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PAIRE DE PÈRES POUR UN SEUL TOGO


Une bougie à Sylvanus Olympio, une bougie à Gnassingbé Eyadema, une bougie à la victime, une bougie au bourreau: voilà la messe que veut nous célébrer un homme d'Église. Plus qu'un homme d'Église, un grand lettré. Plus qu'un grand lettré, une autorité que l'on devrait considérer comme morale.

Dans cette gymnastique à laquelle se sont livrés Son Excellence Monseigneur Robert-Casimir Tonyui Messan Dosseh-Anyro et sa commission, j'essaie de comprendre: qu'il y ait au Togo un Père de l'Indépendance, c'est juste, même si l'homme à qui ce titre est décerné n'était pas le premier, ni le seul à avoir conduit la lutte du peuple togolais pour le mener à l'indépendance. Il était cependant celui qui avait été élu pour la proclamer au nom de tous ses camarades de lutte, au nom de tout le peuple togolais. Je comprends que l'on cherche aussi à donner un Père à la Nation togolaise, mais... tout de même! Ce n'est pas que l'homme à qui cet honneur serait fait soit considéré par certains, à juste titre, puisqu'il avait lui-même réclamé ce titre-là, comme l'assassin du premier président du Togo. Mais, simple question de vérité historique et de logique. Au moment où naissait la Nation togolaise, précisément par l'acte de proclamation de l'indépendance le 27 avril 1960, comme cela est depuis lors gravé dans la pierre de notre monument de l'Indépendance, cet homme, Etienne Eyadema, n'existait pas, pour l'histoire du Togo. Et où était-il? Chacun au Togo et ailleurs dans le monde le sait. Inutile de le dire ici. Il n'apparaîtra que le 13 janvier 1963, se révélant précisément par cet acte crapuleux dont nous venons de parler. N'est-ce pas là faire un affront à la Nation togolaise, non pas à cause de cet acte, je le répète, mais pour la simple raison que pour en être le Père, il lui aurait d'abord fallu exister?

La Nation togolaise, née bâtarde si l'on accepte cette compréhension aberrante des choses, devrait-elle attendre ce jour de l'assassinat du Père de l'Indépendance pour avoir un père en la personne de l'assassin de ce dernier, s'il lui en faut absolument un? Monseigneur Dosseh, je l'ai dit, est un homme d'Église, prêtre pour toujours, selon l'ordre de Melchisédeck, donc un homme pour qui nous devons conserver un certain respect; il est un grand lettré, un des plus grands hommes de savoir que compte le Togo et une autorité morale, du même rang que Monseigneur Desmond Tutu, Prix Nobel de la Paix. Seulement, voilà, en voulant à tout prix contenter aussi bien les descendants et partisans de l'homme qui a dirigé le premier coup d'État sanglant en Afrique que ceux qui sont attachés à la mémoire de l'homme qui a conduit le peuple togolais à l'indépendance, que fait-il? La parole du Christ concernant l'abomination de la désolation établie là où elle ne doit pas être (Marc 13; 14), comme signe de la fin, peut être appliquée ici.

Ce n'est pas seulement parce que le criminel national s'est installé au sommet de l'État et a voulu fonder, par son acte maudit une dynastie monarchique, mais c'est surtout parce que cette abomination s'est installée presque à la tête de la religion, au sommet du savoir et au plus haut niveau de la morale nationale et internationale. Quand conviction religieuse, savoir et autorité morale, désormais rampent aux pieds du crime, du mensonge et de la fraude, que reste-t-il à léguer aux générations futures, à leur enseigner? Rien, sauf un pacte secret diabolique liant deux amis, une complicité ou un intérêt sordide, ou encore, dans le meilleur des cas, le désir d'être complaisant à l'égard de ceux qui exercent le pouvoir, rien n'oblige Monseigneur Dosseh à servir de caution à ceux qui voudraient d'un crime odieux faire l'acte fondateur de la Nation togolaise. Rien n'oblige ce prélat à prostituer ainsi la religion, le savoir et la morale.

