Après 6 semaines de lutte, les expulsés du squat de Cachan, au nombre de 360, jusque-là provisoirement hébergés dans un gymnase, ont obtenu des autorités un accord signé pour leur relogement. D’un autre côté, le ministre français de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, a signé un document par lequel il s’engage à ne pas expulser dans l’immédiat, hors du territoire, ceux d’entre eux qui sont sans papiers. Leurs demandes de régularisation seront, selon la formule aujourd’hui consacrée, examinées au cas par cas.
Bien sûr qu’il ne s’agit pas de crier aujourd’hui victoire, car nul ne peut dire exactement ce que l’avenir réserve à ces hommes, ces femmes et ces enfants délogés du squat de Cachan le 17 août: les logements proposés à certains d’entre eux sont encore provisoires et il est impossible d’affirmer que pour eux, cette étape de leur situation signifie la fin de la précarité; l’examen au cas par cas de leurs dossiers de régularisation aussi laisse encore planer bien des incertitudes. À cela, il faut ajouter le fait que les paroles de politiciens en période préélectorale sont toujours à prendre avec beaucoup de réserve et de prudence.
Cependant, quelles leçons pouvons-nous tirer de la résistance de ces Ivoiriens, Maliens, Sénégalais, Algériens qui, aujourd’hui, incontestablement méritent le respect de tous, pour avoir mené leur mouvement jusqu’à ce résultat qu’on peut considérer comme un gain de cause, sinon comme une victoire?
On peut penser que, lorsque le 17 août dernier, sur ordre de Sarkozy, les CRS déployaient leur important dispositif dans la ville de Cachan pour l’expulsion des squatteurs, ils ne soupçonnaient pas du tout de la part de ces Africains, cette capacité d’organisation interne et de mobilisation de l’opinion publique nationale et internationale. Ils n’avaient pas idée de la détermination dont les Africains pourraient faire preuve. Ils ne prévoyaient certainement pas non plus toute l’ampleur que l’affaire allait prendre. Sûrement, Sarkozy et ses hommes comptaient sur la peur qu’éprouvent naturellement les sans papiers à l’idée d’être l’objet d’un contrôle d’identité pour déstabiliser le mouvement: ce contrôle a eu lieu effectivement dès les premières heures de l’expulsion et il s’en est suivi la reconduction de plus d’une dizaine de personnes dans leurs pays respectifs. Mais, cela n’a pas découragé les résistants, dont le porte-parole lui-même, Fidèle Ntiéma, est un sans papiers. Le ministère de l’Intérieur a aussi usé de la tactique de la division, en logeant certains expulsés dans des hôtels, provisoirement. Tout cela n’entamant pas la détermination des victimes du drame, les forces de l’ordre ont voulu jouer avec leurs nerfs, par des actes de provocation et de violence, ce qui a, de temps à autres, donné lieu à des affrontements entre CRS et expulsés: spectacles peu dignes d’un État de droit au cours desquels des hommes, des femmes et des enfants sont molestés par les CRS.
Sarkozy, dans sa gestion, que l’on peut qualifier de cynique de cette crise, comptait bien sûrement sur la lassitude qui pourrait gagner ces hommes et ces femmes, vivant avec leurs enfants dans des conditions des plus intenables pour ne pas dire inhumaines, pour venir à bout de leur résistance. Mais, rien n’y fait. Au contraire! Plus les jours avancent, et plus la situation devient pénible, plus la détermination des expulsés se fait inébranlable. Et, pour le montrer, certains se sont mis à faire une grève de la faim.
L’opinion publique aussi est de jour en jour gagnée à la cause: aux associations de défense des Droits de l’Homme et aux élus communistes et verts, présents sur les lieux du drame dès le matin du 17 août, se sont joints les socialistes qui, par la voix de Ségolène Royal, de Jack Lang... ont apporté leur soutien aux expulsés, en précisant bien qu’il s’agit de salariés africains, souvent recrutés pour les travaux dédaignés par les Français dit de souche. Bien sûr que pour les politiques, c’est de bonne guerre de saisir toutes les occasions d’attaquer leur adversaire principal, Sarkozy, mais ce soutien n’est pas à négliger et il n’était peut-être pas prévu par l’état-major de Sarkozy dans cette ampleur-là. On ne peut manquer de noter aussi les interventions à leurs manières, de personnalités du monde culturel comme Josiane Balasko et Djamel Debouze, et du monde sportif comme Patrick Vieira et Lilian Thuram. Un des lieutenants de Sarkozy a été contraint de défendre la décision du ministre de l’Intérieur vis à vis de Thuram, tandis que Philippe de Villiers, l’homme, après Le Pen, du slogan "La France, tu l’aimes ou tu la quittes!", comme on peut s’y attendre, a violemment pris à partie les deux footballeurs pour leur soutien aux Africains immigrés. Le plus beau moment de la tournure politique qu’a prise l’affaire a été sans doute le vif échange à l’Assemblée nationale, entre Sarkozy et le maire socialiste de Cachan: ce dernier a accusé le ministre de l’Intérieur de décharger l’État d’une responsabilité qu’il devrait assumer, sur une municipalité dont les moyens sont bien faibles par rapport à ceux de l’administration centrale.
