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LECTURE PROPOSÉE: "PARIS N'EN FINIT PAS DE PERDRE PIED DANS SON ANCIEN PRE CARRÉ"


Par: KP, Canada, le 27 avril 2005.
Source:   Christophe Ayad et Thomas Hofnung, Libération, Lomé, 28 avril 2005.


Comme en Côte-d'Ivoire, la France est toujours soupçonnée du pire.

Son épouse est française et travaillait au service de coopération de l'ambassade de France à Lomé. Francophile, il a fait ses études militaires à Saint-Cyr et obtenu, en 1997, un doctorat en sciences politiques à la Sorbonne. En cas de pépin pour la communauté française du Togo, ce jeune commandant répondait toujours présent. Cela n'a pas suffi. A deux jours du scrutin présidentiel du 24 avril, le ministre de l'Intérieur François Boko a appelé à la suspension du processus électoral pour éviter un bain de sang au Togo. Puis, selon des sources bien informées à Lomé, il a demandé l'asile à la France. Qui le lui a été refusé. Craignant pour sa vie, François Boko s'est réfugié à l'ambassade d'Allemagne, où il se trouve toujours.

«Douceur». Pour ses proches, Français comme Togolais, cette décision n'est pas seulement scandaleuse. Elle montre clairement dans quel camp s'est rangé Paris: celui du régime de Lomé. Très liée au général-président Eyadéma, décédé le 5 février après un règne de trente-huit ans, la France n'a jamais caché que son fils, Faure Gnassingbé, 39 ans, était le meilleur garant d'un semblant de stabilité au Togo. Notamment parce qu'il bénéficie du soutien d'une armée noyautée par l'ethnie d'Eyadéma, les Kabiyés. «A l'image du roi du Maroc, Mohammed VI, il peut faire bouger les choses en douceur», veut croire une source diplomatique française. «Paris est en train de se couper définitivement de l'opposition togolaise», rétorque un diplomate étranger. Dans le schéma échafaudé à l'Elysée et au Quai d'Orsay, le scrutin présidentiel au Togo ne devait être qu'un accident de parcours. Une fois passé l'obstacle, en occultant les fraudes massives qui ne manqueraient pas d'entacher l'élection, l'opposition se verrait offrir des garanties pour des législatives «propres» qui lui permettraient de cogérer le pays.

Pour rassurer l'opposition, l'ancienne puissance coloniale a également soutenu - proposé, disent les adversaires du régime - l'initiative de l'Union africaine en faveur de la mise en place d'un gouvernement d'union nationale. Solution à nouveau évoquée, hier, par le Quai d'Orsay pour sortir le pays de la crise. Le problème, c'est qu'une frange non négligeable des Togolais refuse catégoriquement cet «arrangement». Et que leur mécontentement risque fort de se retourner contre les Français du Togo.

Après le Congo-Brazzaville en 1997 et la Côte-d'Ivoire ces deux dernières années, ce pays risque d'être un nouveau «tombeau» de la présence française en Afrique. L'ancien pré carré n'en finit pas de rétrécir comme peau de chagrin. Le problème de la France en Afrique, c'est que, quoi qu'elle fasse, elle est désormais soupçonnée du pire. Un diplomate se désole: «Si on n'intervient pas, on nous reproche d'avoir perdu la main. Voire de fermer les yeux sur un génocide comme au Rwanda. Et lorsqu'on s'interpose, comme en Côte-d'Ivoire, il y a toujours quelqu'un pour crier à l'ingérence.» Contrairement à la Grande-Bretagne, qui a coupé net le cordon ombilical au moment des indépendances, Paris paye des décennies d'une présence massive, voire pesante, dont la Côte-d'Ivoire est le meilleur exemple: après avoir administré ce pays jusqu'à la fin des années 80, Paris l'a laissé sombrer lorsque les cours du cacao ont plongé.

«Serrer les dents». La diplomatie française a tellement conscience du manque de confiance qu'elle inspire dans l'Afrique francophone qu'elle se retranche de plus en plus derrière... des Africains: «Dès qu'on parle dans la région, on nous soupçonne», constate un autre diplomate, tout en se félicitant de la réussite éclatante du président sud-africain Thabo Mbeki dans la crise ivoirienne. Il a obtenu de Laurent Gbagbo qu'il laisse son ennemi juré Alassane Dramane Ouattara participer à la présidentielle d'octobre en Côte-d'Ivoire (lire page 11). «Les Sud-Africains ont le double avantage d'être africains et de ne pas être de la région», analyse-t-il. Autant par nécessité que par conviction, l'action de Paris en Afrique passe désormais par les deux géants du continent, l'Afrique du Sud et le Nigeria, ainsi que les ensembles sous-régionaux comme la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao). «On insulte la Cedeao lorsqu'on prétend qu'elle prend ses ordres à Paris», s'insurge ce diplomate.

Il en faudra plus pour convaincre les jeunes manifestants qui, d'Abidjan à Lomé, retournent contre la France leur fureur et leur impuissance à avoir prise sur leur destin. «Tout ce qu'on peut faire pour le moment, c'est serrer les dents et attendre que ça passe», se désole un responsable français.

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