Renvois de balles de ping-pong que le jeu auquel se livrent les avocats de Kpatcha Gnassingbé et ceux désignés par l’État togolais. Un jeu tout simplement s’il ne s’agit finalement de la destinée de l’État et d’une affaire qui déglingue la vie nationale et que tout citoyen ordinaire un tantinet soucieux de comprendre malgré le peu de sympathie nourri à l’égard du principal accusé. Dossier compliqué digne d’un film hollywoodien ou tout simplement d’une tragédie shakespearienne qui voit deux frères (parmi la centaine de rejetons d’Eyadema) se battre pour un pouvoir qu’ils ont voulu monarchique dans une République.
Dans une interview accordée au quotidien privé Liberté, Me Djovi Gally, l’un des avocats de Kpatcha Gnassingbé livre ses premières impressions, en attendant le procès, si bien entendu un procès en bonne et due forme a lieu un jour. Lisez plutôt le verbatim du rebelle avocat, l’un des rares à avoir porté le fer au régime Eyadema pendant les années de plomb.
Sur la constitution d’avocats: «Tout individu est libre de constituer un avocat pour défendre sa cause. Tout parent d’un inculpé peut approcher un avocat pour lui demander de défendre son parent. C’est ce que dit la loi. Maintenant l’inculpé est libre de rejeter celui qu’une tierce personne aura désigné comme avocat pour sa défense. Kpatcha Gnassingbé a été arrêté depuis le 15 avril. Au bout de trois mois, nul n’a eu accès à son lieu de détention pour le voir, s’agissant de ses proches. C’est ainsi que sa femme était venue nous voir pour nous solliciter, parce qu’elle n’a pas de nouvelles depuis. Nous avons répondu favorablement à sa sollicitation, bien que personnellement, je me consacre beaucoup plus à ses genres de tâches hors du pays. Les tractations avaient commencé et nous avions écrit au juge qui s’occupait du dossier. Brusquement on lance: «Kpatcha dit qu’il ne veut pas d’avocats ! Kpatcha dit qu’il ne veut pas d’avocats !». Nous nous demandions qu’elle était cette histoire.»
Sur la personnalité et les combines du procureur Robert Bakaï: «Puis vient Robert Bakaï avec une histoire sans queue ni tête. Son cas est un problème à part, et nous y reviendrons le moment venu en intentant un procès, parce qu’il nous avait accusés de faire du racolage, du démarchage. En principe à partir de ce moment, il devrait être question de nous donner la possibilité d’entrer en contact avec l’inculpé et c’était à lui que revenait le droit de nous récuser. Cette démarche n’avait pas été observée et on commence à s’agiter sous prétexte que Kpatcha disait ne pas vouloir de nous. Au temps d’Eyadema, quand quelqu’un constituait un avocat, il n’y avait pas pareille agitation. On ne devrait pas arrêter le député Kpatcha à la manière dont cela avait été faite. Selon la loi, dès son arrestation, il devait constituer des avocats pour sa défense.
On avait dû s’impliquer à fond dans cette affaire pour finir par obtenir l’autorisation pour sa femme Mimi Gnassingbé d’aller voir son mari un bout d’un temps et puis, ils ont encore tout bloqué. C’est alors que la femme a décidé de nous adjoindre Mes Charrière-Bournazel et Stasi, actuel et ancien bâtonniers de l’Ordre de Paris. C’est ainsi que nous avions accédé à ce que nous demandions depuis: le voir et l’entendre nous dire personnellement qu’il ne nous a pas constitués avocats, c’est très simple. Tu ne peux pas agir en tant qu’avocat pour quelqu’un s’il ne t’a pas commis ; et s’il t’accepte comme son avocat, il y a un sens dans lequel tu dois aller: le sens voulu par le client.
Nous sommes dans un pays où l’on agit comme des être atteints de trisomie 21 et incapables de mener des raisonnements corrects.»
Sur la santé de Kpatcha: «Il va bien. Il n’est pas malade, il a légèrement diminué de volume. Il est fatigué d’être sur place et effectivement il se demande ce qu’il a fait au juste pour être là. Il n’est pas seul. Ils sont une trentaine à se demander ce qu’ils ont fait».
Sur l’accusation du coup d’État: «Selon le dossier que nous avons parcouru, personne n’a déclaré vouloir faire un coup d’État. Ce qui est en revanche certain et indéniable, c’est que des gens se sont rendus chez Kpatcha Gnassingbé pour l’assassiner ainsi que sa femme Mimi et leurs jumeaux de deux ans et demi. Cela s’appelle tentative d’assassinat et ça personne ne peut le mettre en doute.»
