Sa tante avait promis de la former à la couture, mais depuis qu'elle est arrivée à Lomé, Powaïbèlè, 15 ans, venue d'un petit village à 500 km au nord, trime comme vendeuse ambulante, partageant le sort de milliers de "petits esclaves" victimes d'une tradition dévoyée.
"C'est mon père qui m'a amenée à Lomé et m'a confiée à sa soeur parce qu'elle lui a promis de me placer dans son salon de couture", raconte Powaïbèlè, rencontrée au marché de Hedzranawoé à Lomé, portant une petite glacière sur la tête.
"Depuis que j'ai mis pied à Lomé il y a huit mois, je ne suis jamais allée dans ce salon. Je m'occupe plutôt des travaux domestiques et de la vente de l'eau en sachets dans notre quartier et au marché", explique-t-elle, entourée d'autres "vilamègbo" ("enfants placés", en langue mina du sud du Togo).
La pratique des "vilamègbo", tradition ancienne, consiste pour des familles pauvres à placer leurs enfants chez des familles plus riches qui se chargent de leur éducation en échange de l'entretien de la maison ou de la garde des enfants. Mais la pratique a depuis longtemps été dévoyée et de nombreux "vilamègbo" sont réduits à l'esclavage, partageant leurs longues journées entre les corvées ménagères, les enfants du foyer et la vente ambulante au profit exclusif des "tuteurs".
A ces interminables journées de travail, s'ajoutent les violences et parfois les viols dont ils sont fréquemment victimes. "A la maison, je dois tout faire, pendant que les enfants de ma tutrice sont assis devant la télévision ou s'amusent", raconte Elikplim, 16 ans, camarade d'infortune de Powaïbèlè. "Elle me frappe presque tous les jours, surtout lorsque je n'arrive pas à vendre tous les beignets qu'elle m'a confiés", ajoute-t-elle, montrant des écorchures sur ses bras.
Sur les marchés de Lomé et aux carrefours, les enfants errant à longueur de journée des marchandises sur la tête se comptent par dizaines. "C'est inimaginable ce que nous observons tous les jours dans ce marché. Des enfants de moins de 10 ans traînent sous le soleil avec des marchandises sur la tête. Il n'y a pas d'autres mots pour les qualifier: ce sont de petits esclaves", confie un responsable de la structure de gestion du marché de Hedzranawoé. De nombreuses gamines servent également de main-d'oeuvre dans des salons de coiffure, de couture ou dans des "maquis" (bars-restaurants de quartier).
Le ministère togolais des Affaires sociales et de la Promotion féminine, estime que plusieurs centaines d'enfants travaillent ainsi à Lomé, dont "la plupart subissent des châtiments et sévices corporels". "C'est un problème brûlant (...), nous avons entamé depuis quelques mois des campagnes de sensibilisation sur la nouvelle loi concernant le trafic des enfants, afin de protéger nos enfants", affirme Agnélé Christine Mensah, secrétaire d'Etat togolaise chargée de la protection des enfants et des personnes âgées.
Le Parlement togolais a adopté en mars 2005, une loi réprimant le trafic et toutes formes d'exploitation des enfants et qui prévoit des peines de 2 à 10 ans d'emprisonnement. Mais les associations spécialisées soulignent le manque d'"actions concrètes". Les +vilamègbo+ sont une pratique "très ancienne qui ne disparaîtra jamais", estime Clotilde, responsable d'une ONG de défense des droits des enfants. "Le gouvernement doit penser à mettre en place des structures permanentes chargées de veiller et de suivre nos enfants dans les rues et dans les marchés. Ce qui permettra aussi de lutter efficacement contre le trafic des enfants", explique-t-elle.
Car les "vilamègbo" sont parfois "exportés" hors du Togo et placés dans les pays voisins ou d'Afrique Centrale. Au moins 3.000 enfants victimes de ce trafic sont interceptés chaque année par la police togolaise aux différentes frontières, selon les estimations du ministère de la Protection sociale.