(CDPA-BT, www.cdpa-bt.net, Lomé, Togo, 22 février 2010)
IV- Le choix d’un candidat unique est tout un processus
Le candidat unique de l’opposition n’est pas un candidat pour soi. Une fois désigné conformément à une procédure dans laquelle se reconnaissent tous les opposants, et une fois qu’il accepte les conditions du choix, il devient le candidat de l’opposition. À ce titre, il mérite le respect et le soutien de la masse de tous les opposants…
Même si la situation politique n'était pas ce qu'elle est actuellement, à supposer même qu’elle soit au contraire une situation normale, où plusieurs candidats de l'opposition veulent se donner un candidat unique pour une simple alternance au pouvoir dans un contexte politique démocratique, le choix de ce candidat n’est pas chose facile.
Dans tous les cas, il ne se réduit pas à une concertation à mener à la dernière minute entre candidats rivaux pour désigner l’un d’entre eux à ce rôle. Il passe par un processus minimum, un processus fait de réflexion commune, de négociation et de concertations à divers niveaux entre des partis politiques qui se donnent un objectif commun, à savoir l’alternance politique. Le processus aboutit quand les protagonistes parviennent à des accords sur un minimum de principes à respecter par tous, sur une politique commune à mener avant et après le scrutin, en d’autres termes sur un programme commun de gouvernement, et non pas une simple répartition de postes ministériels.
Le processus qui a conduit au programme commun mis en place par le parti socialiste et le parti communiste en France en 1972 avec François Mitterrand comme candidat unique, et qui a permis la victoire de la Gauche sur la Droite en mai 1981, est un exemple éclatant. Il en est de même de celle grâce à laquelle les partis et organisations anti-apartheid ont trouvé un accord sur Nelson Mandela comme candidat unique à opposer à Frederik De Klerk en Afrique du Sud en avril 1994.
Mais dans ces deux cas, il s’agit d’une alternance au pouvoir dans un contexte politique démocratique. En France, la Droite et la Gauche se sont mis d’accord, depuis des lustres, sur des principes démocratiques basiques. Giscard d’Estaing par exemple n’était pas un dictateur et le contexte démocratique de fonctionnement des institutions politiques ne lui laissaient pas la liberté de s’accrocher au pouvoir par des méthodes anti-démocratiques.
En Afrique du Sud, la victoire de l’ANC et ses alliés a précédé les élections, et la nouvelle situation créée dans le pays et sur le plan international par cette victoire fait que l’enjeu des élections était en fin de compte l’alternance au pouvoir dans un contexte démocratique. Frederik De Klerk a reconnu la victoire de l’ANC et n’a pas cherché à se maintenir au pouvoir contre le verdict des urnes d’avril 1994.
Au Togo, la situation est tout à fait différente. La lutte d’opposition déclenchée en 1990 avait pour but de mettre un terme au régime d’Eyadema, pour rendre possible la mise en place et le fonctionnement normal d’institutions démocratiques dans le pays. Non seulement le régime de dictature s’est restauré dès le lendemain de la Conférence nationale, mais Eyadema et son entourage, tant militaire que civile, poursuivent la confiscation de l’appareil d’État et s’efforcent de barrer la route au processus de démocratisation par tous les moyens.
Les élections présidentielles organisées depuis 1993 l’ont ainsi été dans le contexte de la vieille dictature jusqu’à la mort d’Eyadema. Et depuis, le régime n’a pas changé. Lors des présidentielles d’avril 2005, les successeurs d’Eyadema ont manifesté et manifestent toujours la même détermination à se maintenir au pouvoir en dépit de tout. L’organisation des élections de 2010 se fait dans les mêmes conditions et dans les mêmes rapports de force entre le pouvoir et l’opposition.
