Il nous faut faire attention aux événements et à leur lecture. Mon dernier article intitulé "La page va-t-elle être tournée?", a suscité différentes réactions: dans l'ensemble, je suis heureux d'avoir été compris. Cependant, certains ont émis des réserves que je comprends, sur l'idée que Gilchrist Olympio pourrait être celui qui assumerait la responsabilité de l'unification de l'opposition. Quelqu'un a même insinué que c'est lui, G. Olympio, qui aurait lui-même écrit l'article, parce qu'il lui serait favorable. Je remercie tout le monde de l'intérêt manifesté à mes réflexions, mais dans le fond, mon inquiétude n'est pas calmée. J'ai surtout compris qu'il me faut nuancer mon propos: ce leader unique indispensable dont je parlais, j'aurais pu ne pas le nommer. En fait, je ne connais que de loin Gilchrist Olympio, comme le commun des Togolais, et il ne me connaît pas. Cela m'est égal qu'il me connaisse ou pas. À la rigueur, cela me serait égal que ce soit lui ou pas, si nous ne nous trouvions pas confrontés à certaines réalités togolaises, comme le fait, signalé par certains, qu'un des chefs de l'opposition qui appelaient le peuple à manifester se serait présenté à Lomé II pour devenir le premier ministre de Gnassingbé F. Je voudrais bien croire qu'il s'agisse d'une simple rumeur, mais, c'est une rumeur qui ressemble tellement à des faits vécus, que nous devons y prêter attention. Je ne cite plus les noms de certains anciens premiers ministres ou de postulants à ce poste.
Je sais qu'un tel comportement est inimaginable concernant un petit nombre de nos chefs de l'opposition. Là aussi, je ne cite pas de noms, pour ne pas être qualifié de partisan. Mais, je voudrais que nous considérions, non seulement la personnalité de chacun de nos leaders, mais aussi leurs rapports avec la population d'une part et le pouvoir dictatorial, d'autre part. Examinons les faits. Quelles ont été leurs stratégies pour nous sortir de la crise dans laquelle nous ne cessons de nous enliser? Faisons le bilan. Combien d'"unions" de l'opposition avons-nous connues depuis le déclenchement du processus démocratique en 1990? Quelle a été la durée de chacune de ces unions? Quels sont les résultats auxquels nous avons abouti sous la direction de ces chefs, par rapport à l'objectif de changement radical? Et combien de morts, de blessés occasionnés par les mots d'ordre qu'ils ont lancés et que la population a généreusement suivis? Pour un article publié dans cette même rubrique Résistance, sur ce même site Togodebout.com le 22 octobre 2003, j'avais choisi le titre: "Que faites-vous bien fort et que feriez-vous si Faure..."
Ce n'est pas l'effet de rime qui m'intéresse. La rime, c'est du tam-tam! Et le tam-tam, c'est bien pour marquer l'esprit, nous poursuivre comme un leitmotiv jusqu'à ce que nous l'écoutions et agissions en conséquence. Donc, le tam-tam seul ne suffit pas. J'ai fait allusion à cet article, non pas pour montrer que je suis prophète (je ne le suis pas plus que des millions de Togolais qui avaient perçu depuis longtemps que Eyadema-père préparait le fils à lui succéder).
Nos chefs de l'opposition ne peuvent pas dire aujourd'hui qu'ils ne soupçonnaient pas la chose, à moins d'être, et je ne le crois pas, d'une intelligence au-dessous de celle du Togolais moyen. Mais alors, quelle stratégie avaient-ils élaborée pour parer à ce coup si évident? L'adversaire sait saisir toutes les occasions pour semer la diversion et bien souvent, nous nous laissons prendre à son jeu. Un exemple typique: le dialogue imposé par l'Union Européenne au régime togolais comme condition pour la reprise de sa coopération avec notre pays a été utilisé comme un moyen pour diviser l'opposition en "radicaux" et "modérés". En fait, il n'y a eu de dialogue ni avec les uns, ni avec les autres. Il y a eu simplement fabrication des instruments par le RPT pour bénéficier de cette reprise et en même temps perdurer au pouvoir. Faut-il rappeler que même parmi les hommes politiques, ceux du RPT comme ceux de l'opposition, rares sont ceux qui échappent à l'instrumentalisation, une des méthodes et des forces de ce régime tentaculaire. Usant de ces méthodes dans le prétendu dialogue, Eyadema et sa clique étaient presque parvenus à leurs fins. Qu'avons-nous fait alors? Du tam-tam, encore du tam-tam, toujours du tam-tam? Ne dit-on pas que même Guèdè, le grand amateur et génie du tam-tam, sait l'arrêter pour penser à autre chose?
