Pour la deuxième fois en moins d'un an, les Évêques
du Togo, réunis au sein de la Conférence épiscopale du Togo, se
prononcent sur la situation alarmante que vit le
Togo. Dans un message qu'ils ont adressé à tous les
fidèles, aux politiques et à tous les hommes et femmes épris de
paix et de liberté depuis le 19 mars 2003 et rendu
public au début de cette semaine, les Évêques du Togo
ont diagnostiqué et fustigé le comportement d'"une
partie qui s'arroge intempestivement et avec force le
monopole de la politique pour induire, voire imposer
un agir politique univoque et unidimensionnel à la
communauté nationale." Ils ont demandé une repentance
pour le peuple, repentance qui doit se traduire par
l'adoption de la voie de la Vérité et ont demandé une
série de prières pour conjurer le malheur qui se
profile à l'horizon pour la Patrie.
Un message on ne peut plus clair, dont voici le contenu
Intégral.
CONFÉRENCE ÉPISCOPALE DU TOGO: "DANS LA VÉRITÉ, BÂTISSONS LA PAIX!"
Message des Évêques du Togo à l'attention des fidèles catholiques et de tous
nos compatriotes togolais, hommes et femmes de bonne volonté
- 1 - Les piliers de la paix
- 2 - Difficultés sur le chemin de la paix
- 3 - Vers l'édification de la Nation
- 4 - La vérité nous rendra libres
- 5 - Convertissons-nous!
- 6 - Invitation à la prière
- 7 - Oeuvrons pour la Paix
"Que le Dieu de la paix soit avec vous tous!"(Rom. 15, 33)
0.1 Quelques mois avant les dernières élections
législatives, en vertu de notre charge pastorale, nous
rappelions, entre autres, l'impérieuse nécessité que
soient créées les conditions d'un vrai choix, et donc
d'élections effectivement libres et transparentes. "ne de ces conditions, disions-nous, est la mise sur
pied d'une Institution constitutionnelle en charge de
l'organisation des opérations électorales et dont
l'autonomie, la neutralité et l'objectivité ne
souffrent d'aucune ambiguïté" (Message de la
Conférence des Évêques du Togo, 18 juin 2002, N°9).
0.2 Les opérations électorales réalisées dans des
conditions de transparence maximale sont toujours, et
surtout dans le contexte général que nous vivons
actuellement dans notre pays, la condition pour que
nous nous engagions ensemble sur la route de la paix.
0.3 Le souci de contribuer à l'avènement et à la
concrétisation de ce don de Dieu qu'est la paix nous
pousse à prendre de nouveau la parole et à nous
adresser à vous, chers fils et filles dans la foi, et
à vous tous, hommes et femmes de bonne volonté, qui
aspirez légitimement à une paix véritable et profonde
et la vouiez résolument pour le Togo. notre chère
patrie.
1 - Les piliers de la paix
1.1 Cette paix, qui est un don précieux de Dieu, nous
soupirons après elle au Togo depuis de nombreuses
années. Mais, comme l'a bien précisé; il y a 40 ans,
le Bienheureux Pape Jean XXIII, "la paix sur la terre.
Objet du profond désir de l'humanité e tous les temps,
ne peut se fonder ni s'affermir que dans le respect
absolu de l'ordre établi par Dieu" (Lettre Encyclique
"La paix sur la terre" 1963, N° 1).
1.2 Le Pape ajoutait dans ce document, que la
réalisation d'une paix durable était fondée sur les
quatre exigences précises de l'esprit humain: la
vérité, la justice, l'amour et la liberté. Ce passage
fondamental mérite d'être cité intégralement: "La
VÉRITÉ, disait-il, constituera le fondement de la paix
si tout homme prend conscience avec honnêteté que, en
plus de ses droits, il a aussi des devoirs envers
autrui. La JUSTICE édifiera la paix si chacun respecte
concrètement les droits d'autrui et s'efforce
d'accomplir pleinement ses devoirs envers les autres.
L'AMOUR sera ferment de paix si les personnes
considèrent les besoins des autres comme les leurs
propres et partagent avec les autres ce qu'elles
possèdent, à commencer par les valeurs de l'esprit.
Enfin, la LIBERTÉ nourrira la paix et lui fera porter
du fruit si, dans le choix des moyens pris pour y
parvenir, les individus suivent la raison et assument
avec courage la responsabilité de leurs actes " (cf.
N° 37).
1.3 La nécessité de ces quatre conditions est évidente
pour tout citoyen soucieux du bien commun, même s'il
s'agit d'un idéal dont la réalisation requiert à la
fois notre bonne volonté et la force déterminante qui
vient d'En-haut.
1.4 Pouvons-nous dire vraiment que ce souci du bien
commun existe chez nos compatriotes engagés dans la
politique et surtout chez ceux qui actuellement
exercent les responsabilités du gouvernement dans
notre pays?