Il ne s’agit ainsi pas d’une situation où des partis politiques d’une opposition se battent pour une simple alternance au pouvoir dans un contexte politique démocratique. Le Togo se trouve dans une situation politique où une opposition démocratique se bat contre un régime de dictature pour réaliser un changement susceptible de permettre l’instauration de la démocratie dans le pays.
Dans ces conditions, non seulement le choix du candidat unique devrait se faire selon un processus déterminé comme ailleurs, mais les particularités de la situation politique rendent ce processus encore plus complexe et plus rigoureux. Il implique ainsi un débat politique le plus large et le plus ouvert possible au sein de la mouvance de l'opposition, et pas ailleurs. Or, ce n’est pas le cas dans la situation présente.
Le débat doit être mené dans le but de dégager un profil, celui du candidat unique, et une politique commune d’opposition, que ce candidat unique doit suivre pendant la campagne électorale et après les élections. On comprend que le candidat unique de l'opposition ne peut pas être n'importe qui; et il ne doit pas faire n'importe quoi une fois désigné. Il n’est pas désigné parce qu’il serait le plus grand des opposants, ni que son parti serait le plus important parti d’opposition. Il est désigné parce qu’il est représentatif de tous les opposants.
En effet, le processus du choix fait du candidat unique l’émanation de l’ensemble des opposants. Dès lors, il bénéficie d’une légitimité. Celle-ci émane de l’opposition. Elle lui impose en conséquence d’appliquer une politique déterminée, celle dégagée par le processus du choix, et qui devient de facto la politique commune de l’opposition pendant la campagne électorale et, après les élections, pendant la durée du nouveau mandat présidentiel. Or, ce n’est pas le cas dans la situation présente.
Dans la mesure où l’objectif premier et immédiat de la lutte d’opposition est de réaliser le changement politique pour rendre possible la création des conditions de la définition et de la mise en place des institutions de nature à ouvrir la voie à un processus de démocratisation du pays, il est évident que la situation post-dictature créée par l’élection du candidat unique de l’opposition ne peut être qu’une situation transitoire.
Le candidat unique de l’opposition n’est pas un candidat pour soi. Une fois désigné conformément à une procédure dans laquelle se reconnaissent tous les opposants et une fois qu’il accepte les conditions du choix, il devient le candidat de l’opposition. À ce titre, il mérite le respect et le soutien de la masse de tous les opposants, autrement dit de toute l’opposition pendant la campagne électorale et au cours du premier mandat transitoire s’il venait à être élu.
Et il ne perd ce soutien et ce respect que s’il tourne casaque après sa désignation, et se met à rouler pour son propre compte, ou pour le compte d’intérêts autres que ceux de la masse des opposants. Le candidat unique ne peut donc pas être un candidat indépendant. Le candidat unique est désigné pour servir l’opposition, et non pas pour se servir.
Pendant la campagne électorale et au cours du premier mandat post-dictature, le candidat unique doit être sous le contrôle des opposants à travers le fonctionnement de structures, que les partis d’opposition auraient dû mettre en place déjà, si le courant majoritaire n’avait pas détourné la lutte d’opposition de son objectif, et s’il n’avait pas délibérément écarté la masse des opposants de la lutte d’opposition. C’est au cours du processus de désignation du candidat unique que l’opposition doit réfléchir sur la nature et les modalités de fonctionnement de telles structures.
De même, c’est au cours du processus du choix que l’opposition doit prévoir des mécanismes de fonctionnement à travers lesquels l'opposition (comprise toujours comme la masse des opposants et chaque opposant) peut exercer ce contrôle. Par leur fonctionnement, ces mécanismes doivent permettre à l’opposition d’empêcher au candidat unique de se dérober à ce contrôle populaire, une fois désigné et une fois élu.
Si de tels mécanismes avaient été institués avant l'élection du premier ministre à la Conférence nationale, Koffigoh ne se serait pas permis de tourner comme du lait caillé pour commencer à rouler pour Eyadema et pour lui-même, au grand dame de ceux qui espéraient si naïvement qu'il se contenterait juste de leur ouvrir un boulevard vers le fauteuil présidentiel au lendemain des assises.
