Commençons par le commencement. Première question: ce gouvernement est-il SANS ou AVEC légitimité? Réponse facile: SANS.
Maintenant, si nous avons bien compris, le numéro 2 du gouvernement est un ministre SANS portefeuille. Officiellement, cela n’est pas dit de manière claire. Si on veut, c’est un ministre nanti d’une série de SANS et d’une série d’AVEC:
Ministre SANS portefeuille, SANS étiquette, puisqu’il ne représente pas son parti, l’UFC au sein du gouvernement, tout comme il a participé au dialogue à titre personnel, SANS vrais dossiers (nous n’en voyons pas), SANS vrai pouvoir, à moins de se faire le relais d’un pouvoir occulte, souterrain... Faut-il ajouter SANS cabinet et SANS personnel? Ce serait la meilleure formule, à mon avis, car ainsi, il reviendrait moins cher à l’État togolais. Je ne me hasarderai pas à dire SANS assise populaire, puisque je n’en sais rien, même si l’individu concerné le sait lui-même.
Dans la série d’AVEC, c’est bien sûr, un ministre AVEC salaire de ministre, AVEC voitures de ministre, AVEC gardes de corps de ministre, AVEC privilèges de ministre, AVEC hôtel de ministre, AVEC honneurs de ministre... et peut-être, même si cela nous paraît inutile, AVEC bureau de ministre.
Loin de moi l’idée de dire qu’il s’agit d’un ministère de la Complaisance et du Gaspillage.
D’ailleurs, parmi les 34 Messieurs-dames du gouvernement, n’y en a-t-il pas beaucoup qui héritent d’un ministère de type semblable, même AVEC portefeuille?
Et, au sujet de tous, en commençant par le premier, qui peut dire de quoi est composée leur série de SANS et de quoi leur série d’AVEC, ce qu’ils ont et ce qu’ils n’ont pas, ce qu’ils peuvent et ce qu’ils ne peuvent pas en tant que ministres?
En considérant cette pléthore de ministres délégués (5 au total avec le secrétaire d’État), l’on peut se demander comment ils vont se partager le travail avec leurs ministres de tutelle.
Nous sommes en pleine comédie, ou plutôt dans une tragédie semblable à celle de Christophe, où le nouveau Roi d’Haïti bombarde de titres de noblesse ses courtisans, après avoir lui-même réclamé et obtenu d’être couronné:
Sa Grandeur Monseigneur le Duc de la Limonade...
Sa Grandeur Monseigneur le Duc de la Marmelade
Sa Grandeur Monseigneur le Comte de Trou Bonbon... (La tragédie du Roi Christophe d’Aimé Césaire). La seule différence, c’est que nous rééditons au Togo ce couronnement et cette distribution fantaisistes de titres, plusieurs siècles après Christophe.
Mais, ce n’est pas grave. L’interrogation principale est de savoir ce que tous ces Messieurs-dames ont réellement en commun, pour pouvoir travailler à la même cause. Nous laissons de côté le fait que leur nomination n’est fondée sur aucun texte constitutionnel, pas plus que le pouvoir que s’arroge celui qui les a nommés. Mais, ont-ils une vision commune? Non. Ont-ils un projet de société, un programme en commun? Non. Bien sûr qu’ils évoqueront le prétendu accord politique global qui leur confierait des missions communes. Lesquelles?
La réconciliation qui revient comme une obsession au point qu’on y consacre un ministère délégué auprès du président de la République? Mais, cette réconciliation était déjà, depuis 1963, le leitmotiv de l’homme qui a tué le plus de Togolais et qu’un certain ministre d’État d’aujourd’hui avait baptisé pendant la Conférence Nationale "Gnassingbé l’Assassin". Cette réconciliation était dans le discours officiel du RPT et sonnait comme la devise de ce que l’on a longtemps appelé le Togo de la Nouvelle Marche: Paix-Union-Solidarité. Estimant peut-être qu’il n’y a pas eu assez de morts, assez de victimes de la "réconciliation" de Gnassingbé l’Assassin, on nous en propose une autre qui a déjà pas mal commencé avec les 2000 morts et les 40.000 réfugiés d’avril 2005. Et, de quel droit l’UFC refuse-t-elle cette conception de la "réconciliation" en boycottant gouvernement? Le RPT, en réponse à ce boycott, en réponse peut-être à nous tous qui n’approuvons pas ce gouvernement dans son principe et dans sa forme, chante fièrement son hymne:
"Écartons tout mauvais esprit qui gêne..."; même si les mauvais esprits constituent la majorité de la population togolaise. Cependant, ceux qui prédisent l’implosion de l’UFC et, secrètement ou ouvertement comptent là-dessus pour réaliser leur "réconciliation" à eux, c’est-à-dire la fusion à court ou moyen terme de tous les partis, sous une forme ou une autre au RPT, ont-ils raison? Au niveau des dirigeants, la chose me paraît plus facile, la preuve, ce fameux ministre d’État, numéro 2 du gouvernement. Mais au niveau des masses, c’est une autre paire de manches. Il pourrait même se produire une chose, à laquelle les responsables du RPT n’auront pas manqué de penser et qu’ils chercheront à éviter, puisque leur point fort, par rapport à notre opposition aujourd’hui en miettes, est de prévoir les événements: des membres désabusés du CAR, de la CDPA, du PDR, et même de la CPP, pourront, dans un avenir proche ou lointain, rejoindre les rangs de l’UFC, comme unique et dernier recours contre la dictature. Si ce n’est pas l’UFC, ce sera un autre mouvement, car on peut douter fort que la majorité des Togolais voient dans ce gouvernement, ce qu’ils ont souhaité et ouvertement exprimé depuis 1989, ce pour quoi des milliers d’entre eux ont sacrifié leur vie. Toute la question est de savoir comment réaliser ce mouvement de résistance à une dictature qui nous tue et nous avilit.
L’autre mission que nos ministres pourraient prétendre avoir en commun, est l’organisation des élections législatives équitables. Là aussi, les jeux me semblent mal partis déjà avec l’accord de Ouaga qui offre la part du lion au RPT dans les institutions chargées de l’organisation de ces élections. Et la formation du gouvernement dont plus de la moitié des membres (18 sur 34) est d’obédience RPT, ne laisse présager rien de juste et d’équitable: nous retrouvons dans la formation de ce gouvernement, l’expression de l’arrogance et de l’intransigeance qui ont toujours caractérisé le RPT. Sa volonté de conserver le pouvoir par tous les moyens et à tout prix aussi.
Quand on considère la liste des ministres, il y figure des hommes et des femmes dont on peut se demander: "Que diable, vont-ils chercher dans cette galère?" Vraie galère et même pire: mouroir politique pour certains dirigeants de l’opposition, comme cela l’a été très rapidement pour Koffigoh, un peu moins vite pour Edem Kodjo... et comme cela pourra l’être bientôt pour les autres, sauf si...
Quant au premier ministre, je ne trouve pas mieux que de lui appliquer ce proverbe qui lui ressemble un peu: "Le bélier dit: essayer, c’est lutter!". Donnons donc au bélier sa chance d’essayer, si toutefois il se retrouve lui-même en tant que bélier, noir de force indomptable et de combativité, dans cette sauce où il s’est laissé cuire.
Allemagne, 23 septembre 2006
Sénouvo Agbota Zinsou