Bien sûr que son argument est connu: il agirait dans le sens d'une réconciliation. C'est trop simple. Une réconciliation au mépris de la Vérité, au mépris même de la simple logique. Au mépris de la justice que réclament beaucoup de Togolais. La décision de cette commission est tout aussi entachée d'injustice que celle prise par Eyadema lui-même de son vivant, de dédier un monument aux "martyrs de Pya-Hodo", avec leurs noms gravés dans le marbre, alors que d'autres compatriotes tombés comme eux sur le champ de bataille, victimes du colonialisme dans d'autres localités de notre pays, n'ont pas connu cet honneur. Et, à quand des monuments pour célébrer la mémoire des victimes de la violence d'Eyadema lui-même au cours de la longue lutte pour la démocratie et les libertés fondamentales, depuis le 13 janvier 1963?

Si l'on veut un symbole de toute cette violence, je prendrai celui de ces deux enfants sur lesquels les militaires ont tiré de sang froid en 1990, parce qu'ils croyaient pouvoir renverser la statue d'Eyadema érigée sur le parvis de la Maison du RPT, l'une de ces statues qui se dressaient un peu partout dans nos villes. L'un de ces enfants, atteint de plusieurs balles, est tombé du haut de la statue où il avait pu se hisser et est mort à ses pieds, baignant dans une flaque de sang, comme immolé au dieu ou au démon Eyadema. La statue, finalement a été déboulonnée sur ordre d'Eyadema lui-même et enlevée de cette place, comme si le tyran craignait que dans ces moments de révolte, le peuple ne maltraitât son image "sacrée". La place qu'occupait la statue est vide aujourd'hui.

Qu'à titre de symbole, on y érige un monument à la mémoire de toutes les victimes d'Eyadema, de son clan et de sa soldatesque. Qu'on y inscrive les noms des deux garçons. Qu'on y ajoute ceux de Tavio Amorin, membre du Haut Conseil de la République abattu en pleine rue de Lomé, de Marc Atidépé, tué par Ernest Gnassingbé qui avait tiré sur le convoi de Gilchrist Olympio, visant surtout ce dernier à Soudou. Qu'on y inscrive les noms des morts de la lagune de Bè, ceux des défenseurs de la Primature dans les journées du 28 novembre au 3 décembre 91, ces jours où Koffigoh avait raté l'occasion de devenir un héros national en choisissant de se ranger du côté du plus fort, d'Eyadema, après que des dizaines d'hommes qui lui vouaient une loyauté à toute épreuve, parce qu'ils croyaient à la démocratie, s'étaient battus jusqu'à la mort pour lui. Qu'on y grave aussi ceux des morts du Jardin Fréau, aujourd'hui baptisé Place Anani Santos, les noms des victimes que la soldatesque d'Eyadema a jetées en mer et qui avaient échoué sur les côtes du Bénin. Nous aimerions y lire les noms des Osséi, des Akolor, des Gaston Gnéhou, des Kao, des Komlan... Qu'y figurent les morts du camp RIT, militaires et civils massacrés en même temps que le général Améyi (pourtant fidèle serviteur d'Eyadema) et son neveu, le colonel Tépé, les victimes innocentes de Djoua, de Bitinéwe, de Titikpina, d'Ernest Gnassingbé, de Laokpessi, les prisonniers politiques morts au camp de torture d'Agombio et tous ceux qui ont succombé aux sévices des forces dites de l'ordre, les disparus dont on est sans nouvelles jusqu'à ce jour, comme David Doe Bruce... Qu'on n'oublie pas les 500 morts et plus des 24 et 25 avril 2005, sacrifiés pour la perpétuation du règne des Gnassingbé, ainsi que ceux qui sont décédés en exil surtout au Ghana et au Bénin. La liste n'est malheureusement pas exhaustive. Qu'on me le pardonne.

Je voudrais juste que l'on imagine la taille de ce monument qui serait dédié À LA MÉMOIRE DES VALEUREUX ENFANTS DE LA NATION, MORTS SOUS LE RÈGNE SANGUINAIRE DES GNASSINGBÉ PÈRE ET FILS. Voilà ce qu'une commission de Pardon et de Réconciliation présidée par l'ancien archevêque de Lomé devrait proposer au lieu de décerner le titre de Père de la Nation à Eyadema. Quel Père de la Nation? Celui qui tue les propres enfants de cette Nation?

