de juillet 1998, l'UFC s'est mise à se proclamer le plus grand des partis d'opposition, sinon le seul parti d'opposition valable dans le pays. Elle a toujours voulu prendre la première place sur ses rivaux aux différents dialogues et autres négociations. C'est la “compétition”! Et ça continue. Depuis, l'UFC a-t-elle permis à l'Opposition de gagner quelque chose pour réaliser l'alternance politique? Et à plus forte raison, a-t-elle pu imposer une alternative politique pour rendre possible la création des conditions exigées par l'instauration de la démocratie conformément aux aspirations de la masse de la population? Qu'est-elle devenue depuis 2010?
5- Les Kodjo, Ayéva et autres Sanvee de Tové sont allés, armes et bagages, rejoindre le régime en 2004. Et ils sont allés en chœur avec le RPT signer les “22 engagements” à Bruxelles, en réalité au profit d'Eyadema. Depuis 2004, l'Opposition a-t-elle gagné quelque chose pour faire avancer la lutte populaire pour la démocratie conformément aux aspirations de la masse de la population?
6- Le FRAC est créé dans cette confusion totale générée par la crise survenue au sein de l'UFC à la veille de la campagne présidentielle de 2010. Dès le lendemain, tout le monde a sauté sur ce FRAC sans même se demander comment et pourquoi est-il créé. On disait: “C'est le bon”; ou “même si ce n'est pas le bon, faut y allez! Faut soutenir!”. Le FRAC est pris pour l'événement politique du siècle au Togo. Depuis, l'Opposition a-t-elle gagné quelque chose pour faire avancer la lutte pour la démocratie conformément aux aspirations de la masse de la population?
7- Dans cette confusion dangereuse du lendemain des présidentielles de 2010, Jean-Pierre Fabre et Patrick Lawson ont commencé à faire marcher et à faire prier leurs adeptes à Lomé, toujours dans le style du hoyohoyo habituel, en assurant aux uns et aux autres que Faure Gnassingbe va bientôt laisser le pouvoir à “Jean-Pierre Fabre, Président”. Séances hebdomadaires de prière; des gens ont marché; certains continuent de le faire. Patrick Lawson et Jean-Pierre Fabre viennent d'engager un dialogue hypothétique avec le régime depuis février 2012. Pour montrer, dit-on, “leur bonne volonté et leur sens d'ouverture”. Depuis la création du FRAC, l'Opposition a-t-elle gagné quelque chose pour faire avancer la lutte populaire pour la démocratie conformément aux aspirations de la population? Le mur de Jéricho est-il tombé? Tout seul?
8- Douzième “dialogue”. “Accord Politique Global” (APG-2006). “Accord Cadre de Lomé” (ACL-1999). Passage d'Agboyibo dans le régime comme Premier Ministre, et d'autres comme ministres ou autres (2006). Législatives de 2007 et présence de députés de l'UFC et du CAR dans une Assemblée dominée par le RPT… Dans tout ce processus, l'Opposition togolaise a-t-elle gagné quelque chose pour faire avancer la lutte pour la démocratie conformément aux aspirations de la population?
La liste des questions est longue. On ne peut pas les passer toutes en revue dans les présentes lignes. Quand on prend le temps de les poser et de réfléchir sur chacune d'elles, sans passion, alors, on réagit autrement, c'est-à-dire plus positivement quand on entend un parti d'opposition continuer inlassablement d'inviter les autres partis d'opposition à une alliance sur la base d'une plate-forme politique solide, faisant de la mobilisation en profondeur l'objectif premier.
Une telle alliance ne se confond nullement avec ces groupes hétéroclites, périodiques et circonstanciels, invariablement baptisés “Coalition”. Une alliance politique est tout autre chose. Et une plate-forme politique ne se réduit pas au “Venez me soutenir pour que je gagne”. D'une alliance sérieuse, fondée sur une plate-forme politique solide, naît une force politique cohérente et durable, capable de faire avancer la lutte pour le changement démocratique.
Qu'on le veuille ou non, le surplace désastreux fait par l'opposition démocratique togolaise pendant plus de 20 ans s'explique par le refus des chefs des partis du courant dominant de l'opposition et des responsables des associations de la société dite civile de se mettre ensemble avec d'autres partis et organisations associatives ou corporatistes, pour créer une telle force politique.
Il importe de ne pas confondre cette force avec un regroupement hétéroclite et circonstanciel, borné par une vision à court terme et miné d'avance par des ambitions contradictoires.
Fait à Paris, le 10 avril 2012
Pour la CDPA-BT
Section de France
E. Boccovi