Sur le flagrant délit: «Ce qu’ils appellent flagrant délit n’a pas existé ; ce sont des conneries. Ils ont tout simplement cherché le moyen par lequel arrêter Kpatcha Gnassingbé. A voir les impacts de balles et autres projectiles, on comprend aisément que c’était pour tuer des gens. C’est cela la réalité. L’évènement s’était produit le 12 avril. On arrêtait Kpatcha le 15 avril. Où se trouve le flagrant délit dans cette histoire ? On n’a pas besoin de faire de grandes études pour comprendre ça. C’est pour ça que je dis qu’au Togo, on se comporte comme des gens atteints de trisomie 21.»
Un dossier vide: «On se souvient que Kpatcha et son frère Faure Gnassingbé avait été les deux enfants d’Eyadema qui avaient un deal pour faire le coup d’État survenu à la mort de leur père ; ce qui avait amené Faure au pouvoir à l’époque. On se rappelle cette nuit que Kpatcha et Faure s’étaient retrouvés dans un salon privé où on avait vu des généraux se mettre au garde à vous d’abord à Faure et ensuite à Kpatcha. Et tout le monde sait également que lorsque Kpatcha avait quitté le ministère de la défense, il y a eu conflit entre les deux. (…) A un point du dossier, on a lu que Kpatcha avait dit à une connaissance à propos de la mauvaise gestion de Faure, que s’il s’avérait nécessaire, il pourrait se positionner comme candidat. Ce n’est pas ce qu’on appelle coup d’Etat. Kpatcha disait clairement qu’il ne lui est jamais venu à l’idée de faire un coup d’État. Et quand vous lisez les confrontations, sa position a été claire.
Qu’en est-il de l’armement qui devait servir au coup d’État: «Ce n’est pas la première fois qu’on exhibe des armes prétendues destinées à un coup d’État. Il y a un soldat qui a écrit une lettre anonyme (ce que nous avons trouvé dans le dossier) dans laquelle il explique qu’ils nous prennent pour des crétins et ce n’est pas ainsi que les choses se passent dans l’armée. Ce qui est clair dans ce dossier, c’est que dans la nuit du 12 avril, un commando de la FIR commandé par le Colonel Félix Abalo Kadanga cagoulé s’est rendu à Kégué chez Kpatcha en envoyant des obus dans la maison de ce dernier, dans le but de tuer. C’est clair. Si Kpatcha veut faire un coup d’Etat et qu’on le prend en flagrant délit, c’est à partir de son domicile et en présence de sa femme et de ses enfants qu’il va faire le coup d’Etat? Il ne faut pas qu’ils nous prennent pour des imbéciles dans ce pays !»
Affaire d’héritage: Tout a été imaginé, inventé de toutes pièces. Ils ont voulu inventer l’affaire, mais ils ont été maladroits dans la démarche. Quand nous étions allés voir Kpatcha, de mon point de vue, l’arrestation tient à deux éléments. La première, c’est la déclaration de l’intéressé selon laquelle, la manière dont les choses se passent dans le pays n’est pas bonne et qu’il pourrait être candidat en 2010. Cela a fait peur à Faure Gnassingbé. La deuxième chose, c’est l’affaire d’héritage laissé par Eyadema. La chatte ne met jamais bas en public et il y a des choses que nous n’allons pas exposer ici.
Sur la démarche de conciliation. «Une affaire de famille, il faut se mettre ensemble pour la disséquer et trouver un compromis. Quand il a voulu que l’affaire soit réglée par voie de conciliation, nous l’avons approuvé, car c’est ce que ton client te demande en tant qu’avocat, c’est ce que tu dois faire. Kpatcha a dit qu’avant tout, il préfère que nous procédions à une démarche de conciliation entre lui et son frère. Mais qu’il ne veut pas que nous soyons ses avocats dans la procédure pénale. Kpatcha n’est pas un imbécile et il sait pourquoi il a choisi cette voie. Il trouve que s’ils se parlent et se comprennent, c’est mieux. C’est quelque chose qui a été signé et dans lequel il dit qu’il nous donne mandat pour cette conciliation. Nous ne pouvons aller au-delà. Mais si chemin faisant, on se rend compte que les démarches sont loin d’être une démarche de conciliation, alors nous reprendrons notre combat où nous l’avons laissé.
Ils nous prennent pour des crétins. Ils demandent à Kpatcha de ne pas constituer des avocats, et s’il obtempère, ils vont régler les choses entre eux. Après que nous avions pris congé de Kpatcha, c’est eux maintenant qui constituent des avocats en les personnes de Mes Sanvee, Ndjellé, Haïk, et Dossou Dossa pour l’État togolais en tant que partie civile. Vous voyez ces comportements de voyous?»