Sarkozy pourrait toujours se dire déterminé à "nettoyer la France de ces racailles", selon ses propres termes, il pourrait toujours s’afficher comme inflexible dans sa volonté d’en finir définitivement avec les squats en France (celui de Cachan, nous dit-on, est le plus grand), toujours est-il qu’il a nommé des médiateurs pour négocier avec les représentants des expulsés qui, même s’ils n’ont pas obtenu pleinement tout ce qu’ils réclament, n’ont pas perdu la face. On peut bien comprendre que si Sarkozy n’avait pas cru, au départ, triompher par la force et par les diverses manœuvres que nous avons citées, ces négociations auraient eu lieu avant le 17 août et peut-être que les choses se seraient déroulées dans le calme, loin de cette médiatisation qu’elles ont connue. Évidemment, il est possible aussi que Sarkozy, malade de la médiatisation, comme on le connaît, ait fait exprès pour qu’elle entoure sa démonstration de force qu’est cette expulsion musclée.
Mais, ce qui nous intéresse, c’est le comportement de ces Africains sans grands moyens, surpris un matin par une expulsion scandaleuse et contraire à la dignité de la personne humaine, qui ont su s’organiser, dans la discipline, et agir avec détermination et abnégation pour imposer le respect.
En fait, leur défi, face au traitement auquel ils ont été soumis, ce n’est pas seulement d’obtenir un permis de séjour et un relogement. C’est à leur dignité humaine que Sarkozy a attenté et c’est cette dignité qu’ils ont revendiquée, au risque de perdre leur vie pour certains.
S’ils avaient échoué, comment pourrait-on désormais prendre au sérieux les Africains? S’ils avaient échoué, ne dirait-on pas que les Africains cèdent facilement à la peur, abandonnent une cause commune dès que leurs intérêts individuels, leur survie personnelle sont menacés?
Bien sûr, nous louons leur détermination et leur sang-froid dans ces conditions pénibles. Mais, ne faut-il pas aussi que nous tirions des leçons de leur conduite, en tant qu’Africains, en tant que Togolais?
Je me surprends à rêver pour le Togo, notre pays, de ce qui se serait passé au lendemain du massacre des 24 et 25 avril 2005: si tous nos chefs de l’opposition avaient décidé d’un commun accord, dans une discipline rigoureuse, qu’ils réclameraient jusqu’au bout la victoire remportée aux urnes par Bob Akitani? S’ils n’avaient cédé à aucun chantage, aucune pression de Paris, Abuja, Niamey, Libreville, ayant seulement en esprit de demeurer fidèles aux aspirations du peuple togolais?
Dois-je comparer Fidèle Ntiéma, ce jeune homme timide, sans permis de séjour en France, sans aucune autre force que celle de savoir qu’il portait les aspirations de 360 personnes sur ses frêles épaules, dois-je le comparer à nos Maître Agboyibo, Professeur Gnininvi, Gilchrist fils de Sylvanus Olympio (ce nom seul dit tout), qui portaient, nous le croyions, les aspirations de 6 millions de Togolais sur leurs épaules que l’on supposait solides? Je n’ai pas cité Edem Kodjo, ni Zarifou Ayéva, car nous savons ce qu’ils sont devenus depuis longtemps.
Je revois Gnininvi, par exemple, à la Conférence Nationale Souveraine, lui-même souverain, serein, déclarant, après avoir été battu à l’élection au poste de Premier Ministre par Koffigoh: "Pour moi, dans la hiérarchie des valeurs, d’abord, il y a le Togo. Ensuite vient le poste de Premier ministre". Eh, bien, le Togo, c’est d’abord, les aspirations des Togolais, Monsieur le Professeur. Pas un poste de ministre d’État, dans un gouvernement nommé par un usurpateur et un assassin.
Ces Messieurs, je veux dire Agboyibo, Gnininvi, Gilchrist (je veux encore une fois ignorer Edem Kodjo et Zarifou Ayéva), ont-ils oublié qu’ils nous ont entraînés dans huit mois de grève générale; que nous les avons suivis avec enthousiasme et détermination pendant ces huit mois sans salaires, sans revenus, huit mois au cours desquels certains ont perdu leur emploi, leur poste, huit mois au cours desquels nous avons perdu des enfants, des parents... Huit mois au cours et même à la suite desquels certains ont quitté leur maison pour s’exiler et vivre sous des tentes ou dans des conditions matérielles bien pires que celles des expulsés de Cachan... Tout cela, pour un accord dit de Ouaga 2 complètement vide de toute consistance? Oublient-ils que les Togolais leur ont pardonné cette irresponsabilité? Oublient-ils que pendant 15 ans, nous avons continué à leur confier nos destins, alors que nos frères, nos sœurs, nos enfants, nos parents... ont continué à mourir, assassinés par le dictateur et finalement par son héritier? Alors que des centaines de milliers de Togolais qui ont envie de rentrer chez eux, errent encore en exil, connaissant parfois un sort pire que celui des expulsés de Cachan? Et pour quelle contrepartie? Un accord, encore venant de Ouaga, tout aussi vide pour nous que celui qui avait permis à Eyadema de reconquérir et consolider son pouvoir qui alors vacillait dans ces années 90-93. Ces Messieurs savent-ils que les Togolais ne peuvent pas toujours tout leur pardonner?
Allemagne, 10 octobre 2006
Sénouvo Agbota Zinsou