Dans mon article du 22 octobre 2003, j'insistais, comme beaucoup de concitoyens, sur cette nécessité d'unité de programme, d'action et de direction de l'opposition, sans citer de nom. Par ailleurs, je n'ai jamais dit que Gilchrist Olympio soit le meilleur, ni qu'il soit le plus intelligent, ni qu'il soit l'homme qui aurait trouvé la meilleure formule. Il n'est nullement sans reproches. Les Togolais ont raison de dire qu'ils lui avaient déjà effectivement accordé la majorité de leurs suffrages en 1998, mais que lui ne s'était pas procuré les moyens de prendre le pouvoir: il n'avait pas préparé ces moyens, qui ne s'improvisent pas. Ainsi, Gilchrist Olympio avait-il laissé les mains libres à Eyadema pour perpétrer son hold-up électoral. Nous pouvons même reprocher à Gilchrist Olympio, comme aux autres dirigeants de l'opposition, de n'avoir rien fait pour rendre effective la victoire aux urnes obtenue par Bob Akitani, lors de l'élection présidentielle de juin 2003. A la rigueur, je serais tenté de dire que ni l'UFC de Gilchrist Olympio, ni aucun des autres partis de l'opposition n'ont jamais réellement préparé la relève (lire à ce sujet mon article du 19 janvier 2004, sur Togodebout.com, Résistance intitulé "Le pays où les chefs..."). Mais, le problème est que nous avons à peine deux mois et au moins deux forces en face de nous qui elles, ne perdent pas leur temps: l'armée toute puissante qui a investi Gnassingbé F et Chirac qui joue en coulisse, certainement pas pour remettre le pouvoir à un homme qui ne serait pas son " ami", ni le fils de son "ami". Je suis sûr que les Togolais ne croient nullement les autorités françaises quand elles déclarent que le "mercenaire juridique" Debasch, tel que ce dernier a été qualifié par Thomas Hofnung, dans un article publié dans Libération du 18 février 2005," ne représente que lui-même".
Au début de cette nouvelle crise, Michèle Alliot-Marie évoquait dans une déclaration, la présence de troupes françaises sur le territoire togolais. Était-ce une mise en garde aux forces extérieures qui seraient tentées d'intervenir, ou aux populations togolaises qui manifesteraient leur opposition au clan Gnassingbé, donc une manière de rassurer ce dernier ou encore une façon de rappeler que ces troupes interviendraient en cas d'émeute anti-française pour protéger les ressortissants français au Togo? Dans tous les cas, c'est une évocation de la force, sinon une démonstration de force. Et il est difficile d'imaginer que ces forces françaises entrent en guerre contre l'armée togolaise. Même si la France brille par sa discrétion dans cette crise, comme disent certains, surtout après la prise de position de la CEDEAO, personne ne peut croire qu'elle se prive, dans l'ombre, de pousser ses pions, compte tenu de ses intérêts au Togo et en Afrique. N'oublions pas que les organisations qui condamnent aujourd'hui le coup de Gnassingbé F, comptent parmi leurs membres de nombreux "amis" de la France, que presque toutes ces organisations ont avalisé les "élections" de Gnassingbé-père. Le cas de l'UE, qui a coupé son aide au Togo pour déficit démocratique depuis 1992 provient du fait qu'elle comprend en son sein des nations réellement attachées à la démocratie et aux droits de l'homme, dont les dirigeants n'ont pas été compromis avec Eyadema depuis le coup d'Etat de 1963 et n'ont pas au Togo des intérêts qu'ils placent au-dessus de ces valeurs humaines universelles.