La Commission qui, en Afrique du Sud a œuvré pour la fin de la violence politique et des conflits intercommunautaires s'appelait bien Commission "Vérité et Réconciliation" et elle demandait d'abord aux criminels d'avouer leurs forfaits avant de promouvoir la réconciliation. Mais, la Commission de Monseigneur Dosseh veut instituer le mensonge afin de réconcilier les Togolais. Eyadema n'a jamais été, sauf dans les slogans du RPT, Père de la Nation togolaise et ce n'est pas une commission, même présidée par l'ancien archevêque de Lomé, qui lui conférera ce titre. Après avoir connu une époque où c'étaient les slogans du RPT qui remplaçaient et la loi et la réflexion, nous sommes arrivés à celle des commissions qui ont pour fonction d'étouffer la vérité et le savoir historiques.

Je serais d'accord que Eyadema, en dépit de tout, devienne Père de la Nation, à condition que le peuple togolais le veuille et le décide par voie de référendum, sans fraudes, bien entendu. Du reste, si l'on veut absolument donner des titres à ce Monsieur, n'en avait-il pas suffisamment, à part celui de Père de la Nation? N'était-il pas déjà Timonier National, Guide bien-aimé, Éclaireur de pointe, Homme du 13 janvier, Homme Providentiel...? Et récemment, n'a-t-il pas été tout bonnement déifié par une cérémonie officielle et solennelle? Après avoir été proclamé dieu (si toutefois ceux qui l'ont déifié y croient) a-t-il encore besoin de devenir Père de la Nation?

S'il fallait absolument que chacun des hommes qui ont dirigé le Togo ou qui le dirigeront aient un titre spécial, lequel décernerait-on à Grunitzky? Père de l'Autonomie ou du Progrès togolais? Et au colonel Dadjo? Père de l'armée? Là, c'est Eyadema qui aurait été jaloux du plus gradé des militaires togolais à l'indépendance, puisqu'il prétendait avoir fabriqué cette armée de toutes pièces et à partir de rien. Et Abass Bonfoh, voyons: Père de la soumission servile aux Gnassingbé, de l'incendie de l'Institut Goethe de Lomé, du vol des urnes et autres actes de vandalisme? Ça lui irait ainsi modestement? Bientôt, il faudra songer à faire du fils d'Eyadema le "Père de la démocratie togolaise", puisqu'il dispose lui aussi, en ayant inauguré son règne par un bain de sang, du pré-requis pour devenir "père de quelque chose".

Le problème d'Eyadema et de ses enfants, c'est qu'ils souffrent d'un complexe proche de celui de Caïn. Ils éprouvent le besoin morbide d'être exceptionnels. Quand Caïn est né, il n'avait pas la chance d'être le premier homme du monde, donc pas exceptionnel sur ce plan. Il pouvait se contenter d'être le fils unique à sa mère, donc presque exceptionnel. Mais, voilà qu'Abel venait de naître: ni l'homme unique, ni le fils unique, il lui fallait se forger une identité, un titre. Il lui fallait aussi éliminer l'un des deux autres hommes qui existaient en même temps que lui. Trop lâche pour s'attaquer à son père, il s'acharnera sur le plus faible: son frère. Il deviendra le premier meurtrier du monde, le Père du meurtre, si on veut. C'est un titre! Caïn a tué, et tous ceux qui souffrent du même complexe que lui tueront s'ils ne peuvent accomplir leur "destin", pour parler comme Eyadema, d'une autre manière. Quand Eyadema apparut sur la scène politique en 1963, il ne pouvait pas s'arroger le titre de premier président du Togo, encore moins celui de Père de l'Indépendance, puisque, alors que nos peuples luttaient pour l'indépendance, il était où on sait, faisait ce qu'on sait. Il ne lui suffisait pas de penser qu'il avait tué le premier président du Togo, il lui fallait aussi tuer sa mémoire, ainsi que celle de tous les hommes qui l'avaient précédé à la tête de l'État. Il s'y était employé avec rage, en y mettant tous les moyens. Il lui fallait posséder plus que tous ces hommes: plus de femmes, plus d'enfants, plus d'argent, plus de biens, plus de titres... Une plus grande armée, pour faire quelle guerre? La guerre à tous ceux qui s'opposeraient à son règne, la guerre au peuple à chaque fois que celui-ci se révolterait contre lui. Il lui fallait s'assurer qu'après lui, ce serait encore un Gnassingbé qui s'assiérait dans son fauteuil présidentiel. Il lui fallait s'élever au-dessus (à sa manière et selon sa compréhension, bien sûr) de tous les hommes de son pays: devenir dieu.