1.5 Le Pape Jean-Paul II insistait récemment avec
vigueur sur cette exigence: "Tant que ceux qui occupent des responsabilités
n'accepteront pas de remettre courageusement en
question leur manière de gérer le pouvoir et d'assurer
le bien-être de leur peuple, il sera difficile
d'imaginer que l'on puisse vraiment progresser vers la
paix" (Message pour la Journée Mondiale de la Paix, 1
Janvier 2003, N° 7, §2).
2 - Difficultés sur le chemin de la paix
2.1 Dans notre pays, des gestes graves ont été posés
qui nous éloignent de la paix... Notre appel du 18
juin 2002 concernant l'adoption de mesures
consensuelles pour les élections n'a pas été entendu. Ainsi:
- des élections anticipées ont été organisées unilatéralement le 27 octobre 2002; et, loin de constituer une solution, elles ont davantage exacerbé la crise politique; et la reprise tant
escomptée de la Coopération avec l'Union Européenne n'a pas suivi;
- la Constitution de la IVe République adoptée par Référendum le 27 septembre 1992 et promulguée
le 14 octobre 1992 a été profondément modifiée par l'Assemblée issue de ces élections.
Cette modification a eu pour effet, entre autres, de donner désormais la possibilité
au Président de la République de briguer d'autres mandats, de façon indéterminée,
alors qu'initialement, l'article 59 disposait sagement ce qui suit:
"Le Président de la République est élu au suffrage universel direct pour un mandat de
cinq ans renouvelable une seule fois. En aucun cas, nul ne peut exercer plus de deux mandats".
La modification unilatérale du Code électoral enlève
toute son indépendance et donc toute crédibilité à la
CENI (Commission Électorale Nationale Indépendante).
2.2 L'on ne peut honnêtement pas affirmer que ces
dispositions aient renforcé notre cohésion
nationale. Bien au contraire, l'impression
générale qui prévaut est à l'inquiétude, et, dans
notre pays, la paix et la sécurité se trouvent
menacées!
- - Nous évoluons dans une atmosphère de mensonge, de suspicion, de délation et de méfiance...
- - Dans toutes les franges de notre population, sont perceptibles des sentiments de lassitude, de découragement, de désarroi devant les incertitudes de notre avenir immédiat.
- - Des gens qui, jusque-là, avaient toujours eu un langage modéré et pondéré, pensent et disent malheureusement la violence.
- - Il n'est donc pas possible que la situation évolue de la sorte sans aucune prise de conscience salutaire de la part de ceux qui ont en charge les destinées de la Nation.
3 - Vers l'édification de la Nation
3.1 Une analyse objective de cette réalité ambiante
conduit à la réflexion suivante sur deux points biens
précis.
3.2 Les règles du jeu ont été sciemment modifiées au
profit d'une partie qui, tout à son aise, a changé
profondément la loi fondamentale élaborée et acceptée
par tout un peuple ... N'est-il pas bon et salutaire
de mettre en application la loi fondamentale pour en
saisir les progrès et les limites plutôt que de la
modifier a priori à la convenance et au profit d'un
seul parti? L'histoire de nos quatre Républiques doit
nous instruire en ce domaine. La Constitution d'un
pays, c'est une parole solennellement donnée: il faut
la respecter. Ce n'est qu'à l'épreuve de l'application
que l'on pourrait, dans un climat consensuel,
décider des aménagements susceptibles d'améliorer
les conditions de la vie commune.
3.3 Le second point de notre réflexion concerne
l'alternance au pouvoir. Celle-ci est une des
caractéristiques essentielles d'un régime
démocratique. A travers des élections libres et
transparentes, le peuple confie à ses représentants un
mandat limité dans le temps. En effet, les problèmes
liés à la construction d'une Nation sont d'une extrême
complexité et jamais les solutions ne sont toutes
données. Tous les citoyens de notre pays ont le devoir
d'apporter à la réalisation de cette tâche immense les
ressources de leurs qualités morales, de leurs
compétences intellectuelles et d'un amour vrai de la
patrie. Aussi est-il tout à fait normal qu'à
l'échéance des mandats, le peuple puisse choisir
librement et en connaissance de cause les acteurs de
la vie politique qui proposent d'autres voies par
d'autres projets de société.
4 - La vérité nous rendra libres
4.1 Nous vivons au Togo une crise politique grave
parce que, par peur ou par intérêt, les uns et les
autres refusent de dire la vérité qui rend libres (cf.
Jean 8, 32). Que d'exemples de contre-vérités
froidement et sciemment proférées en dépit de tout bon
sens et de toute évidence, acrobatiques et de
démonstrations incroyables!
4.2 Or, il existe un lien indissociable entre
l'engagement pour la paix et le respect de la vérité.
L'insécurité psychologique largement répandue dans
notre pays vient en droite ligne de l'absence de la
vérité, car seules "l'honnêteté de l'information,
l'équité des systèmes juridiques, la transparence des
procédures démocratiques, donnent aux citoyens le sens
de la sécurité, la disposition à dépasser les
controverses par des moyens pacifiques et la volonté
d'une entente loyale et constructive qui constituent
les vraies prémices d'une paix durable" (Jean-Paul II,
Message pour la Journée Mondiale de la Paix, 1er
janvier 2003, N° 8, § 1).