Il est vrai qu’une fois choisi, le candidat unique peut toujours trahir malgré tous les garde-fous mis en place au cours du processus du choix pour l'empêcher de le faire. Mais il réfléchira par deux fois avant de jouer ce vilain jeu, si l'opposition est bien organisée, si la masse des opposants est fortement et intelligemment impliquée dans la lutte d’opposition, en un mot si l’opposition est forte.
Ce sont là des principes qui doivent faire l’objet d’un débat pendant le processus du choix du candidat unique, notamment au moment de la définition du profil de ce dernier, et de la formulation des conditions qu’il doit accepter pour correspondre à ce profil. C’est pour cette raison, entre autres, que la question de la candidature unique ne doit pas être posée seulement à la veille du scrutin dans la précipitation, dans l’improvisation et dans la discorde entre partis d’opposition.
Tout au long de ces 20 années de lutte d’opposition, le choix du candidat unique de l’opposition ne s’est jamais fait selon des principes et des règles fixés. Les discussions et les concertations, si elles ont lieu, sont toujours piégées d’avance par les calculs et les stratégies qui marquent les rivalités entre leaders opposants pour le pouvoir.
La problématique du choix est toujours située dans la logique de ces rivalités. Chacun des protagonistes est, à priori, convaincu qu’il doit être ce candidat unique, et qu’il doit par conséquent tout faire, jusqu’à la dernière minute, pour ne pas se retirer de la course au profit d’un autre. Le choix du candidat unique a toujours pris la forme d’une simple formalité à faire à la veille du scrutin. Et le candidat unique, s’il est trouvé, est toujours le produit d’une improvisation.
Le problème de la candidature unique est posé de la même manière à l’occasion de ces présidentielles de 2010 aussi. Et l’on retrouve les mêmes comportements politiques et le même climat empreint de calculs et de suspicions.
Tout ce qui précède montre qu'il n'y aura donc pas un candidat unique de l'opposition à opposer au candidat du régime en mars. Et que même si les candidats en lice finissaient par se réunir pour designer l’un des leurs comme candidat unique, ce dernier ne sera pas le candidat unique de l'opposition pour au moins trois raisons:
1- Il ne sera pas désigné au sein de l'opposition, mais au sein d'un groupe de candidats aux origines diverses et aux ambitions contradictoires.
2- Il ne sera pas désigné selon un processus faisant de celui qui sera désigné le candidat unique de tous les opposants. Il n'aura donc pas la légitimité de l'opposition, c'est-à-dire de la masse des opposants. Et ceci d’autant plus que les candidats en lice ne sont pas tous de la mouvance de l'opposition.
3- Il sera un candidat unique dangereux pour l'opposition démocratique, puisqu'il ne sera pas désigné sur la base de principes et de règles définis par et au sein de l'opposition, et sur la base d’une politique d’opposition acceptée dans la mouvance de l’opposition.
Dans tous les cas, le problème primordial de l'opposition à la veille de ces élections de mars 2010 n'est pas, comme les fois précédentes, celui d’une candidature unique. C'est d’abord celui du rapport de forces dans lequel le scrutin aura lieu. En admettant même qu'il puisse être fait avant le début de la campagne électorale, ce n'est pas le choix d'un candidat unique qui modifiera le rapport des forces en faveur de l'opposition. C’est le rapport des forces qu’il faut changer en faveur de l’opposition pour rendre l’alternance politique possible.
Mais, et on ne le dira jamais assez, changer le rapport des forces implique naturellement une bonne organisation de la masse des opposants.
Fait à Lomé, le 22 février 2010
Pour la CDPA-BT
Le Premier Secrétaire
E. Gu-Konu
Convention Démocratique des Peuples Africains - Branche Togolaise (CDPA-BT)
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