Que la religion, le savoir et la morale contribuent à satisfaire ce que réclame simplement un complexe de criminel, à entretenir l'aberration créée par un homme (le vrai Père de l'Aberration) est simplement la fin de toutes les valeurs. Et, dans une sorte d'amalgame (l'amalgame étant l'une des tactiques du régime), on parle de la réhabilitation de Sylvanus Olympio. Pourquoi a-t-il besoin d'être réhabilité, s'il vous plaît? Était-il déchu de ses droits? Avait-il été condamné pour un crime quelconque? Ah, j'oubliais: c'est un crime que d'être surpris un dimanche à l'aube, dans sa "Hutte" (nom de la résidence de S. Olympio) par une soldatesque enragée et d'être abattu par un des membres du commando, nommé Etienne Eyadema. S'il y a un homme, dont les descendants devraient supplier le peuple pour obtenir la réhabilitation de sa mémoire, c'est bien Gnassingbé Eyadema, qualifié par un autre Gnassingbé de "Gnassingbé l'Assassin".

Les Togolais n'ont quand même pas la mémoire si courte. Monseigneur Dosseh non plus. Je paraphrase encore l'Écriture: au jour du jugement, Sodome et Gomorrhe se lèveront et accuseront... Devant le tribunal de l'Histoire, les Gnassingbé eux-mêmes se lèveront et accuseront les religieux, les hommes du savoir et tous ceux qui devraient représenter les valeurs, non seulement de ne les avoir pas empêchés de commettre leurs forfaits, mais aussi de les avoir conseillés, encouragés, soutenus, aidés à les commettre. Ne noviwo be nkuvi deka gban ye wo to ne be edjea, adjedato, amewuto ye wo nyi (Si ton frère est borgne et tu lui dis que cela lui sied très bien, tu es un menteur et un criminel). Les gens dont nous parlons, "nos frères" (nous n'éprouvons aucune haine à leur égard, mais nous devons leur dire la vérité) Eyadema, son clan et sa soldatesque criminelle souffrent d'une infirmité morale et spirituelle. Que des hommes qui devraient leur ouvrir les yeux sur cette infirmité se complaisent à leur faire croire que cela leur sied très bien est le plus grand crime que l'on puisse commettre contre la Nation togolaise, crime contre l'Esprit de la Nation togolaise. Une Nation, c'est d'abord un Esprit qui la dirige et qui doit éclairer les hommes qui la composent sur leurs tares et non pas leur fermer les yeux là-dessus, pire se mettre au service d'hommes aux desseins obscurs.

Je crois que Monseigneur Dosseh devrait songer à associer son nom à des choses plus élevées, s'il veut que la religion, le savoir et la morale qu'il pourrait représenter soient respectés au Togo et qu'un jour, sa propre mémoire soit respectée. Les gens qui l'auront poussé à faillir à ses devoirs d'homme d'Église, du savoir et de la morale sont ceux que nous connaissons: ils ne se contentent pas de tuer pour conquérir le pouvoir et le conserver, d'être malhonnêtes dans les élections, de tricher avec les institutions de la République; ils veulent aussi tricher avec l'Histoire, toujours usant du même argument, celui de la réconciliation des Togolais, en fait le chantage des Gnassingbé et de l'armée qui leur est dévouée corps et âme, de nous massacrer si nous ne leur accordons pas ce qu'ils désirent. Quand donc apprendrons-nous à leur dire non?


Allemagne, 18 janvier 2008
Sénouvo Agbota Zinsou

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