Il est aujourd'hui question de sauvegarder la crédibilité de la CEDEAO et de l'Union Africaine. Eh bien, cette crédibilité pourrait être sauve, en apparence seulement, lorsque le Togo aurait opéré un retour à un "ordre constitutionnel", n'importe lequel. Et je doute fort que cet ordre soit celui que nous souhaitons, celui qui permettra à tout citoyen togolais de détenir sa carte d'électeur, d'aller aux urnes dans des conditions de sécurité et d'honnêteté de l'organisation du scrutin, de se prononcer librement en faveur du candidat de son choix. Il y a "ordre constitutionnel" et "ordre constitutionnel". Si celui du temps d'Eyadema-père était vraiment le bon, nous n'aurions aucune raison de nous plaindre. Je répète que nous avons besoin d'une vraie révolution, pacifique autant que faire se peut (l'exemple de l'Ukraine est là pour nous inspirer). Mais cela n'est pas possible sans une direction unifiée. Et là aussi, pas n'importe quelle union. Nous avançons, marquons des points, c'est sûr. L'adversaire recule. Gnassingbé F, l'arrogant qui avait refusé de recevoir la délégation des Chefs d'Etat de la CEDEAO à Lomé au lendemain de son investiture, les invitant à le rejoindre à Kara, est allé à Abuja et en est revenu édifié par les leçons de politesse et d'humilité reçues dans la capitale nigériane.
La marche pacifique du samedi 19 février à Lomé a été un grand succès. La contre-manifestation du RPT déguisée en journée de deuil et de recueillement n'a réuni qu'un maigre public, les clients habituels de Lomé II. Devant cet auditoire, oubliant le deuil, mal assuré dans ses gestes et paroles, Gnassingbé F se lance déjà dans la campagne de l'élection présidentielle qu'il promet d'organiser dans un délai de 60 jours, s'auto-désignant candidat du RPT. La CEDEAO et l'Union Africaine ont pris des sanctions contre le régime illégitime et illégal de Lomé. Washington vient d'exiger la démission immédiate de Gnassingbé F, l'Union Européenne aussi. Dans une nouvelle panique du régime, les 81 députés de l'Assemblée RPT que le ridicule ne tue plus sont convoqués ce lundi 21 février 2005 pour re-modifier la Constitution en vue de revenir à sa version initiale. Et ils le font sans sourciller! Pauvres députés et pauvre constitution que l'on maltraite ainsi pour plaire au clan Gnassingbé!
Mais, ne perdons pas de vue le fait qu'à la Conférence Nationale obtenue de haute lutte contre la volonté d'Eyadema, les ambassadeurs de France, d'Allemagne et des États-Unis, étaient constamment dans la salle Fazao et que leur présence nous rassurait: Eyadema n'oserait pas envoyer son armée nous massacrer avec eux. Mais, une fois la conférence terminée, alors que les démocrates croyaient à leur victoire définitive, le dictateur n'avait-il pas allègrement usé de son droit de vie et de mort sur tous ses sujets? Et lors des événements sanglants du 28 novembre au 3 décembre 1991, Mitterrand qui par le discours de La Baule se signala comme le grand champion de la démocratisation de l'Afrique, a-t-il trouvé mieux à faire qu'à envoyer à Cotonou trente parachutistes (mesure pour le moins ridicule) qui n'auront même pas franchi la frontière Bénin-Togo, parce que Eyadema ne le souhaitait pas? Faut-il d'autres leçons pour comprendre que nous sommes seuls face à notre destin?
Les Togolais morts dans cette guerre civile qui ne dit pas son nom, sont morts seuls. Ceux restés vivants, qui ont continué de croupir sous la tyrannie d'Eyadema ou qui ont dû s'enfuir, subissent leur sort seuls. Seule la mobilisation des Togolais reste la solution, mais plus comme avant. Trouvez-nous donc un leader pour cette révolution. J'ai nommé Gilchrist Olympio, mais il peut s'agir d'un autre. La réalité est que pour le moment, il reste l'homme à qui la majorité des Togolais fait confiance. La réalité aussi, c'est qu'il ne nous reste que moins de deux mois. Passé ce temps, si l'on repose ma question du 22 octobre 2003 à nos leaders: "Que ferez-vous si Faure prend définitivement le pouvoir?", répondront-ils: "Du tam-tam!"?
Allemagne, 23 février 2005
Sénouvo Agbota Zinsou, sur Togodebout.com