4.3 Notre pays va mal. L'on y remarque, nous l'avons
déjà dit en juin 2002, une aggravation de la pauvreté
et de la précarité des conditions de vie ...
5 - Convertissons-nous!
5.1 Nous en appelons donc encore une fois à une
véritable conversion. Osons nous mettre en toute
lucidité face au Créateur de tout Bien. Osons rentrer
en nous-mêmes, dans le sanctuaire de notre conscience.
Nous ne pouvons continuer indéfiniment à nous mentir à
nous-mêmes et aux autres. Regardons la vérité en face
pour OSER LA VÉRITÉ. La vérité nous rendra libres!
Osons donc la Vérité dans ce pays, et nous serons
libres!
5.2 Cette nécessaire conversion à la vérité exige de
nous une vision claire de la bonne gestion du bien
commun, qui est l'essence même de la vie politique.
Aussi osons-nous demander que tous, nous acceptions
que les choses opuissent se passer normalement dans le
pays!
5.3 II est impérieux qu'aucune partie ne s'arroge
intempestivement et avec force le monopole de la
politique pour induire, voire imposer un agir
politique univoque et unidimensionnel à la
communauté nationale. Oui, il est impérieux que la
justice devienne une justice impartiale et responsable...
5.4 Les conditions sont-elles vraiment créées pour que
des élections nous engagent sur le chemin d'une paix
véritable?
6 - Invitation à la prière
6.1 Nous lançons un vibrant appel aux RESPONSABLES
POLITIQUES, de quelque bord qu'ils soient, pour qu'ils
se mettent de nouveau ensemble pour statuer sur les
mesures qui nous conduisent à la vraie paix.
6.2 Ils détiennent la lourde responsabilité d'agir
pour garantir la paix, pour eux-mêmes, leurs familles,
toutes les familles togolaises, toute la Nation
togolaise.
6.3 Qu'ils sachent donc transcender leurs divergences,
leurs intérêts égoïstes, leurs ambitions
personnelles,!a soif inextinguible de conquérir à
tout prix le pouvoir par des moyens déloyaux
(mensonges, calomnies, dénigrements, intimidations,
corruptions, etc.) pour privilégier l'intérêt
supérieur de la Nation, le bien commun, c'est-à-dire
le souci du bien-être de tous les Togolais et
Togolaises, et de la prospérité du pays.
6.4 Nous lançons le même appel à chaque chrétien
(homme et femme, jeune et adulte) pour que chacun se
sente responsable de l'avènement et de la permanence
de cette paix à laquelle tout notre pays aspire tant.
6.5 Nous nous devons de rendre une juste et généreuse
action de grâces au Dieu de toute bienveillance et
amour pour la constante protection dont II nous couvre
tous. Convaincus qu'il est béni, "celui qui met sa
confiance dans le Seigneur, celui dont le Seigneur est
l'espérance" (Jér. 17, 7), nous invitons une fois
encore nos Communautés chrétiennes à intensifier la
prière pour la Nation. Aussi, en plus de la prière
quotidienne pour la Paix, nous prescrivons une série
de trois TRIDUUMS (…) au cours des prochains
mois d'avril, mai et juin 2003.
6.6 La mobilisation morale et spirituelle à laquelle
nous vous convions tous et chacun est destinée à
obtenir de Dieu la paix dans notre pays, dans la
sous-région ouest africaine, en Afrique et dans le
monde entier.
7 - Oeuvrons pour la Paix
7.1 Encore une fois, la paix est une richesse
incommensurable qui nous vient de Dieu. Dans la Bible,
le mot "PAIX" est cité 331 fois: 235 fois dans
l'Ancien Testament, 96 fois dans le Nouveau Testament.
La paix est un trésor inestimable. Ne la détruisons
surtout pas par notre égoïsme à courte vue et un
entêtement obtus, source de mort. Oeuvrons plutôt
ensemble à la construire, à la consolider, à la
renforcer!
7.2 "HEUREUX LES ARTISANS DE PAIX, CAR ILS SERONT APPELÉS FILS DE DIEU" (Matthieu 5: 9).
Fait à Lomé, le 19 mars 2003
En la Solennité de Saint Joseph, Patron de l'Église Universelle,
Les Évêques du Togo
Mgr. Philippe Fanoko Kpodzro, Archevêque de Lomé, Président de la CET (Lomé)
Mgr Mgr Jacques Anyilunda, Vice-Président de la CET (Dapaong)
Mgr Ambroise Djoliba (Sokodé)
Mgr Julien Kouto (Atakpamé)
Mgr Paul Jean-Marie Dossavi (Aného)
Mgr Talkena (Kara)
Mgr Bénoît Alowonou (Kpalimé)