Lundi 14 juin 2010, à l’heure d’ouverture, le marché de Hanoukopé, l’un des plus grands marchés fruitiers de la capitale togolaise, présente un visage très désolant: de la boue partout jusque sur les étals des femmes, la route qui y mène en piteux état, des nids de poule de partout... Notre équipe a fait un tour du marché.
La route qui mène vers le marché, praticable en saison sèche, prend un bon coup de sable en saison pluvieuse et au niveau du marché, devient boueuse. À notre arrivée, un petit attroupement était formé sur la route. Un conducteur de taxi-moto qui évitait une flaque d’eau a frôlé un taxi. Bilan: le sac de la passagère de la moto s’est retrouvé dans la boue. S’en est suivie une palabre entre le chauffeur et le motocycliste pour déterminer celui qui a causé l’accident. Ils n’ont pas fini qu’un gros camion transportant du sable klaxonne pour qu’ils lui cèdent le passage. Ce qui est fait. Tout le monde se précipite car le camion en vitesse rentre dans une grande flaque d’eau et asperge tout ce qui est proche, personnes et marchandises.
«Ça fait cinq années que dure cet état de choses. Entre temps, il y a eu un grand trou au milieu de la route et nous y avons placé un balai et une roue pour éviter aux voitures de s’y engouffrer. La mairie est venue plâtrer ce trou. Mais depuis, la route s’est encore plus dégradée», explique da Adjo, une revendeuse de fruits dont l’étal est au bord de la route. La quarantaine, elle confie totaliser plus de vingt années d’exercice commerciale dans ce marché. Ce matin, elle est venue constater les dégâts. Avec sa fille au dos, elle dispose ses fruits et on sent bien qu’il n y’a pas d’affluence car jusqu’à la fin de notre conversation, elle n’a reçu la visite que d’un seul client.
Devant son étalage, le caniveau est ouvert. L’un des piliers qui le renferment a été enlevé pour selon da Adjo, «permettre à l’eau d’y couler». Ce matin, elle doit donc appeler quelqu’un pour venir remettre le pilier à sa place afin de lui permettre de vaquer librement à son activité commerciale.
Un peu plus loin, on rencontre Kofinon, une sexagénaire, bien en chair avec les cheveux tout blanc. Son étal de fruits est trois fois plus vaste que celui de da Adjo. Elle nous reçoit avec un visage pour le moins agressif. À notre première question de savoir ce qu’elle pense de l’état de la route, elle explique sur un ton plein de colère: «vous ne voyez pas vous-même. Il n y’a plus de route. Il n’y a que de la boue. Il y en a partout. Les voitures y rentrent à vitesse et nous aspergent, nous et nos fruits, de boue. On nous défend incessamment d’en parler, de nous plaindre, mais on ne peut faire autrement».
En la quittant, nous allons faire un tour à l’intérieur du marché où la situation n’est guère meilleure. Il n y’a que des flaques d’eau et de la boue partout et se déplacer dans le marché est un vrai défi. Des femmes essaient tant bien que mal d’évacuer l’eau et la boue à l’aide de balaie vers les caniveaux.
Les activités tournent au ralenti
Da Adjo sur un ton triste explique: «cette situation nous fait perdre énormément d’argent. Nous devons acheter les tickets à 150F chaque jour. Mais avec l’état de la route, qui va venir? Où vont garer nos clients? Et puis avec de la boue partout, que vont-ils venir chercher ici? Ils nous disent souvent que dès que les pluies commencent, c’est quasiment impossible de venir faire ses courses ici. Ils préfèrent aller ailleurs». Elle ajoute que la veille, elle est purement et simplement restée chez elle. «On prend parfois des congés forcés parce qu’on sait que ça ne sert à rien de venir au marché. On dépense pour acheter le ticket, manger et on ne vend pratiquement rien», explique-t-elle. Elle ajoute avec un sourire las: «Parfois on est désespéré mais on n’a nulle part où aller. Donc on fait avec».
Kofinon pense que «c’est vraiment un problème dont doivent s’occuper ceux qui perçoivent l’argent des tickets. Nous leur en parlons tout le temps mais ils font la sourde oreille. Ils argumentent qu’ils ne sont juste que des employés de la mairie et que c’est la mairie qui doit prendre l’initiative de réparer la route. Mais chaque matin, ils se pointent tout de même pour nous vendre les tickets». Elle confie acheter chaque jour deux tickets de 175F parce que son étal est assez vaste. Ce vaste marché dispose de milliers d’étalages.
Avant de la quitter, elle dit presque d’un ton de supplications: «dites aux autorités de ne pas oublier notre marché car si elles ne font rien, on va vraiment mourir de faim, nous et nos enfants». Nous la quittons avec un triste constat: la saison des pluies ne fait que commencer. Elle doit encore durer deux ou trois mois. Les femmes vont donc devoir se serrer la ceinture.